Ce qui était, chez le capitaine Bertrand, le signe de la satisfaction intérieure portée au plus haut degré; puis le capitaine Bertrand s'en revint à Brest, où, sans rien dire à personne, il commença à remettre la Calypso en état, à faire sa provision de poudre et de boulets et à recruter les quelques hommes qui lui manquaient pour que son équipage se trouvât au grand complet.
De sorte qu'il aurait fallu ne pas connaître son capitaine Bertrand le moins du monde, pour ne pas comprendre qu'il se mitonnait derrière la toile quelque spectacle qui allait bien étonner le parterre.
En effet, six semaines après le dernier voyage du capitaine Bertrand à Porto-Ferrajo, Napoléon débarquait au golfe Juan. Vingt-quatre jours après son débarquement au golfe Juan, Napoléon entrait à Paris; et soixante-douze heures après l'entrée de Napoléon à Paris, le capitaine Bertrand sortait de Brest toutes voiles dehors et le pavillon tricolore à sa corne.
Huit jours ne s'étaient pas écoulés, que le capitaine Bertrand rentrait, traînant à la remorque un magnifique trois-mâts anglais chargé des plus fines épices de l'Inde, lequel avait éprouvé un si merveilleux étonnement en voyant le drapeau tricolore, qu'on croyait disparu à tout jamais de la surface du globe, qu'il n'avait pas même eu l'idée de faire la plus petite résistance.
Cette prise avait fait venir l'eau à la bouche du capitaine Bertrand. Aussi il ne se fut pas plus tôt défait de sa prise à un prix convenable, il n'eut pas plus tôt partagé les parts entre les gens de l'équipage, qui se reposaient depuis près d'un an et qui s'ennuyaient fort de ce repos, qu'il se remit en quête d'un second trois-mâts. Mais, comme on sait, on ne rencontre pas toujours ce qu'on cherche: un beau matin après une nuit fort noire, la Calypso se trouva nez à nez avec une frégate. Cette frégate, c'était le Leycester, c'est-à-dire le même bâtiment que nous avons vu amener, à Port-Louis, le gouverneur et Georges.
Le Leycester avait dix canons et soixante hommes d'équipage de plus que la Calypso. En outre, pas la moindre cargaison de cannelle, de sucre ou de café; mais, en échange, une sainte-barbe parfaitement garnie et un arsenal de mitraille et de boulets ramés au grand complet. À peine eut-il vu au reste à quelle paroisse appartenait la Calypso, que, sans le moins du monde crier gare, il lui envoya un échantillon de sa marchandise: c'était un joli boulet de trente-six, qui vint s'enfoncer dans la carène.
La Calypso, tout au contraire de sa sœur Galatée, qui fuyait pour être vue, aurait bien voulu, elle, fuir, sans être vue. Il n'y avait rien à gagner avec le Leycester, fût-on même vainqueur, ce qui n'était pas le moins du monde probable. Malheureusement, il n'était guère plus probable de supposer qu'on lui échapperait, son capitaine étant ce même Williams Murrey, qui n'avait pas encore quitté le service de la marine à cette époque, et qui, avec ses apparences charmantes, auxquelles depuis ses travaux diplomatiques avaient encore donné une nouvelle couche, était un des plus intrépides loups de mer qui existassent du détroit de Magellan à la baie de Baffin.
Le capitaine Bertrand fit donc traîner ses deux plus grosses pièces à l'arrière et prit chasse.
La Calypso était un véritable navire de proie, taillé pour la course, avec une carène étroite et allongée; mais la pauvre hirondelle de mer avait affaire à l'aigle de l'Océan; de sorte que, malgré sa légèreté, il fut bientôt visible que la frégate gagnait sur la goélette.
Cette supériorité de marche devint bientôt d'autant plus sensible, que, de cinq minutes en cinq minutes, le Leycester envoyait des huissiers de bronze pour sommer la Calypso de s'arrêter. Ce à quoi, au reste, la Calypso, tout en fuyant répondait avec ses pièces de chasse par des messagers de même nature.