Laïza se mit sur leur piste. On connaît l'habilité des sauvages pour suivre, à travers les grandes solitudes, la trace d'un ami ou d'un ennemi: Laïza, courbé sur la terre, retrouva chaque brin d'herbe plié sous le talon, chaque caillou sorti de son alvéole par le choc du pied, chaque branche détournée de son inclinaison par la pression du passant; mais, enfin, il arriva de son côté à un emplacement où toute trace manquait. D'un côté était un ruisseau qui descendait de la montagne et allait se jeter dans la rivière des Créoles; de l'autre, un amas de rochers, de pierres et de broussailles pareil à un mur, au sommet duquel la forêt paraissait plus pressée encore que partout ailleurs, et, derrière Laïza, le chemin qu'il venait de suivre. Laïza traversa le ruisseau et chercha vainement de l'autre côté la trace qui l'avait conduit jusqu'à sa rive. Les nègres, car ils étaient plusieurs, n'avaient donc pas été plus loin.
Laïza essaya de gravir la muraille, et il y parvint; mais, arrivé au sommet, il reconnut l'impossibilité de faire suivre à une troupe, parmi laquelle se trouvaient plusieurs blessés, un pareil chemin il redescendit donc, et, convaincu que ceux à la recherche desquels il s'était mis ne pouvaient être loin, il poussa les différents cris auxquels les nègres marrons ont l'habitude de se reconnaître entre eux, et attendit.
Au bout d'un instant, il lui sembla, au plus épais des broussailles, qui recouvraient les pierres formant la muraille que nous avons décrite, reconnaître un léger frémissement; tout autre qu'un homme habitué aux mystères de la solitude eût certes pris cette vacillation de quelques branches pour un caprice du vent; mais alors le mouvement eut eu lieu de leur extrémité à leur base, tandis qu'au contraire le mouvement semblait naître à leur base et venait mourir à leur extrémité. Laïza ne s'y trompa point, et ses regards s'arrêtèrent sur le buisson. Bientôt son doute se changea en certitude: à travers les branches, il avait distingué deux yeux inquiets qui, après avoir parcouru tout l'horizon qu'ils pouvaient atteindre, se fixèrent sur lui; alors Laïza renouvela le signal qu'il avait déjà fait entendre une fois: aussitôt un homme glissa, comme un serpent, entre les pierres disjointes, et Laïza se trouva en face d'un nègre marron.
Les deux noirs n'échangèrent que quelques paroles, puis Laïza retourna sur ses pas et rejoignit la petite troupe, qui fit à son tour, guidée par lui, le même chemin qu'il venait de faire, et qui arriva bientôt à l'endroit où il avait trouvé le nègre.
Une ouverture, produite par le dérangement de quelques pierres, avait amené un passage dans la muraille: ce passage donnait entrée dans une grotte immense.
Les fugitifs passèrent deux à deux à travers ce défilé facile à défendre. Derrière le dernier, le nègre remit les pierres dans le même ordre où elles étaient auparavant, de manière qu'on ne vit aucune trace du passage; puis, se cramponnant à son tour aux broussailles et aux aspérités des pierres, il escalada la muraille et disparut dans la forêt. Deux cents hommes venaient de s'engloutir dans les entrailles de la terre sans que l'œil le plus exercé pût dire par quel endroit ils avaient passé.
Soit par un de ces hasards naturels qui se rencontrent parfois sans que la main de l'homme ait aidé en rien aux effets qu'ils produisent, soit, au contraire, par un long et prévoyant travail des nègres marrons, le sommet de la montagne, dans les flancs de laquelle la petite troupe venait de disparaître, était défendu d'un côté par une roche perpendiculaire pareille à un rempart, et d'un autre côté par cette haie gigantesque composée de troncs d'arbres, de lianes et de fougère, qui avait d'abord arrêté la marche de nos fugitifs; la seule entrée véritablement praticable était donc celle que nous avons décrite, et, comme nous l'avons dit, cette entrée disparaissait entièrement derrière les pierres qui l'obstruaient et les broussailles qui voilaient les pierres: il résultait donc, du soin avec lequel elle était cachée à tous les yeux, que les colons armés pour leur propre compte, ou les troupes anglaises qui, pour le compte du gouvernement, donnaient la chasse aux nègres marrons, étaient passés cent fois, sans la remarquer, devant cette ouverture connue des seuls esclaves fugitifs.
Mais, une fois, de l'autre côté du rempart de la haie ou de la caverne, l'aspect du sol changeait entièrement. C'étaient toujours de grands bois, de hautes forêts, de puissants abris, mais au milieu desquels on pouvait du moins se frayer une route. Au reste, aucune des premières nécessités de la vie ne manquait dans ces vastes solitudes une cascade, qui avait sa source au sommet du piton, tombait majestueusement de soixante pieds de haut, et, après s'être brisée en poussière sur les rocs, qu'elle rongeait dans sa chute éternelle, elle coulait quelque temps en paisibles ruisseaux; puis, s'enfonçant tout à coup dans les entrailles de la terre, elle allait reparaître au delà de l'enceinte; les cerfs, les sangliers, les daims, les singes et les tanrecs abondaient; enfin, aux endroits où, à travers le dôme immense de feuillage, glissaient quelques rayons de soleil, ces rayons de soleil allaient éclairer des pamplemousses chargés d'oranges, ou des vacoas chargés de ces choux-palmistes, dont la queue est si frêle, que, du jour où le fruit est mûr, il tombe à la plus légère secousse ou au moindre vent.
Si les fugitifs parvenaient à cacher leur retraite, ils pouvaient donc espérer y vivre sans manquer de rien jusqu'au moment où Georges serait guéri, et où cette guérison amènerait une résolution quelconque. Au reste, quelle que fût la résolution du jeune homme, les malheureux esclaves dont Georges avait fait ses compagnons étaient décidés à s'attacher à sa fortune jusqu'au bout.
Mais, tout blessé qu'était Georges, il avait gardé son sang-froid ordinaire et il n'avait pas examiné la retraite à laquelle il venait demander un abri, sans calculer tout le parti qu'on pourrait tirer d'une pareille position pour la défendre. Une fois de l'autre côté de la caverne, il avait donc fait arrêter le brancard, et, appelant Laïza d'un signe de la main, il lui avait indiqué comment, après avoir défendu l'ouverture extérieure de ce défilé, on pouvait, par un retranchement, défendre l'ouverture intérieure, puis en outre miner encore la caverne avec de la poudre, qu'on avait eu le soin d'emporter de Moka. Le plan de cet ouvrage fut aussitôt tracé et entrepris; car Georges ne se dissimulait pas que selon toute probabilité on ne le traiterait point en fugitif ordinaire, et il avait assez d'orgueil pour croire que les blancs ne se regarderaient pas comme vainqueurs tant qu'ils ne le tiendraient pas pieds et poings liés en leur pouvoir.