—C'est bien, dit le serpent; maintenant comptez vos maîtres, et dites-moi combien ils sont.

Les animaux comptèrent les singes et répondirent:

—Ils sont huit mille.

—Alors, vous êtes bien bêtes, dit le serpent, de ne pas exterminer les singes, puisque vous êtes huit contre un.

Les animaux se réunirent et exterminèrent les singes, et ils furent maîtres de l'île, et les plus beaux fruits furent pour eux, les plus beaux champs furent pour eux, les plus belles maisons furent pour eux; sans compter les singes dont ils firent leurs esclaves, et les guenons, dont ils firent leurs maîtresses...»

—Avez-vous compris? dit Antonio.

De grands cris retentirent, des hourras et des bravos se firent entendre; Antonio avait produit avec sa fable non moins d'effet que le consul Ménénius, deux mille deux cents ans auparavant, n'en avait produit avec la sienne.

Laïza attendit tranquillement que ce moment d'enthousiasme fût passé; puis, étendant le bras pour commander le silence, il dit ces simples paroles:

—Il y avait une fois une île où les esclaves voulurent être libres; ils se levèrent tous ensemble et ils le furent. Cette île s'appelait autrefois Saint-Dominique; elle s'appelle à cette heure Haïti.... Faisons comme eux, et nous serons libres comme eux.

De grands cris retentirent de nouveau, et des bravos et des hourras se firent entendre pour la seconde fois. Mais il faut l'avouer, ce discours était trop simple pour émouvoir la multitude, ainsi que l'avait fait celui d'Antonio; Antonio s'en aperçut et conçut un espoir.