—Oui, dit Sporus, mais tu n'oseras pas t'en servir ni contre les autres, ni contre toi. Et cet exemple sera donné au monde, grâce à un eunuque, d'un empereur expirant sous les verges et le fouet, après avoir été promené nu et la fourche au cou, par le forum et les marchés.

—Mais je suis bien caché ici, ils ne me trouveront pas, dit Néron.

—Oui, oui, il eût été possible que tu leur échappasses encore, si je n'eusses rencontré un centurion et si je ne lui eusse dit où tu étais. À cette heure il frappe à la porte de la villa; César, il va venir, il vient....

—Oh! je ne l'attendrai pas, dit Néron, mettant la pointe du poignard sur son cœur; je me frapperai... je me tuerai.

—Tu n'oseras pas, dit Sporus.

—Et cependant, murmura en grec Néron, comme cherchant avec la pointe de la lame une place où se tuer, mais hésitant toujours à enfoncer le fer, cependant cela ne sied pas à Néron de ne pas savoir mourir.... Oui, oui, j'ai vécu honteusement et je meurs avec honte. O univers, univers, quel grand artiste tu vas perdre en me perdant....

Tout à coup il s'arrêta, le coup tendu, les cheveux hérissés, le front couvert de sueur, écoutant un bruit nouveau qui venait de se faire entendre, et balbutia ce vers d'Homère:

C'est le bruit des chevaux à la course rapide.

En ce moment, Epaphrodite se précipita dans la chambre. Néron ne s'était pas trompé, ce bruit était bien celui des cavaliers qui le poursuivaient, et qui, guidés par les renseignements de Sporus, étaient venus droit à la villa. Il n'y avait donc pas un instant à perdre si l'empereur ne voulait pas tomber entre les mains de ses bourreaux. Alors Néron parut prendre une résolution décisive; il tira Epaphrodite à part, et lui fit jurer, par le Styx, de ne laisser sa tête au pouvoir de personne, et de brûler au plus tôt son corps tout entier; puis, tirant son poignard de sa ceinture où il l'avait remis, il en posa la pointe contre son cou. En ce moment le bruit se fit entendre plus rapproché, des voix retentirent avec un accent de menace. Epaphrodite vit que l'heure suprême était venue; il saisit la main de Néron, et, appuyant le poignard contre sa gorge, il y enfonça la lame tout entière; puis, suivi de Sporus, il se précipita dans la carrière, refermant la porte de la chambre derrière eux.

Néron poussa un cri terrible en arrachant et en jetant loin de lui l'arme mortelle, chancela un instant les yeux fixes et la poitrine haletante, tomba sur un genou, puis sur l'autre essaya de se soutenir encore sur un bras, tandis que le sang jaillissait de sa gorge à travers les doigts de son autre main, avec laquelle il cherchait à fermer sa blessure; enfin il regarda une dernière fois autour de lui avec une expression de désespoir mortel, et, se voyant seul, il se laissa aller étendu sur la terre en poussant un gémissement. En ce moment la porte s'ouvrit, et le centurion parut. En voyant l'empereur sans mouvement, il s'élança vers lui, et voulut étancher le sang avec son manteau; mais Néron, rappelant un reste de force, le repoussa, puis: