—À moi, Laïza, les forces me manquent!

Et il se laissa tomber dans les bras du nègre. Pierre Munier s'élança vers son fils; mais Georges était déjà évanoui.

En effet, avec cette force de volonté qui était devenue le signe distinctif du caractère de Georges, il avait voulu, tout faible et presque mourant qu'il était, se montrer debout à son père, et, cette fois, ce n'était pas par un de ces sentiments d'orgueil qu'on retrouvait si souvent en lui, mais parce que, connaissant l'amour profond que lui portait le vieillard, il tremblait que en le voyant couché, le coup qu'il recevrait de cette vue ne lui fût fatal. Malgré les représentations de Laïza, il avait donc abandonné le brancard sur lequel les nègres l'avaient transporté, en se relayant, à travers les défilés de la montagne du Pouce; puis, avec un courage surhumain, avec cette volonté puissante qui commandait chez lui-même à la faiblesse physique, il s'était dressé, s'était cramponné au mur, et, comme il avait décidé que cela devait être, il s'était montré debout à son père.

Et, en effet, comme il l'avait pensé, le coup avait été ainsi moins violent pour le vieillard.

Mais cette volonté de fer avait cependant plié sous la douleur, et, épuisé par l'effort qu'il avait fait, Georges était, comme nous l'avons dit, retombé dans les bras de Laïza.

Ce fut quelque chose de terrible à voir, même pour des hommes, que la douleur de ce père; douleur sans plainte, sans sanglots, muette, profonde et morne. On posa Georges sur un canapé. Le vieillard s'agenouilla devant lui, passa son bras sous la tête de son enfant, et attendit, les yeux fixés sur ses yeux fermés, la respiration suspendue devant son haleine absente, tenant la main pendante du blesse dans son autre main, ne demandant rien, ne s'inquiétant d'aucun détail, ne s'informant d'aucun résultat; tout était dit pour lui: son fils était là, blessé, sanglant, évanoui; qu'avait-il besoin d'apprendre et que lui faisaient les causes devant ce formidable résultat?

Laïza se tenait debout, à l'angle d'un buffet, appuyé sur son fusil et regardant de temps en temps du côté de la fenêtre si le jour ne revenait pas.

Les autres nègres, qui s'étaient respectueusement retirés après avoir déposé Georges sur son canapé, se tenaient dans la chambre voisine et passaient leurs têtes noires par la porte; d'autres étaient groupés, en dehors, devant la fenêtre, beaucoup étaient blessés plus ou moins dangereusement: mais aucun ne semblait se souvenir de sa blessure.

À chaque instant leur nombre augmentait, car tous les fugitifs, après s'être d'abord éparpillés pour éviter la poursuite des Anglais, avaient, par différents chemins, regagné l'habitation, comme, les uns après les autres, des moutons dispersés regagnent le parc. À quatre heures du matin, il y avait près de deux cents nègres autour de l'habitation.

Cependant Georges était revenu à lui et avait, par quelques mots, essayé de rassurer son père; mais cela d'une voix si faible, que, quelque bonheur qu'éprouvât le vieillard de l'entendre parler, il lui avait fait signe de se taire, puis il s'était informé alors de quel genre était la blessure, et quel était le médecin qui l'avait pansée; alors, en souriant et par un faible mouvement de tête, Georges lui avait indiqué Laïza.