Puis, comme ils hésitaient:
—Eh bien! ajouta-t-il, ne reconnaissez-vous pas votre Jacques?
Tous deux jetèrent un cri de surprise et lui tendirent les bras. Jacques se précipita dans ceux de son père; puis des bras de son père, il passa dans ceux de Georges; après, quoi, Télémaque eut aussi son tour, quoique, il faut le dire ce ne fut qu'en tremblant qu'il osât toucher les mains d'un négrier.
En effet, par une coïncidence étrange, le hasard réunissait dans la même famille l'homme qui avait toute sa vie plié sous le préjugé de la couleur, l'homme qui faisait sa fortune en l'exploitant, et l'homme qui était prêt à risquer sa vie pour le combattre.
[Chapitre XIV—Philosophie négrière]
Cet homme, c'était effectivement Jacques; Jacques, que son père n'avait pas revu depuis quatorze ans, et son frère, depuis douze.
Jacques, comme nous l'avons dit, était parti à bord d'un de ces corsaires qui, munis de lettres de marque de la France, sortaient à cette époque, tout à coup de nos ports, comme des aigles de leurs aires, et couraient sus aux Anglais.
C'était une rude école que celle-là et qui valait bien celle de la marine impériale, qui, à cette époque, bloquée dans nos ports, était aussi souvent à l'ancre que cette autre marine, vive, légère et indépendante, était souvent en course. Chaque jour, en effet, c'était quelque nouveau combat, non pas que nos corsaires, si hardis qu'ils fussent, allassent chercher noise aux vaisseaux de guerre; mais, friands qu'ils étaient de marchandises de l'Inde et de la Chine, ils s'attaquaient à tous ces bons gros bâtiments à ventres rebondis qui revenaient soit de Calcutta, soit de Buenos-Ayres, soit de la VeraCruz. Or, ou ces bâtiments à la démarche respectable étaient convoyés par quelque frégate anglaise ayant bec et ongles, ou ils avaient pris eux-mêmes le parti de s'armer et de se défendre pour leur propre compte. Dans ce dernier cas, ce n'était qu'un jeu, une escarmouche de deux heures, et tout était fini; mais, dans l'autre, les choses changeaient de face: cela devenait plus grave; on échangeait bon nombre de boulets; on se tuait bon nombre d'hommes; on se brisait bon nombre d'agrès; puis on venait à l'abordage, et, après s'être foudroyé de loin, on s'exterminait de près.
Pendant ce temps-là, le navire marchand filait, et, s'il ne rencontrait pas, comme l'âne de la fable, quelque autre corsaire qui lui mît la main dessus, il rentrait dans quelque port de l'Angleterre, à la grande satisfaction de la compagnie des Indes, qui votait des rentes à ses défenseurs. Voilà comme les choses se passaient à cette époque. Sur trente ou trente et un jours dont se composent les mois, on se battait pendant vingt ou vingt-cinq jours; puis, pour se reposer des jours de combat, on avait les jours de tempête.