—Alors, meilleure chance que nous, dit le décurion, car nous l'avons manqué.

—Comment cela?

—Oui, l'on nous avait dit qu'il devait passer sur cette route, et, voyant un homme qui courait au galop, nous avons cru que c'était lui.

—Et?...dit d'une voix tremblante l'homme voilé.

—Et nous l'avons tué, répondit le décurion; ce n'est qu'en regardant le cadavre que nous nous sommes aperçus que nous nous étions trompés. Soyez plus heureux que nous, et que Jupiter vous protège!

L'homme voilé voulut de nouveau remettre son cheval au galop, mais ses compagnons l'arrêtèrent. Il continua donc de suivre la route; mais au bout de cinq cents pas à peu près son cheval butta contre un cadavre, et fit un écart si violent que le voile qui lui couvrait le visage s'écarta. En ce moment passait un soldat prétorien qui revenait en congé.

—Salut, César! dit le soldat. Il avait reconnu Néron à la lueur d'un éclair.

En effet, c'était Néron lui-même, qui venait de se heurter au cadavre de celui qu'on avait pris pour lui; Néron, pour qui à cette heure tout était un motif d'épouvante, jusqu'à cette marque de respect que lui donnait un vétéran; Néron, qui, tombé du faite de la puissance, par un de ces retours de fortune inouïs dont l'histoire de cette époque offre plusieurs exemples, se voyait à son tour fugitif et proscrit, fuyant la mort qu'il n'avait le courage ni de se donner, ni de recevoir.

Jetons maintenant les yeux en arrière, et voyons par quelle suite d'événements le maître du monde avait été réduit à cette extrémité.

En même temps que l'empereur entrait au cirque, où il était salué par les cris de Vive Néron l'Olympique! vive Néron Hercule! vive Néron Apollon! vive Auguste, vainqueur de tous ses rivaux! gloire à cette voix divine! heureux ceux à qui il a été donné d'entendre ses accents célestes! un courrier venant des Gaules franchissait au galop de son cheval ruisselant de sueur la porte Flaminienne, traversait le Champ-de-Mars, passait sous l'arc de Claude, longeait le Capitole, entrait au cirque, et remettait à la garde qui veillait à la loge de l'empereur les lettres qu'il apportait de si loin et en si grande hâte. Ce sont ces lettres qui, comme nous l'avons dit, avaient forcé César de quitter le cirque; et, en effet, elles étaient d'une importance qui expliquait la disparition subite de César.