Les dimachères étaient les raffinés du siècle de Néron sans casque, sans cuirasse, sans bouclier, sans ocréa, ils combattaient, une épée de chaque main, comme faisaient nos cavaliers de la Fronde dans leurs duels à la dague et au poignard; aussi ces combats étaient-ils regardés comme le triomphe de l'art, et quelquefois les champions n'étaient autres que les maîtres d'escrime eux-mêmes. Cette fois, c'était un professeur et son élève; l'écolier avait si bien profité des leçons, qu'il venait attaquer le maître avec ses propres feintes; quelques mauvais traitements qu'il en avait reçus avaient depuis longtemps fait germer une haine vivace au plus profond de son cœur; mais il l'avait dissimulée à tous les yeux; et dans l'intention de se venger un jour, il avait continué ses exercices journaliers, et fini par surprendre tous les secrets de la profession. Ce fut donc pour des spectateurs aussi artistes une chose curieuse à voir que ces deux hommes qui, pour la première fois, allaient substituer à leurs jeux fictifs un combat réel, et changer leurs armes émoussées contre des lames acérées et tranchantes. Aussi leur apparition fut-elle saluée par une triple salve d'applaudissements, qui cessèrent, aussitôt que le maître des jeux eut donné le signal sur un geste de l'empereur, pour faire place au plus profond silence.
Les adversaires s'avancèrent l'un contre l'autre, animés de cette haine profonde qu'inspire toute rivalité; mais cependant cette haine, qui jaillissait en éclairs de leurs yeux, donnait une nouvelle circonspection à l'attaque et à la défense, car c'était non seulement leurs vies qu'ils jouaient, mais encore la réputation que l'un possédait depuis longtemps, et que l'autre venait d'acquérir.
Enfin leurs épées se touchèrent; deux serpents qui jouent, deux éclairs qui se croisent, sont plus faciles à suivre dans leur flamboyante rapidité que ne l'était le mouvement de l'épée qu'ils tenaient de la main droite et avec laquelle ils s'attaquaient, tandis que de la gauche ils paraient comme avec un bouclier. Passant successivement de l'attaque à la défense, et avec une régularité merveilleuse, l'élève fit d'abord reculer le maître jusqu'au pied du trône où était l'empereur, et le maître à son tour fit reculer l'élève jusqu'au podium, où siégeaient les vestales; puis ils revinrent au milieu du cirque, sains et saufs tous deux, quoique vingt fois la pointe de chaque épée se fût approchée assez près de la poitrine pour déchirer la tunique sous laquelle elle cherchait le cœur; enfin le plus jeune des deux fit un bond en arrière; les spectateurs crièrent: il en tient! Mais aussitôt, quoique le sang coulât par le bas de sa tunique, le long d'une de ses cuisses, il revint au combat, plus acharné qu'auparavant, et au bout de deux passes, ce fut le maître à son tour qui indiqua, par un mouvement imperceptible à des yeux moins exercés que ceux qui le regardaient, que la froide sensation du fer venait de passer dans ses veines; mais cette fois aucun cri ne se fit entendre: l'extrême curiosité est muette; on n'entendait, à quelques coups habilement portés ou parés, que ce frémissement sourd qui indique à l'acteur que si le public ne l'applaudit pas, ce n'est pas faute de l'apprécier, mais au contraire pour ne pas l'interrompre dans son jeu. Aussi chacun des combattants redoublait-il d'ardeur, et les épées continuèrent-elles de voltiger avec la même vélocité, si bien que cette singulière lutte menaçait de n'avoir pas d'autre fin que l'épuisement des forces, lorsque le maître, en reculant devant l'élève, glissa et tomba tout à coup: son pied avait porté sur la terre fraîche de sang; l'élève, profitant de cet avantage que lui donnait le hasard, se précipita sur lui; mais au grand étonnement des spectateurs, on ne les vit se relever ni l'un ni l'autre; le peuple tout entier se leva en joignant les deux mains et en criant: Grâce! liberté! mais aucun des deux combattants ne répondit. Le maître des jeux entra alors dans le cirque, apportant de la part de l'empereur les palmes de victoire et les baguettes de liberté; mais il était trop tard, les champions étaient déjà, sinon victorieux, du moins libres: ils s'étaient enferrés l'un l'autre, et tués tous deux.
Aux dimachères devaient succéder, comme nous l'avons dit, les andabates; sans doute on les avait inscrits immédiatement après les dimachères pour réjouir le peuple par un contraste; car à ces nouveaux gladiateurs l'art et l'adresse étaient complètement inutiles; ils allaient la tête entièrement enfermée dans un casque qui n'avait d'ouverture qu'à la place de la bouche pour les laisser respirer; et en face des oreilles pour qu'ils pussent entendre; ils combattaient donc en aveugles. Le peuple se réjouissait fort, au reste, à ce terrible colin-maillard où chaque coup portait, les adversaires n'ayant aucune armure défensive qui pût ni le repousser ni l'amortir.
Au moment où les nouvelles victimes, car ces malheureux ne méritaient pas le nom de combattants, étaient introduites dans l'arène, au milieu des éclats de rire de la multitude, Anicétus s'approcha de l'empereur et lui remit des lettres. Néron les lut avec une grande inquiétude, et à la dernière une altération profonde se peignit sur son visage. Il resta un instant pensif, puis, se levant tout à coup, il s'élança hors du cirque en faisant signe de continuer les jeux malgré son absence; cette circonstance, qui n'était pas nouvelle, car souvent des affaires pressantes appelaient inopinément, au milieu d'une fête, les Césars au forum, au sénat ou au palatin, loin d'avoir un résultat fâcheux pour les plaisirs des spectateurs, leur donnait au contraire une nouvelle liberté, car n'étant plus empêché par la présence de l'empereur, le peuple devenait alors véritablement roi: les jeux comme l'avait ordonné Néron, continuèrent donc d'avoir leur cours, quoique César ne fût plus là pour y présider.
Les deux champions se mirent donc en marche pour se rejoindre, traversant le cirque dans sa largeur; à mesure qu'ils s'approchaient l'un de l'autre, on les voyait, substituant le sens de l'ouïe à celui de la vue, essayer d'écouter le danger qu'ils ne pouvaient voir; mais on comprend combien une pareille appréciation était trompeuse: aussi étaient-ils encore loin l'un de l'autre qu'ils agitaient déjà leurs épées, qui ne frappaient encore que l'air; enfin excités par ces cris: En avant, en avant! à droite! à gauche! ils s'avancèrent avec plus de hardiesse; mais, se dépassant sans se toucher, ils finirent par se tourner le dos en continuant de se menacer. Aussitôt les éclats de rire et les huées des spectateurs devinrent tels qu'ils s'aperçurent de ce qu'ils venaient de faire; et, se retournant d'un même mouvement, ils se retrouvèrent en face l'un de l'autre et à portée: leurs épées se touchèrent, et en même temps, frappant d'une manière différente, l'un reçut un coup de pointe dans la cuisse droite, l'autre un coup d'estoc sur le bras gauche. Chaque blessé fit un mouvement, et les deux adversaires se trouvèrent de nouveau séparés, et ne sachant plus comment se rejoindre. Alors, l'un des deux se coucha à terre pour écouter le bruit des pas, et surprendre son ennemi, puis, comme il s'approchait, pareil à un serpent caché qui darde sa langue, le gladiateur couché atteignit son adversaire une seconde fois; celui-ci se sentant dangereusement blessé, fit un pas rapide en avant, heurta du pied le corps de son ennemi, et alla tomber à deux ou trois palmes de lui, mais, se relevant aussitôt, il décrivit avec son épée un cercle horizontal si rapide et si vigoureux que l'arme, rencontrant le cou de son adversaire à l'endroit où cessait de le protéger le casque, lui enleva la tête de dessus les épaules aussi habilement qu'eût pu le faire le bourreau; le tronc resta un instant debout, tandis que la tête, enfermée dans son enveloppe de fer, roulait loin de lui, puis, faisant quelques pas stupides et insensés, comme s'il cherchait après elle, il tomba sur le sable qu'il inonda de sang. Aux cris du peuple, le gladiateur qui était resté debout jugea que le coup qu'il venait de porter était mortel, mais il ne continua pas moins de se tenir en défense contre l'agonie de son adversaire. Alors un des maîtres entra et lui ouvrit son casque, en criant:
—Tu es libre et vainqueur.
Il sortit alors par la porte qu'on appelait sana vivaria, parce que c'était par elle que quittaient le cirque les combattants échappés à la mort, tandis qu'on emportait le cadavre dans le spoliaire, espèce de caverne située sous les degrés de l'amphithéâtre, où des médecins attendaient les blessés, et où deux hommes se promenaient, l'un habillé en Mercure et l'autre en Pluton: Mercure, afin de voir s'il était demeuré dans les corps, en apparence insensibles, quelque reste de vitalité, les touchait avec un caducée rougi à la forge, tandis que Pluton assommait avec un maillet ceux que les médecins jugeaient incapables de guérison.
À peine les andabates furent-ils sortis, qu'un grand tumulte régna dans le cirque; aux gladiateurs allaient succéder les bestiaires, et ceux-là étaient des chrétiens, de sorte que toute la haine était pour les hommes et toute la sympathie pour les animaux. Cependant, quelle que fut l'impatience de la foule, force lui fut d'attendre que les esclaves eussent passé les râteaux sur le sable du cirque, mais cette opération fut hâtée par les cris furieux qui s'élevaient de tous les points de l'amphithéâtre; enfin les esclaves se retirèrent, l'arène resta un instant vide, et la multitude dans l'attente; enfin une porte s'ouvrit, et tous les regards se tournèrent vers les nouvelles victimes qui allaient entrer.
Ce fut d'abord une femme, vêtue d'une robe blanche et couverte d'un voile blanc. On la conduisit vers un des arbres, et on l'y attacha par le milieu du corps; alors un des esclaves lui arracha son voile, et les spectateurs purent voir une figure d'une beauté parfaite, pâle, mais résignée: un long murmure se fit entendre. Malgré son titre de chrétienne, la jeune fille avait, dès la première vue, ému l'âme de cette foule si impressionnable et si changeante. Pendant que tous les yeux étaient fixés sur elle, une porte parallèle s'ouvrit, et un jeune homme entra: c'était l'habitude d'exposer ainsi aux bêtes un chrétien et une chrétienne, en donnant à l'homme tous les moyens de défense, afin que le désir de retarder non seulement sa mort, mais encore celle de sa compagne, que l'on choisissait toujours sœur, maîtresse ou mère, donnant au fils, à l'amant ou au frère un nouveau courage, prolongeât un combat que les chrétiens refusaient presque toujours pour le martyre, quoiqu'ils sussent que, s'ils triomphaient des trois premiers animaux qu'on lâchait contre eux, ils étaient sauvés.