—Il a rendu au fils la mort que la mère avait voulu lui donner. Ne sais-tu donc pas, jeune fille, alors demande-le à ton père qui paraît savant en ces sortes de choses, que Messaline envoya un soldat pour tuer Néron dans son berceau, et que le soldat allait frapper, lorsque deux serpents sont sortis du lit de l'enfant et ont mis en fuite le centurion?... Non, non, rassure-toi, mon père, Néron n'est point un imbécile comme Claudius, un fou comme Caligula, un lâche comme Tibère, ni un histrion comme Auguste.
—Mon fils, dit le vieillard effrayé, fais-tu attention que tu insultes des dieux?
—Plaisants dieux, par Hercule! s'écria Lucius; plaisant dieu qu'Octave qui avait peur du chaud, peur du froid, peur du tonnerre; qui vint d'Apollonie et se présenta aux vieilles légions de César en boitant comme Vulcain; plaisant dieu dont la main était si faible qu'elle ne pouvait parfois supporter le poids de sa plume; qui a vécu sans oser être une fois empereur, et qui est mort en demandant s'il avait bien joué son rôle! Plaisant dieu que Tibère, avec son Olympe de Caprée, dont il n'osait pas sortir, et où il se tenait comme un pirate sur un vaisseau à l'ancre, ayant à sa droite Trasylle qui dirigeait son âme, et à sa gauche Chariclès qui gouvernait son corps; qui, possédant le monde, sur lequel il pouvait étendre ses ailes comme un aigle, se retira dans le creux d'un rocher comme un hibou! Plaisant dieu que Caligula, à qui un breuvage avait tourné la tête, et qui se crut aussi grand que Xercès parce qu'il avait jeté un pont de Pouzzoles à Baïa, et aussi puissant que Jupiter parce qu'il imitait le bruit de la foudre en faisant rouler un char de bronze sur un pont d'airain; qui se disait le fiancé de la lune, et que Chérea et Sabinus ont envoyé de vingt coups d'épée consommer son mariage au ciel! Plaisant dieu que Claude qu'on a trouvé derrière une tapisserie quand on le cherchait sur un trône; esclave et jouet de ses quatre épouses, qui signait le contrat de mariage de Messaline, sa femme, avec Silius son affranchi! Plaisant dieu dont les genoux ployaient à chaque pas, dont la bouche écumait à chaque parole, qui bégayait de la langue et qui tremblait de la tête! Plaisant dieu qui vécut méprisé sans savoir se faire craindre, et qui mourut pour avoir mangé des champignons cueillis par Halotus, épluchés par Agrippine, et assaisonnés par Locuste! Ah, les plaisants dieux encore une fois, et quelle noble figure ils doivent faire dans l'Olympe, près d'Hercule, le porte-massue, près de Castor, le conducteur de chars, et près d'Apollon, le maître de la lyre!
Quelques instants de silence succédèrent à cette brusque et sacrilège sortie. Amyclès et Acté regardaient leur hôte avec étonnement, et la conversation interrompue n'avait point encore repris son cours, lorsqu'un esclave entra, annonçant un messager de la part de Cneus Lentulus, le proconsul: le vieillard demanda si le messager s'adressait à lui ou à son hôte. L'esclave répondit qu'il l'ignorait; le licteur fut introduit.
Il venait pour l'étranger: le proconsul avait appris l'arrivée d'un navire dans le port, il savait que le maître de ce navire avait intention de disputer les prix, et il lui faisait donner l'ordre de venir inscrire son nom au palais préfectoral, et déclarer à laquelle des trois couronnes il aspirait. Le vieillard et Acté se levèrent pour recevoir les ordres du proconsul; Lucius les écouta couché.
Lorsque le licteur eut fini, Lucius tira de sa poitrine des tablettes d'ivoire enduites de cire, écrivit sur une des feuilles quelques lignes avec un stylet, appuya le chaton de sa bague au-dessous, et remit la réponse au licteur, en lui donnant l'ordre de la porter à Lentulus. Le licteur étonné hésita; Lucius fit un geste impératif; le soldat s'inclina et sortit. Alors Lucius fit claquer ses doigts pour appeler son esclave, tendit sa coupe que l'échanson remplit de vin, en but une partie à la prospérité de son hôte et de sa fille, et donna le reste à Sporus.
—Jeune homme, dit le vieillard, en interrompant le silence, tu te dis Romain, et cependant j'ai peine à le croire: si tu avais vécu dans la ville impériale, tu aurais appris à mieux obéir aux ordres des représentants de César: le proconsul est ici maître aussi absolu et aussi respecté que Claudius Néron l'est à Rome.
—As-tu oublié que les dieux au commencement du repas m'ont fait momentanément l'égal de l'empereur, en m'élisant roi du festin? Et quand as-tu vu un roi descendre de son trône pour se rendre aux ordres d'un proconsul?
—Tu as donc refusé? dit Acté avec effroi.
—Non, mais j'ai écrit à Lentulus que, s'il était curieux de savoir mon nom, et dans quel but j'étais venu à Corinthe, il n'avait qu'à venir le demander lui même.