Le trouble des courtisans, la surprise des officiers du palais qui arrivaient par petits groupes et en désordre, la confusion qui régnait au château, dans les vues, sur le port, ne laissaient pas de doute à cet égard.

Tandis que le peuple se pressait en masse sur la jetée, un seul homme paraissait étranger à tout le tumulte et à tout le bruit qui se faisait autour de lui.

Cet homme était Lancia.

Le vieux soldat mutilé, accroupi sur le sable au soleil, la tête cachée dans ses genoux, songeait à ses deux fils, dont l'un était couché sur le grabat de sa chambre, sans aucun espoir de se réveiller jamais, et l'autre plongé dans les cachots de Castel-Nuovo pour subir les affreux supplices qu'on lui préparait, et, ce qui navrait encore plus le vieillard, succomber probablement à la torture et déshonorer le nom de sa famille par des aveux arrachés à la faiblesse et à la peur.

Comme il sanglotait sourdement, en proie à cette double douleur, quelqu'un lui frappa sur l'épaule.

Giordano Lancia souleva la tête, et vit à côté de lui un homme debout et masqué, qui le regardait à travers les deux trous de son capuchon rouge avec une attention muette et bienveillante.

Le vieillard, sans sortir de son égarement, fixa pendant quelques secondes ses yeux sur l'inconnu, comme s'il avait voulu lui demander de quel droit il venait l'arracher ainsi à ses pensées; mais, oubliant aussitôt les paroles qu'il voulait prononcer, et la cause qui les motivait, il s'affaisat de nouveau sur lui-même, et retomba dans ses funèbres rêveries.

—Lancia! cria l'inconnu se baissant jusqu'à l'oreille du soldat.

—Que me veux-tu? répondit le vieillard sans changer de position.

—Réveille-toi, Lancia.