À ce récit, Pierre Munier frémit de tous ses membres: Georges, mulâtre, fils de mulâtre, aimait une blanche, et déclarait, en avouant son amour, que cette femme lui appartiendrait. C'était une audace inouïe et sans exemple aux colonies, qu'un pareil orgueil; et, à son avis, cet orgueil devait attirer sur celui dans le cœur duquel il s'était allumé, toutes les douleurs de la terre et toute la colère du ciel.
Quant à Jacques, il comprenait parfaitement que Georges aimât une femme blanche, quoique, pour mille raisons qu'il déduisait à merveille, il préférât de beaucoup les femmes noires. Mais Jacques était trop philosophe pour ne pas comprendre et respecter les goûts de chacun. D'ailleurs il trouvait que Georges, beau comme il l'était, riche comme il l'était, supérieur aux autres hommes comme il l'était, pouvait aspirer à la main de quelque femme blanche que ce fût, cette femme fût-elle Aline, reine de Golconde!
En tout cas, il offrait à Georges un expédient qui simplifiait bien les choses; c'était, en cas de refus de la part de M. de Malmédie, d'enlever Sara et de la déposer dans un coin du monde quelconque, à son choix, où Georges irait la rejoindre. Georges remercia son frère de son offre obligeante; mais, comme il avait pour le moment un autre plan arrêté, il refusa.
Le lendemain, les habitants de Moka se réunirent presque avec le jour, tant ils avaient de choses, oubliées la veille, à se redire de nouveau. Vers les onze heures, Jacques eut envie de revoir tous ces lieux où s'était écoulée son enfance, et proposa à son père et à son frère une promenade de souvenirs. Le vieux Munier accepta; mais Georges attendait, comme on se le rappelle, des nouvelles de la ville; il fut donc obligé de les laisser partir ensemble et de rester à l'habitation où il avait donné rendez-vous à Miko-Miko.
Au bout d'une demi-heure, Georges vit paraître son messager; il portait sa longue perche de bambou et ses deux paniers, comme s'il eût fait son commerce en ville; car le prévoyant industriel avait pensé qu'il pouvait, sur sa route, rencontrer quelque amateur de chinoiseries. Georges, malgré ce pouvoir qu'à si grand-peine il avait conquis sur lui-même, alla ouvrir la porte, le cœur bondissant, car cet homme avait vu Sara et allait lui parler d'elle.
Tout s'était passé de la façon la plus simple comme on doit bien le penser. Miko-Miko, usant de son privilège d'entrer partout, était entré dans la maison de M. de Malmédie, et Bijou, qui avait déjà vu sa jeune maîtresse faire au Chinois l'acquisition d'un éventail, l'avait conduit droit à Sara.
À la vue du marchand, Sara avait tressailli; car, par une chaîne toute naturelle d'idées et de circonstances, Miko-Miko lui rappelait Georges: elle s'était donc empressée de l'accueillir, n'ayant qu'un regret, c'était d'être forcée de dialoguer avec lui par signes. Alors Miko-Miko avait tiré de sa poche la carte de Georges, sur laquelle, de sa main, Georges avait écrit les prix des différents objets que Miko-Miko avait pensé devoir tenter le cœur de Sara, et la donna à la jeune fille du côté où était gravé le nom.
Sara rougit malgré elle, et retourna vivement la carte. Il était évident que Georges, ne pouvant la voir, employait ce moyen de se rappeler à son souvenir. Elle acheta sans marchander tous les objets dont le prix était écrit de la main du jeune homme: puis, comme le marchand ne pensait pas à lui redemander cette carte, elle ne pensa point à la lui rendre.
En sortant de chez Sara, Miko-Miko avait été arrêté par Henri, qui de son côté l'avait emmené chez lui pour visiter toute sa pacotille. Henri n'avait rien acheté pour le moment mais il avait fait comprendre à Miko-Miko que, étant sur le point d'épouser très prochainement sa cousine, il avait besoin des plus charmants brimborions que le marchand pourrait lui procurer.
Cette double visite chez la jeune fille et chez son cousin avait permis à Miko-Miko d'observer la maison en détail. Or, comme Miko-Miko parmi les bosses qui ornaient son crâne nu avait, au plus haut degré, celle de la mémoire des localités, il avait parfaitement retenu la distribution architecturale de la demeure de M. de Malmédie.