Il en résulte qu'au lieu d'exécuter Paul Jones, je rêvais Don Juan de Marana.
La réalité tournait au rêve, et le drame à la métaphysique.
Je ne travaillais donc pas, du moins le jour.
Je contemplais, et je l'avoue, cette Méditerranée d'azur, avec ses paillettes d'or, ces montagnes gigantesques belles de leur terrible nudité, ce ciel profond et morne à force d'être limpide.
Tout cela me paraissait plus beau à voir que ce que j'aurais pu composer ne me paraissait curieux à lire.
Il est vrai que la nuit, quand je pouvais prendre sur moi de fermer mes volets aux rayons tentateurs de la lune; quand je pouvais détourner mes regards de ce ciel tout scintillant d'étoiles; quand je pouvais m'isoler avec ma propre pensée, je ressaisissais quelque empire sur moi-même. Mais, comme un miroir, mon esprit avait conservé un reflet de ses préoccupations de la journée, et, comme je l'ai dit, ce n'étaient plus des créatures humaines avec leurs passions terrestres qui m'apparaissaient, c'étaient de beaux anges qui, à l'ordre de Dieu, traversaient d'un coup d'aile ces espaces infinis; c'étaient des démons proscrits et railleurs, qui, assis sur quelque roche nue, menaçaient la terre; c'était enfin une œuvre comme la Divine Comédie, comme le Paradis perdu ou comme Faust, qui demandait à éclore, et non plus une composition comme Angèle ou comme Antony.
Malheureusement je n'étais ni Dante, ni Milton, ni Goëthe.
Puis, tout au contraire de Pénélope, le jour venait détruire le travail de la nuit.
Le matin arrivait. J'étais réveillé par un coup de canon. Je sautais en bas de mon lit.
J'ouvrais ma fenêtre, des torrens de lumière envahissaient ma chambre, chassant devant eux tous les pauvres fantômes de mon insomnie, épouvantés de ce grand jour. Alors je voyais s'avancer majestueusement hors de rade quelque magnifique vaisseau à trois ponts, le Triton ou le Montebello, qui, juste devant ma villa, comme pour ma récréation particulière, venait faire manœuvrer son équipage ou exercer ses artilleurs.