Le lendemain, au point du jour, la birème d'or flottait sur les eaux bleues du golfe de Corinthe, légère et magique comme le navire Argo; comme lui elle emportait une autre Médée, infidèle à son père et à son pays: c'était Acté soutenue par Lucius, et qui, pâle et debout sur le couronnement de la poupe, regardait, à travers un voile, s'abaisser graduellement les montagnes du Cythéron, à la base desquelles s'appuie Corinthe. Immobile, l'œil fixe et la bouche entrouverte, elle resta ainsi tant qu'elle put voir la ville couronnant la colline, et la citadelle dominant la ville. Puis, lorsque la ville, la première, eut disparu derrière les vagues, lorsque la citadelle, point blanc perdu dans l'espace, balancé quelque temps encore au sommet des flots, se fut effacé comme un alcyon qui plonge dans la mer, un soupir, où s'épuisèrent toutes les forces de son âme, s'échappa de sa poitrine, ses genoux faiblirent, et elle tomba évanouie aux pieds de Lucius.
[Chapitre VI]
Lorsque la jeune fugitive rouvrit les yeux, elle se trouva dans la chambre principale du navire; Lucius était assis près de son lit et soutenait sa tête pâle et échevelée, tandis que, dans un coin, tranquille et douce comme une gazelle, dormait la tigresse roulée sur un tapis de pourpre brodé d'or. Il était nuit, et à travers l'ouverture du plafond on pouvait apercevoir le beau ciel bleu de l'Ionie tout parsemé d'étoiles. La birème flottait si doucement, qu'on eût dit un immense berceau que la mer complaisante balançait comme fait une nourrice de la couche de son enfant; enfin, toute la nature assoupie était si calme et si pure, qu'Acté fut tentée de croire un instant qu'elle avait fait un rêve, et qu'elle reposait encore sous le voile virginal de ses jeunes années; mais Lucius, attentif à son moindre mouvement, s'étant aperçu de son réveil, fit claquer ses doigts, et aussitôt une jeune et belle esclave entra, tenant à la main une baguette de cire brûlante, avec laquelle elle alluma la lampe d'or soutenue par le candélabre de bronze qui s'élevait au pied du lit. Du moment où la jeune fille était entrée, l'œil d'Acté s'était fixé sur elle et l'avait suivie avec une attention croissante: c'est que cette esclave qu'elle voyait pour la première fois ne lui était cependant pas inconnue; ses traits éveillaient même dans sa mémoire des souvenirs récents, et pourtant il lui était impossible d'appliquer un nom à ce jeune et mélancolique visage; tant de pensées différentes se heurtaient dans la tête de la pauvre enfant, que, ne pouvant en porter le poids, elle ferma les yeux et laissa retomber son front sur le coussin de son lit. Lucius alors, pensant qu'elle voulait dormir, fit signe à l'esclave de veiller sur son sommeil, et sortit de la chambre. L'esclave, restée seule avec Acté, la regarda un instant avec une expression de tristesse indéfinissable, puis enfin, se couchant sur le tapis de pourpre où était étendue Phoebé, elle se fit un coussin de l'épaule de la tigresse, qui, dérangée dans son sommeil, ouvrit à moitié un œil étincelant et féroce, mais qui, reconnaissant une amie, au lieu de la punir de tant d'audace, effleura deux ou trois fois sa main délicate du bout de sa langue sanguinolente, et se recoucha avec nonchalance, poussant un soupir qui ressemblait à un rugissement.
En ce moment une harmonie délicieuse s'éleva des flancs du navire: c'était ce même chœur qu'Acté avait déjà entendu lorsque la birème aborda au port de Corinthe; mais cette fois la solitude et le silence de la nuit lui donnaient plus de charmes et plus de mystère encore: bientôt aux voix réunies succéda une seule voix. Lucius chantait une prière à Neptune, et Acté reconnut ces sons vibrants qui la veille au théâtre avaient été réveiller les cordes les plus secrètes de son âme: c'étaient des accents si sonores et si mélodieux, qu'on eût pu croire que les syrènes du cap Palinure étaient venues au devant du vaisseau du nouvel Ulysse. Acté, soumise tout entière à la puissance de cette musique enchantée, rouvrit ses paupières lassées, et l'œil fixé sur les étoiles du ciel, elle oublia peu à peu ses remords et ses douceurs pour ne plus penser qu'à son amour. Depuis longtemps déjà les dernières vibrations de la lyre et les dernières cadences de la voix s'étaient éteintes lentement, et comme emportées sur les ailes des génies de l'air, qu'Acté, tout entière à cette mélodie, écoutait encore; enfin, elle baissa les yeux, et pour la seconde fois son regard rencontra celui de la jeune fille. Comme sa maîtresse, l'esclave semblait être sous l'empire d'un charme; enfin, les regards des deux femmes se croisèrent, et plus que jamais Acté fut convaincue que ce n'était pas la première fois que cet œil triste laissait tomber sur elle son rayon lumineux et rapide. Acté fit un signe de la main, l'esclave se leva: toutes deux restèrent un instant sans parler; enfin, Acté rompit la première le silence.
—Quel est ton nom, jeune fille? lui dit-elle.
—Sabina, répondit l'esclave, et ce seul mot fit tressaillir celle qui l'interrogeait; car, ainsi que le visage, cette voix ne lui était pas étrangère; cependant le nom qu'elle avait prononcé n'éveillait en elle aucun souvenir.
—Quelle est ta patrie? continua Acté.
—Je l'ai quittée si jeune que je n'en ai pas.
—Quel est ton maître?