MAUPASSANT
LA MAIN
On faisait cercle autour de M. Bermutier, juge d'instruction,
qui donnait son avis sur l'affaire mystérieuse
de Saint-Cloud. Depuis un mois, cet inexplicable crime
affolait Paris. Personne n'y comprenait rien.
[5]
M. Bermutier, debout, le dos à la cheminée, parlait,
assemblait les preuves, discutait les diverses opinions,
mais ne concluait pas.
Plusieurs femmes s'étaient levées pour s'approcher et
demeuraient debout, l'oeil fixé sur la bouche rasée du
[10]
magistrat d'où sortaient les paroles graves. Elles frissonnaient,
vibraient, crispées par leur peur curieuse, par
l'avide et insatiable besoin d'épouvante qui hante leur
âme, les torture comme une faim.
Une d'elles, plus pâle que les autres, prononça pendant
[15]
un silence:
--C'est affreux. Cela touche au «surnaturel.» On ne
saura jamais rien.
Le magistrat se tourna vers elle:
--Oui, madame, il est probable qu'on ne saura jamais
[20]
rien. Quant au mot surnaturel que vous venez d'employer,
il n'a rien à faire ici. Nous sommes en présence
d'un crime fort habilement conçu, fort habilement exécuté,
si bien enveloppé de mystère que nous ne pouvons
le dégager des circonstances impénétrables qui l'entourent.
[25]
Mais j'ai eu, moi, autrefois, à suivre une affaire où
vraiment semblait se mêler quelque chose de fantastique. Il
a fallu l'abandonner d'ailleurs, faute de moyens de
l'éclaircir.
Plusieurs femmes prononcèrent en même temps, si vite
[5]
que leurs voix n'en firent qu'une:
--Oh! dites-nous cela.
M. Bermutier sourit gravement, comme doit sourire un
juge d'instruction. Il reprit:
--N'allez pas croire, au moins, que j'aie pu, même un
[10]
instant, supposer en cette aventure quelque chose de
surhumain. Je ne crois qu'aux causes normales. Mais
si, au lieu d'employer le mot «surnaturel» pour exprimer
ce que nous ne comprenons pas, nous nous servions simplement
du mot «inexplicable,» cela vaudrait beaucoup mieux.
[15]
En tout cas, dans l'affaire que je vais vous dire, ce sont
surtout les circonstances environnantes, les circonstances
préparatoires qui m'ont ému. Enfin, voici les faits:
J'étais alors juge d'instruction à Ajaccio, une petite
ville blanche, couchée au bord d'un admirable golfe
[20]
qu'entourent partout de hautes montagnes.
Ce que j'avais surtout à poursuivre là-bas, c'étaient les
affaires de vendetta. Il y en a de superbes, de dramatiques
au possible, de féroces, d'héroïques. Nous retrouvons là
les plus beaux sujets de vengeance qu'on puisse rêver, les
[25]
haines séculaires, apaisées un moment, jamais éteintes,
les ruses abominables, les assassinats devenant des massacres
et presque des actions glorieuses. Depuis deux
ans, je n'entendais parler que du prix du sang, que de ce
terrible préjugé corse qui force à venger toute injure sur
la personne qui l'a faite, sur ses descendants et ses proches.
J'avais vu égorger des vieillards, des enfants, des cousins,
j'avais la tête pleine de ces histoires.
Or, j'appris un jour qu'un Anglais venait de louer pour
plusieurs années une petite villa au fond du golfe. Il
avait amené avec lui un domestique français, pris à Marseille
en passant.
[5]
Bientôt tout le monde s'occupa de ce personnage singulier,
qui vivait seul dans sa demeure, ne sortant que pour
chasser et pour pêcher. Il ne parlait à personne, ne venait
jamais à la ville, et, chaque matin, s'exerçait pendant une
heure ou deux, à tirer au pistolet et à la carabine.
[10]
Des légendes se firent autour de lui. On prétendit que
c'était un haut personnage fuyant sa patrie pour des
raisons politiques; puis on affirma qu'il se cachait après
avoir commis un crime épouvantable. On citait même
des circonstances particulièrement horribles.
[15]
Je voulus, en ma qualité de juge d'instruction, prendre
quelques renseignements sur cet homme; mais il me fut
impossible de rien apprendre. Il se faisait appeler sir
John Rowell.
Je me contentai donc de le surveiller de près; mais on
[20]
ne me signalait, en réalité, rien de suspect à son égard.
Cependant, comme les rumeurs sur son compte continuaient,
grossissaient, devenaient générales, je résolus
d'essayer de voir moi-même cet étranger, et je me mis à
chasser régulièrement dans les environs de sa propriété.
[25]
J'attendis longtemps une occasion. Elle se présenta
enfin sous la forme d'une perdrix que je tirai et que je tuai
devant le nez de l'Anglais. Mon chien me la rapporta;
mais, prenant aussitôt le gibier, j'allai m'excuser de mon
inconvenance et prier sir John Rowell d'accepter l'oiseau
[30]
mort.
C'était un grand homme à cheveux rouges, à barbe
rouge, très haut, très large, une sorte d'hercule placide et
poli. Il n'avait rien de la raideur dite britannique et il
me remercia vivement de ma délicatesse en un français
accentué d' outre-Manche. Au bout d'un mois, nous
avions causé ensemble cinq ou six fois.
[5]
Un soir enfin, comme je passais devant sa porte, je
l'aperçus qui fumait sa pipe, à cheval sur une chaise dans
son jardin. Je le saluai, et il m'invita à entrer pour boire
un verre de bière. Je ne me le fis pas répéter.
Il me reçut avec toute la méticuleuse courtoisie anglaise,
[10]
parla avec éloge de la France, de la Corse, déclara qu'il
aimait beaucoup cette pays, et cette rivage.
Alors je lui posai, avec de grandes précautions et sous la
forme d'un intérêt très vif, quelques questions sur sa vie,
sur ses projets. Il répondit sans embarras, me raconta
[15]
qu'il avait beaucoup voyagé, en Afrique, dans les Indes,
en Amérique. Il ajouta en riant:
--J'avé eu bôcoup d'aventures, oh! yes.
Puis je me remis à parler chasse, et il me donna des
détails les plus curieux sur la chasse à l'hippopotame, au
[20]
tigre, à l'éléphant et même la chasse au gorille.
Je dis:
--Tous ces animaux sont redoutables.
Il sourit:
--Oh! nô, le plus mauvais c'été l'homme.
[25]
Il se mit à rire tout à fait, d'un bon rire de gros Anglais
content:
--J'avé beaucoup chassé l'homme aussi.
Puis il parla d'armes, et il m'offrit d'entrer chez lui
pour me montrer des fusils de divers systèmes.
[30]
Son salon était tendu de noir, de soie noire brodée d'or.
De grandes fleurs jaunes couraient sur l'étoffe sombre,
brillaient comme du feu.
Il annonça:
--C'été une drap japonaise.
Mais, au milieu du plus large panneau, une chose étrange
me tira l'oeil. Sur un carré de velours rouge, un objet
[5]
noir se détachait. Je m'approchai: c'était une main, une
main d'homme. Non pas une main de squelette, blanche
et propre, mais une main noire desséchée, avec les ongles
jaunes, les muscles à nu et des traces de sang ancien, de
sang pareil à une crasse, sur les os coupés net, comme
[10]
d'un coup de hache, vers le milieu de l'avant-bras.
Autour du poignet, une énorme chaine de fer, rivée,
soudée à ce membre malpropre, l'attachait au mur par
un anneau assez fort pour tenir un éléphant en laisse.
Je demandai:
[15]
--Qu'est-ce que cela?
L'Anglais répondit tranquillement:
--C'été ma meilleur ennemi. Il vené d'Amérique. Il
avé été fendu avec le sabre et arraché la peau avec une
caillou coupante, et séché dans le soleil pendant huit
[20]
jours. Aoh, très bonne pour moi, cette.
Je touchai ce débris humain qui avait dû appartenir
à un colosse. Les doigts, démesurément longs, étaient
attachés par des tendons énormes que retenaient des
lanières de peau par places. Cette main était affreuse à
[25]
voir, écorchée ainsi, elle faisait penser naturellement à
quelque vengeance de sauvage.
Je dis:
--Cet homme devait être très fort.
L'Anglais prononça avec douceur:
[30]
--Aoh yes; mais je été plus fort que lui. J'avé mis
cette chaine pour le tenir.
Je crus qu'il plaisantait. Je dis:
--Cette chaine maintenant est bien inutile, la main ne
se sauvera pas.
Sir John Rowell reprit gravement:
--Elle voulé toujours s'en aller. Cette chaine été
[5]
nécessaire.
D'un coup d'oeil rapide j'interrogeai son visage, me
demandant:
--Est-ce un fou, ou un mauvais plaisant?
Mais la figure demeurait impénétrable, tranquille et
[10]
bienveillante. Je parlai d'autre chose et j'admirai les
fusils.
Je remarquai cependant que trois revolvers chargés
étaient posés sur les meubles, comme si cet homme eût
vécu dans la crainte constante d'une attaque. Je revins
[15]
plusieurs fois chez lui. Puis je n'y allai plus. On s'était
accoutumé à sa présence; il était devenu indifférent à tous.
Une année entière s'écoula. Or un matin, vers la fin de
novembre, mon domestique me réveilla en m'annonçant
que sir John Rowell avait été assassiné dans la nuit.
[20]
Une demi-heure plus tard, je pénétrais dans la maison
de l'Anglais avec le commissaire central et le capitaine
de gendarmerie. Le valet, éperdu et désespéré, pleurait
devant la porte. Je soupçonnai d'abord cet homme, mais
il était innocent.
[25]
On ne put jamais trouver le coupable.
En entrant dans le salon de sir John, j'aperçus du premier
coup d'oeil le cadavre étendu sur le dos, au milieu
de la pièce.
Le gilet était déchiré, une manche arrachée pendait,
tout annonçait qu'une lutte terrible avait eu lieu.
L'Anglais était mort étranglé! Sa figure noire et gonflée,
effrayante, semblait exprimer une épouvante abominable;
il tenait entre ses dents serrées quelque chose; et
le cou, percé de cinq trous qu'on aurait dit faits avec des
[5]
pointes de fer, était couvert de sang.
Un médecin nous rejoignit. Il examina longtemps les
traces des doigts dans la chair et prononça ces étranges
paroles:
--On dirait qu'il a été étranglé par un squelette.
[10]
Un frisson me passa dans le dos, et je jetai les yeux
sur le mur, à la place où j'avais vu jadis l'horrible main
d'écorché. Elle n'y était plus. La chaine, brisée,
pendait.
Alors je me baissai vers le mort, et je trouvai dans
[15]
sa bouche crispée un des doigts de cette main disparue,
coupé ou plutôt scié par les dents juste à la deuxième
phalange.
Puis on procéda aux constatations. On ne découvrit
rien. Aucune porte n'avait été forcée, aucune fenêtre,
[20]
aucun meuble. Les deux chiens de garde ne s'étaient pas
réveillés.
Voici, en quelques mots, la déposition du domestique:
Depuis un mois, son maître semblait agité. Il avait reçu
beaucoup de lettres, brûlées à mesure.
[25]
Souvent, prenant une cravache, dans une colère qui
semblait de la démence, il avait frappé avec fureur cette
main séchée, scellée au mur et enlevée, on ne sait comment,
à l'heure même du crime.
Il se couchait fort tard et s'enfermait avec soin. Il
[30]
avait toujours des armes à portée du bras. Souvent, la
nuit, il parlait haut, comme s'il se fût querellé avec quelqu'un.
Cette nuit-là, par hasard, il n'avait fait aucun bruit, et
c'est seulement en venant ouvrir les fenêtres que le serviteur
avait trouvé sir John assassiné. Il ne soupçonnait
personne.
[5]
Je communiquai ce que je savais du mort aux magistrats
et aux officiers de la force publique, et on fit dans toute
l'île une enquête minutieuse. On ne découvrit rien.
Or, une nuit, trois mois après le crime, j'eus un affreux
cauchemar. Il me sembla que je voyais la main, l'horrible
[10]
main, courir comme un scorpion ou comme une araignée le
long de mes rideaux et de mes murs. Trois fois, je me réveillai,
trois fois je me rendormis, trois fois je revis le
hideux débris galoper autour de ma chambre en remuant
les doigts comme des pattes.
[15]
Le lendemain, on me l'apporta, trouvé dans le cimetière,
sur la tombe de sir John Rowell, enterré là; car on
n'avait pu découvrir sa famille. L'index manquait.
Voilà, mesdames, mon histoire.. Je ne sais rien de plus.
Les femmes, éperdues, étaient pâles, frissonnantes.
[20]
Une d'elles s'écria:
--Mais ce n'est pas un dénouement cela, ni une explication!
Nous n'allons pas dormir si vous ne nous dites
pas ce qui s'était passé, selon vous.
Le magistrat sourit avec sévérité:
[25]
--Oh! moi, mesdames, je vais gâter, certes, vos rêves
terribles. Je pense tout simplement que le légitime propriétaire
de la main n'était pas mort, qu'il est venu la
chercher avec celle qui lui restait. Mais je n'ai pu savoir
comment il a fait, par exemple. C'est là une sorte de
[30]
vendetta.
Une des femmes murmura:
--Non, ça ne doit pas être ainsi.
Et le juge d'instruction, souriant toujours, conclut:
--Je vous avais bien dit que mon explication ne vous
[5]
irait pas.
UNE VENDETTA
La veuve de Paolo Saverini habitait seule avec son fils
une petite maison pauvre sur les remparts de Bonifacio.
La ville, bâtie sur une avancée de la montagne, suspendue
même par places au-dessus de la mer, regarde, par-dessus
[5]
le détroit hérissé d'écueils, la côte plus basse de la
Sardaigne. A ses pieds, de l'autre côté, la contournant presque
entièrement, une coupure de la falaise, qui ressemble à un
gigantesque corridor, lui sert de port, amène jusqu'aux
premières maisons, après un long circuit entre deux
[10]
murailles abruptes, les petits bateaux pêcheurs italiens ou
sardes, et, chaque quinzaine, le vieux vapeur poussif qui
fait le service d'Ajaccio.
Sur la montagne blanche, le tas de maisons pose une
tache plus blanche encore. Elles ont l'air de nids d'oiseaux
[15]
sauvages, accrochées ainsi sur ce roc, dominant sur ce
passage terrible où ne s'aventurent guère les navires. Le
vent, sans repos, fatigue la côte nue, rongée par lui, à
peine vêtue d'herbe; il s'engouffre dans le détroit, dont il
ravage les deux bords. Les traînées d'écume pâle,
[20]
accrochées aux pointes noires des innombrables rocs qui
percent partout les vagues, ont l'air de lambeaux de toiles
flottant et palpitant à la surface de l'eau.
La maison de la veuve Saverini, soudée au bord même
de la falaise, ouvrait ses trois fenêtres sur cet horizon sauvage
[25]
et désolé.
Elle vivait là, seule, avec son fils Antoine et leur chienne
«Sémillante,» grande bête maigre, aux poils longs et rudes,
de la race des gardeurs de troupeaux. Elle servait au
jeune homme pour chasser.
Un soir, après une dispute, Antoine Saverini fut tué
traîtreusement, d'un coup de couteau, par Nicolas
[5]
Ravolati, qui, la nuit même, gagna la Sardaigne.
Quand la vieille mère reçut le corps de son enfant, que
des passants lui rapportèrent, elle ne pleura pas, mais elle
demeura longtemps immobile à le regarder; puis, étendant
sa main ridée sur le cadavre, elle lui promit la vendetta.
[10]
Elle ne voulut point qu'on restât avec elle, et elle
s'enferma auprès du corps avec la chienne, qui hurlait. Elle
hurlait, cette bête, d'une façon continue, debout au pied
du lit, la tête tendue vers son maître, et la queue serrée
entre les pattes. Elle ne bougeait pas plus que la mère,
[15]
qui penchée maintenant sur le corps, l'oeil fixe, pleurait de
grosses larmes muettes en le contemplant.
Le jeune homme, sur le dos, vêtu de sa veste de gros
drap, trouée et déchirée à la poitrine, semblait dormir;
mais il avait du sang partout: sur la chemise arrachée
[20]
pour les premiers soins; sur son gilet, sur sa culotte, sur
la face, sur les mains. Des caillots de sang s'étaient figés
dans la barbe et dans les cheveux.
La vieille mère se mit à lui parler. Au bruit de cette
voix, la chienne se tut.
[25]
--Va, va, tu seras vengé, mon petit, mon garçon, mon
pauvre enfant. Dors, dors, tu seras vengé, entends-tu?
C'est la mère qui le promet! Et elle tient toujours sa
parole, la mère, tu le sais bien.
Et lentement elle se pencha vers lui, collant ses lèvres
[30]
froides sur les lèvres mortes.
Alors, Sémillante se remit à gémir. Elle poussait une
longue plainte monotone, déchirante, horrible.
Elles restèrent là, toutes les deux, la femme et la bête,
jusqu'au matin.
Antoine Saverini fut enterré le lendemain, et bientôt on
ne parla plus de lui dans Bonifacio.
[5]
Il n'avait laissé ni frère, ni proches cousins. Aucun
homme n'était là pour poursuivre la vendetta. Seule, la
mère y pensait, la vieille:
De l'autre côté du détroit, elle voyait du matin au soir
un point blanc sur la côte. C'est un petit village sarde,
[10]
Longosardo, où se réfugient les bandits corses traqués de
trop près. Ils peuplent presque seuls ce hameau, en face
des côtes de leur patrie, et ils attendent là le moment de
revenir, de retourner au maquis. C'est dans ce village,
elle le savait, que s'était réfugié Nicolas Ravolati.
[15]
Toute seule, tout le long du jour, assise à sa fenêtre, elle
regardait là-bas en songeant à la vengeance. Comment
ferait-elle sans personne, infirme, si près de la mort?
Mais elle avait promis, elle avait juré sur le cadavre. Elle
ne pouvait oublier, elle ne pouvait attendre. Que ferait-elle?
[20]
Elle ne dormait plus la nuit; elle n'avait plus ni
repos ni apaisement; elle cherchait, obstinée. La chienne,
à ses pieds, sommeillait, et, parfois, levant la tête, hurlait
au loin. Depuis que son maitre n'était plus là, elle hurlait
souvent ainsi, comme si elle l'eût appelé, comme si
[25]
son âme de bête, inconsolable, eût aussi gardé le souvenir
que rien n'efface.
Or, une nuit, comme Sémillante se remettait à gémir, la
mère, tout à coup, eut une idée, une idée de sauvage vindicatif
et féroce. Elle la médita jusqu'au matin; puis,
[30]
levée dès les approches du jour, elle se rendit à l'église.
Elle pria, prosternée sur le pavé, abattue devant Dieu, le
suppliant de l'aider, de la soutenir, de donner à son pauvre
corps usé la force qu'il lui fallait pour venger le fils.
Puis elle rentra. Elle avait dans sa cour un ancien
baril défoncé, qui recueillait l'eau des gouttières; elle le
[5]
renversa, le vida, l'assujettit contre le sol avec des pieux
et des pierres; puis elle enchaîna Sémillante à cette niche,
et elle rentra.
Elle marchait maintenant, sans repos, dans sa chambre,
l'oeil fixé toujours sur la côte de Sardaigne. Il était
[10]
là-bas, l'assassin.
La chienne, tout le jour et toute la nuit, hurla. La
vieille, au matin, lui porta de l'eau dans une jatte; mais
rien de plus: pas de soupe, pas de pain.
La journée encore s'écoula. Sémillante, exténuée, dormait.
[15]
Le lendemain, elle avait les yeux luisants, le poil
hérissé, et elle tirait éperdument sur sa chaîne.
La vieille ne lui donna encore rien à manger. La bête,
devenue furieuse, aboyait d'une voix rauque. La nuit
encore se passa.
[20]
Alors, au jour levé, la mère Saverini alla chez le voisin,
prier qu'on lui donnât deux bottes de paille. Elle prit de
vieilles hardes qu'avait portées autrefois son mari, et les
bourra de fourrage, pour simuler un corps humain.
Ayant piqué un bâton dans le sol, devant la niche de
[25]
Sémillante, elle noua dessus ce mannequin, qui semblait
ainsi se tenir debout. Puis elle figura la tête au moyen
d'un paquet de vieux linge.
La chienne, surprise, regardait cet homme de paille, et
se taisait bien que dévorée de faim.
[30]
Alors la vieille alla acheter chez le charcutier un long
morceau de boudin noir. Rentrée chez elle, elle alluma un
feu de bois dans sa cour, auprès de la niche, et fit griller
son boudin. Sémillante, affolée, bondissait, écumait, les
yeux fixés sur le gril, dont le fumet lui entrait au ventre.
Puis la mère fit de cette bouillie fumante une cravate
à l'homme de paille. Elle la lui ficela longtemps autour
[5]
du cou, comme pour la lui entrer dedans. Quand ce fu
fini, elle déchaîna la chienne.
D'un saut formidable, la bête atteignit la gorge du mannequin,
et, les pattes sur les épaules, se mit à la déchirer.
Elle retombait, un morceau de sa proie à la gueule, puis
[10]
s'élançait de nouveau, enfonçait ses crocs dans les cordes,
arrachait quelques parcelles de nourriture, retombait encore,
et rebondissait, acharnée. Elle enlevait le visage
par grands coups de dents, mettait en lambeaux le col
entier.
[15]
La vieille, immobile et muette, regardait, l'oeil allumé.
Puis elle renchaîna sa bête, la fit encore jeûner deux jours,
et recommença cet étrange exercice.
Pendant trois mois, elle l'habitua à cette sorte de lutte,
à ce repas conquis à coups de crocs. Elle ne l'enchaînait
[20]
plus maintenant, mais elle la lançait d'un geste sur le
mannequin.
Elle lui avait appris à le déchirer, à le dévorer, sans
même qu'aucune nourriture fût cachée en sa gorge. Elle
lui donnait ensuite, comme récompense, le boudin grillé
[25]
pour elle.
Dès qu'elle apercevait l'homme, Sémillante frémissait,
puis tournait les yeux vers sa maîtresse, qui lui criait:
«Va!» d'une voix sifflante, en levant le doigt.
Quand elle jugea le temps venu, la mère Saverini alla
[30]
se confesser et communia un dimanche matin, avec une
ferveur extatique, puis, ayant revêtu des habits de mâle,
semblable à un vieux pauvre déguenillé, elle fit marché
avec un pêcheur sarde, qui la conduisit, accompagnée de
sa chienne, de l'autre côté du détroit.
Elle avait, dans un sac de toile, un grand morceau de
[5]
boudin. Sémillante jeûnait depuis deux jours. La vieille
femme, à tout moment, lui faisait sentir la nourriture
odorante, et l'excitait.
Elles entrèrent dans Longosardo. La Corse allait en
boitillant. Elle se présenta chez un boulanger et demanda
[10]
la demeure de Nicolas Ravolati. Il avait repris son ancien
métier, celui de menuisier. Il travaillait seul au fond de
sa boutique.
La vieille poussa la porte et l'appela:
--Hé! Nicolas!
[15]
Il se tourna; alors, lâchant sa chienne, elle cria:
--Va, va, dévore, dévore!
L'animal, affolé, s'élança, saisit la gorge. L'homme
étendit les bras, l'étreignit, roula par terre. Pendant
quelques secondes, il se tordit, battant le sol de ses pieds;
[10]
puis il demeura immobile, pendant que Sémillante lui
fouillait le cou, qu'elle arrachait par lambeaux. Deux
voisins, assis sur leur porte, se rappelèrent parfaitement
avoir vu sortir un vieux pauvre avec un chien noir efflanqué
qui mangeait, tout en marchant, quelque chose de
[25]
brun que lui donnait son maître.
La vieille, le soir, était rentrée chez elle. Elle dormit
bien, cette nuit-là.
L'AVENTURE DE WALTER SCHNAFFS
A Robert Pinchon
Depuis son entrée en France avec l'armée d'invasion,
Walter Schnaffs se jugeait le plus malheureux des hommes.
Il était gros, marchait avec peine, soufflait beaucoup et
souffrait affreusement des pieds qu'il avait fort plats et
[5]
fort gras. Il était en outre pacifique et bienveillant,
nullement magnanime ou sanguinaire, père de quatre enfants
qu'il adorait et marié avec une jeune femme blonde,
dont il regrettait désespérément chaque soir les tendresses,
les petits soins et les baisers. Il aimait se lever tard et se
[10]
coucher tôt, manger lentement de bonnes choses et boire
de la bière dans les brasseries. Il songeait en outre que
tout ce qui est doux dans l'existence disparaît avec la vie;
et il gardait au coeur une haine épouvantable, instinctive
et raisonnée en même temps, pour les canons, les fusils, les
revolvers et les sabres, mais surtout pour les baïonnettes,
[15]
se sentant incapable de manoeuvrer assez vivement cette
arme rapide pour défendre son gros ventre.
Et, quand il se couchait sur la terre, la nuit venue, roulé
dans son manteau à côté des camarades qui ronflaient, il
[20]
pensait longuement aux siens laissés là-bas et aux dangers
semés sur sa route: S'il était tué, que deviendraient les
petits? Qui donc les nourrirait et les élèverait? A l'heure
même, ils n'étaient pas riches, malgré les dettes qu'il
avait contractées en partant pour leur laisser quelque
[25]
argent. Et Walter Schnaffs pleurait quelquefois.
Au commencement des batailles il se sentait dans les
jambes de telles faiblesses qu'il se serait laissé tomber, s'il
n'avait songé que toute l'armée lui passerait sur le corps.
Le sifflement des balles hérissait le poil sur sa peau.
Depuis des mois il vivait ainsi dans la terreur et dans
[5]
l'angoisse.
Son corps d'armée s'avançait vers la Normandie, et
il fut un jour envoyé en reconnaissance avec un faible
détachement qui devait simplement explorer une partie du
pays et se replier ensuite. Tout semblait calme dans la
[10]
campagne; rien n'indiquait une résistance préparée.
Or, les Prussiens descendaient avec tranquillité dans
une petite vallée que coupaient des ravins profonds,
quand une fusillade violente les arrêta net, jetant bas une
vingtaine des leurs; et une troupe de francs-tireurs,
[15]
sortant brusquement d'un petit bois grand comme la main,
s'élança en avant, la baïonnette au fusil.
Walter Schnaffs demeura d'abord immobile, tellement
surpris et éperdu qu'il ne pensait même pas à fuir. Puis
un désir fou de détaler le saisit; mais il songea aussitôt
[20]
qu'il courait comme une tortue en comparaison des maigres
Français qui arrivaient en bondissant comme un
troupeau de chèvres. Alors, apercevant à six pas devant
lui un large fossé plein de broussailles couvertes de feuilles
sèches, il y sauta à pieds joints, sans songer même à la
[25]
profondeur, comme on saute d'un pont dans une rivière.
Il passa, à la façon d'une flèche, à travers une couche
épaisse de lianes et de ronces aiguës qui lui déchirèrent la
face et les mains, et il tomba lourdement assis sur un lit
de pierres.
[30]
Levant aussitôt les yeux, il vit le ciel par le trou qu'il
avait fait. Ce trou révélateur le pouvait dénoncer, et il
se traîna avec précaution, à quatre pattes, au fond de
cette ornière, sous le toit de branchages enlacés, allant le
plus vite possible, en s'éloignant du lieu de combat.
Puis il s'arrêta et s'assit de nouveau, tapi comme un
lièvre au milieu des hautes herbes sèches.
Il entendit pendant quelque temps encore des détonations,
[5]
des cris et des plaintes. Puis les clameurs de la
lutte s'affaiblirent, cessèrent. Tout redevint muet et
calme.
Soudain quelque chose remua: contre lui. Il eut un
[10]
sursaut épouvantable. C'était un petit oiseau qui, s'étant
posé sur une branche, agitait des feuilles mortes. Pendant
près d'une heure, le coeur de Walter Schnaffs en battit à
grands coups pressés.
La nuit venait, emplissant d'ombre le ravin. Et le
[15]
soldat se mit à songer. Qu'allait-il faire? Qu'allait-il
devenir? Rejoindre son armée?... Mais comment?
Mais par où? Et il lui faudrait recommencer l'horrible
vie d'angoisses, d'épouvantes, de fatigues et de souffrances
qu'il menait depuis le commencement de la guerre! Non!
[20]
Il ne se sentait plus ce courage. Il n'aurait plus l'énergie
qu'il fallait pour supporter les marches et affronter les
dangers de toutes les minutes.
Mais que faire? Il ne pouvait rester dans ce ravin et
s'y cacher jusqu'à la fin des hostilités. Non, certes. S'il
[25]
n'avait pas fallu manger, cette perspective ne l'aurait
pas trop atterré; mais il fallait manger, manger tous les
jours.
Et il se trouvait ainsi tout seul, en armes, en uniforme,
sur le territoire ennemi, loin de ceux qui le pouvaient
[30]
défendre. Des frissons lui couraient sur la peau.
Soudain il pensa: «Si seulement j'étais prisonnier!» Et
son coeur frémit de désir, d'un désir violent, immodéré,
d'être prisonnier des Français. Prisonnier! Il serait
sauvé, nourri, logé, à l'abri des balles et des sabres, sans
appréhension possible, dans une bonne prison bien gardée.
Prisonnier! Quel rêve!
[5]
Et sa résolution fut prise immédiatement:
--Je vais me constituer prisonnier.
Il se leva, résolu à exécuter ce projet sans tarder d'une
minute. Mais il demeura immobile, assailli soudain par
des réflexions fâcheuses et par des terreurs nouvelles.
[10]
Où allait-il se constituer prisonnier? Comment? De
quel côté? Et des images affreuses, des images de mort,
se précipitèrent dans son âme.
Il allait courir des dangers terribles en s'aventurant
seul, avec son casque à pointe, par la campagne.
[15]
S'il rencontrait des paysans? Ces paysans, voyant un
Prussien perdu, un Prussien sans défense, le tueraient
comme un chien errant! Ils le massacreraient avec leurs
fourches, leurs pioches, leurs faux, leurs pelles! Ils en
feraient une bouillie, une pâtée, avec l'acharnement des
[20]
vaincus exaspérés.
S'il rencontrait des francs-tireurs? Ces francs-tireurs,
des enragés sans loi ni discipline, le fusilleraient pour
s'amuser, pour passer une heure, histoire de rire en voyant
sa tête. Et il se croyait déjà appuyé contre un mur en
[25]
face de douze canons de fusils, dont les petits trous ronds
et noirs semblaient le regarder.
S'il rencontrait l'armée française elle-même? Les
hommes d'avant-garde le prendraient pour un éclaireur,
pour quelque hardi et malin troupier parti seul en reconnaissance,
[30]
et ils lui tireraient dessus. Et il entendait déjà
les détonations irrégulières des soldats couchés dans les
broussailles, tandis que lui, debout au milieu d'un champ,
affaissait, troué comme une écumoire par les balles qu'il
sentait entrer dans sa chair.
Il se rassit, désespéré. Sa situation lui paraissait sans
issue.
[5]
La nuit était tout à fait venue, la nuit muette et noire.
Il ne bougeait plus. Tressaillant à tous les bruits inconnus
et légers qui passent dans les ténèbres. Un lapin, tapant
du cul au bord d'un terrier, faillit faire s'enfuir Walter
Schnaffs. Les cris des chouettes lui déchiraient l'âme, le
[10]
traversant de peurs soudaines, douloureuses comme des
blessures. Il écarquillait ses gros yeux pour tâcher de
voir dans l'ombre; et il s'imaginait à tout moment entendre
marcher près de lui.
Après d'interminables heures et des angoisses de damné,
[15]
il aperçut, à travers son plafond de branchages, le ciel qui
devenait clair. Alors, un soulagement immense le pénétra;
ses membres se détendirent, reposés soudain; son coeur
s'apaisa; ses yeux se fermèrent. Il s'endormit.
Quand il se réveilla, le soleil lui parut arrivé à peu près
[20]
au milieu du ciel; il devait être midi. Aucun bruit ne
troublait la paix morne des champs; et Walter Schnaffs
s'aperçut qu'il était atteint d'une faim aiguë.
Il bâillait, la bouche humide à la pensée du saucisson
des soldats; et son estomac lui faisait mal.
[25]
Il se leva, fit quelques pas, sentit que ses jambes étaient
faibles, et se rassit pour réfléchir. Pendant deux ou trois
heures encore, il établit le pour et le contre, changeant
à tout moment de résolution, combattu, malheureux,
tiraillé par les raisons les plus contraires.
[30]
Une idée lui parut enfin logique et pratique, c'était de
guetter le passage d'un villageois seul, sans armes, et sans
outils de travail dangereux, de courir au-devant de lui et
de se remettre en ses mains en lui faisant bien comprendre
qu'il se rendait.
Alors il ôta son casque, dont la pointe le pouvait trahir,
et il sortit sa tête au bord de son trou, avec des précautions
[5]
infinies.
Aucun être isolé ne se montrait à l'horizon. Là-bas,
à droite, un petit village envoyait au ciel la fumée de
ses toits, la fumée de ses cuisines! Là-bas, à gauche; il
apercevait, au bout des arbres d'une avenue, un grand
[10]
château flanqué de tourelles.
Il attendit jusqu'au soir, souffrant affreusement, ne
voyant rien que des vols de corbeaux, n'entendant rien
que les plaintes sourdes de ses entrailles.
Et la nuit encore tomba sur lui.
[15]
Il s'allongea au fond de sa retraite et il s'endormit d'un
sommeil fiévreux, hanté de cauchemars, d'un sommeil
d'homme affamé.
L'aurore se leva de nouveau sur sa tête. Il se remit en
observation. Mais la campagne restait vide comme la
[20]
veille; et une peur nouvelle entrait dans l'esprit de Walter
Schnaffs, la peur de mourir de faim! Il se voyait étendu
au fond de son trou, sur le dos, les deux yeux fermés. Puis
des bêtes, des petites bêtes de toute sorte s'approchaient
de son cadavre et se mettaient à le manger, l'attaquant
[25]
partout à la fois, se glissant sous ses vêtements pour
mordre sa peau froide. Et un grand corbeau lui piquait
les yeux de son bec effilé.
Alors, il devint fou, s'imaginant qu'il allait s'évanouir
de faiblesse et ne plus pouvoir marcher. Et déjà, il
[30]
s'apprêtait à s'élancer vers le village, résolu à tout oser, à
tout braver, quand il aperçut trois paysans qui s'en allaient
aux champs avec leurs fourches sur l'épaule, et il se replongea
dans sa cachette.
Mais, dès que le soir obscurcit la plaine, il sortit lentement
du fossé, et se mit en route, courbé, craintif, le coeur
battant, vers le château lointain, préférant entrer
là-dedans plutôt qu'au village qui lui semblait redoutable
[5]
comme une tanière pleine de tigres.
Les fenêtres d'en bas brillaient. Une d'elles était même
ouverte; et une forte odeur de viande cuite s'en échappait,
une odeur qui pénétra brusquement dans le nez et jusqu'au
fond du ventre de Walter Schnaffs, qui le crispa, le fit
[10]
haleter, l'attirant irrésistiblement, lui jetant au coeur une
audace désespérée.
Et brusquement, sans réfléchir, il apparut, casqué, dans
le cadre de la fenêtre.
Huit domestiques dînaient autour d'une grande table.
[15]
Mais soudain une bonne demeura béante, laissant tomber
son verre, les yeux fixes. Tous les regards suivirent le sien!
On aperçut l'ennemi!
Seigneur! les Prussiens attaquaient le château! ...
Ce fut d'abord un cri, un seul cri, fait de huit cris poussés
[20]
sur huit tons différents, un cri d'épouvante horrible, puis
une levée tumultueuse, une bousculade mêlée, une fuite
éperdue vers la porte du fond. Les chaises tombaient, les
hommes renversaient les femmes et passaient dessus. En
deux secondes, la pièce fut vide, abandonnée, avec la table
[25]
couverte de mangeaille en face de Walter Schnaffs stupéfait,
toujours debout dans sa fenêtre.
Après quelques instants d'hésitation, il enjamba le mur
d'appui et s'avança vers les assiettes. Sa faim exaspérée
le faisait trembler comme un fiévreux: mais une terreur le
[30]
retenait, le paralysait encore. Il écouta. Toute la maison
semblait frémir; des portes se fermaient, des pas rapides
couraient sur le plancher de dessus. Le Prussien inquiet
tendait l'oreille à ces confuses rumeurs; puis il entendit
des bruits sourds comme si des corps fussent tombés dans
la terre molle, au pied des murs, des corps humains sautant
du premier étage.
Puis tout mouvement, toute agitation cessèrent, et le
[5]
grand château devint silencieux comme un tombeau.
Walter Schnaffs s'assit devant une assiette restée intacte,
et il se mit à manger. Il mangeait par grandes bouchées
comme s'il eût craint d'être interrompu trop tôt, de ne
pouvoir engloutir assez. Il jetait à deux mains les
[10]
morceaux dans sa bouche ouverte comme une trappe; et des
paquets de nourriture lui descendaient coup sur coup dans
l'estomac, gonflant sa gorge en passant. Parfois, il
s'interrompait, prêt à crever à la façon d'un tuyau trop
plein. Il prenait à la cruche au cidre et se déblayait
[15]
l'oesophage comme on lave un conduit bouché.
Il vida toutes les assiettes, tous les plats et toutes les
bouteilles; puis, saoul de liquide et de mangeaille, abruti,
rouge, secoué par des hoquets, l'esprit troublé et la bouche
grasse, il déboutonna son uniforme pour souffler, incapable
[20]
d'ailleurs de faire un pas. Ses yeux se fermaient, ses
idées s'engourdissaient; il posa son front pesant dans ses
bras croisés sur la table, et il perdit doucement la notion
des choses et des faits.
Le dernier croissant éclairait vaguement l'horizon au-dessus
[25]
des arbres du parc. C'était l'heure froide qui
précède le jour.
Des ombres glissaient dans les fourrés, nombreuses et
muettes; et parfois, un rayon de lune faisait reluire dans
l'ombre une pointe d'acier.
[30]
Le château tranquille dressait sa grande silhouette noire.
Deux fenêtres seules brillaient encore au rez-de-chaussée.
Soudain, une voix tonnante hurla:
--En avant! nom d'un nom! à l'assaut! mes enfants!
Alors, en un instant, les portes, les contrevents et les
vitres s'enfoncèrent sous un flot d'hommes qui s'élança,
[5]
brisa, creva tout, envahit la maison. En un instant cinquante
soldats armés jusqu'aux cheveux, bondirent dans
la cuisine où reposait pacifiquement Walter Schnaffs, et,
lui posant sur la poitrine cinquante fusils chargés, le culbutèrent,
le roulèrent, le saisirent, le lièrent des pieds à la
[10]
tête.
Il haletait d'ahurissement, trop abruti pour comprendre,
battu, crossé et fou de peur.
Et tout d'un coup, un gros militaire chamarré d'or lui
planta son pied sur le ventre en vociférant:
[15]
--Vous êtes mon prisonnier, rendez-vous!
Le Prussien n'entendit que ce seul mot «prisonnier,» et
il gémit: «
ya, ya, ya
.»
Il fut relevé, ficelé sur une chaise, et examiné avec une
vive curiosité par ses vainqueurs qui soufflaient comme des
[20]
baleines. Plusieurs s'assirent, n'en pouvant plus d'émotion
et de fatigue.
Il souriait, lui, il souriait maintenant, sûr d'être enfin
prisonnier!
Un autre officier entra et prononça:
[25]
--Mon colonel, les ennemis se sont enfuis; plusieurs
semblent avoir été blessés. Nous restons maîtres de la
place.
Le gros militaire qui s'essuyait le front vociféra:
«Victoire!»
Et il écrivit sur un petit agenda de commerce tiré de sa
[30]
poche:
«Après une lutte acharnée, les Prussiens ont dû battre
en retraite, emportant leurs morts et leurs blessés, qu'on
évalue à cinquante hommes hors»
Le jeune officier reprit:
[5]
--Quelles dispositions dois-je prendre, mon colonel?
Le colonel répondit:
--Nous allons nous replier pour éviter un retour offensif
avec de l'artillerie et des forces supérieures.
Et il donna l'ordre de repartir.
[10]
La colonne se reforma dans l'ombre, sous les murs du
château, et se mit en mouvement, enveloppant de partout
Walter Schnaffs garrotté, tenu par six guerriers le revolver
au poing.
Des reconnaissances furent envoyées pour éclairer la
[15]
route. On avançait avec prudence, faisant halte de temps
en temps.
Au jour levant, on arrivait à la sous-préfecture de la
Roche-Oysel, dont la garde nationale avait accompli ce
fait d'armes.
[20]
La population anxieuse et surexcitée attendait. Quand
on aperçut le casque du prisonnier, des clameurs formidables
éclatèrent. Les femmes levaient les bras; des vieilles
pleuraient; un aïeul lança sa béquille au Prussien et blessa
le nez d'un de ses gardiens.
[25]
Le colonel hurlait.
--Veillez à la sûreté du captif.
On parvint enfin à la maison de ville. La prison fut
ouverte, et Walter Schnaffs jeté dedans, libre de liens.
Deux cents hommes en armes montèrent la garde autour
[30]
du bâtiment.
Alors, malgré des symptômes d'indigestion qui le tourmentaient
depuis quelque temps, le Prussien, fou de joie,
se mit à danser, à danser éperdument, en levant les bras et
les jambes, à danser en poussant des cris frénétiques,
jusqu'au moment où il tomba, épuisé au pied d'un mur.
Il était prisonnier! Sauvé!
[5]
C'est ainsi que le château de Champignet fut repris à
l'ennemi après six heures seulement d'occupation.
Le colonel Ratier, marchand de drap, qui enleva cette
affaire à la tête des gardes nationaux de la Roche-Oysel,
fut décoré.
TOMBOUCTOU
Le boulevard, ce fleuve de vie, grouillait dans la poudre
d'or du soleil couchant. Tout le ciel était rouge, aveuglant;
et, derrière la Madeleine, une immense nuée
flamboyante jetait dans toute la longue avenue une
[5]
oblique averse de feu, vibrante comme une vapeur de
brasier.
La foule gaie, palpitante, allait sous cette brume enflammée
et semblait dans une apothéose. Les visages
étaient dorés; les chapeaux noirs et les habits avaient des
[10]
reflets de pourpre; le vernis des chaussures jetait des
flammes sur l'asphalte des trottoirs.
Devant les cafés, un peuple d'hommes buvait les boissons
brillantes et colorées qu'on aurait prises pour des pierres
précieuses fondues dans le cristal.
[15]
Au milieu des consommateurs aux légers vêtements plus
foncés, deux officiers en grande tenue faisaient baisser
tous les yeux par l'éblouissement de leurs dorures. Ils
causaient, joyeux sans motif, dans cette gloire de vie, dans
ce rayonnement radieux du soir; et ils regardaient la foule,
[20]
les hommes lents et les femmes pressées qui laissaient
derrière elles une odeur savoureuse et troublante.
Tout à coup un nègre énorme, vêtu de noir, ventru,
chamarré de breloques sur un gilet de coutil, la face luisante
comme si elle eût été cirée, passa devant eux avec
[25]
un air de triomphe. Il riait aux passants, il riait aux
vendeurs de journaux, il riait au ciel éclatant, il riait à Paris
entier. Il était si grand qu'il dépassait toutes les têtes;
et, derrière lui, tous les badauds se retournaient pour le
contempler de dos.
Mais soudain il aperçut les officiers, et, culbutant les
[5]
buveurs, il s'élança. Dès qu'il fut devant leur table, il
planta sur eux ses yeux luisants et ravis, et les coins de sa
bouche lui montèrent jusqu'aux oreilles, découvrant ses
dents blanches, claires comme un croissant de lune dans
un ciel noir. Les deux hommes, stupéfaits, contemplaient
[10]
ce géant d'ébène, sans rien comprendre à sa gaieté.
Et il s'écria, d'une voix qui fit rire toutes les tables:
--Bonjou, mon lieutenant.
Un des officiers était chef de bataillon, l'autre colonel.
Le premier dit:
[15]
--Je ne vous connais pas, monsieur; j'ignore ce que
vous voulez.
Le nègre reprit:
--Moi aimé beaucoup toi, lieutenant Védié, siège Bézi,
beaucoup raisin, cherché moi.
[20]
L'officier, tout à fait éperdu, regardait fixement l'homme,
cherchant au fond de ses souvenirs; mais brusquement il
s'écria:
--Tombouctou?
Le nègre, radieux, tapa sur sa cuisse en poussant un
[25]
rire d'une invraisemblable violence et beuglant:
--Si, si, ya, mon lieutenant, reconné Tombouctou. ya,
bonjou.
Le commandant lui tendit la main en riant lui-même de
tout son coeur. Alors Tombouctou redevint grave. Il
[30]
saisit la main de l'officier, et, si vite que l'autre ne put
l'empêcher, il la baisa, selon la coutume nègre et arabe.
Confus, le militaire lui dit d'une voix sévère:
--Allons, Tombouctou, nous ne sommes pas en Afrique.
Assieds-toi là et dis-moi comment je te trouve ici.
Tombouctou tendit son ventre, et, bredouillant, tant
il parlait vite:
[5]
--Gagné beaucoup d'agent, beaucoup, grand'estaurant,
bon mangé, Prussiens, moi, beaucoup volé, beaucoup,
cuisine française, Tombouctou, cuisinié de l'Empéeu, deux
cent mille francs à moi. Ah! ah! ah! ah!
Et il riait, tordu, hurlant avec une folie de joie dans le
[10]
regard.
Quand l'officier, qui comprenait son étrange langage,
l'eut interrogé quelque temps, il lui dit:
--Eh bien, au revoir, Tombouctou; à bientôt.
Le nègre aussitôt se leva, serra, cette fois, la main qu'on
[15]
lui tendait, et riant toujours, cria:
--Bonjou, bonjou, mon lieutenant!
Il s'en alla, si content, qu'il gesticulait en marchant, et
qu'on le prenait pour un fou.
Le colonel demanda:
[20]
--Qu'est-ce que cette brute?
--Un brave garçon et un brave soldat. Je vais vous
dire ce que je sais de lui; c'est assez drôle.
Vous savez qu'au commencement de la guerre de 1870
je fus enfermé dans Bézières, que ce nègre appelle Bézi.
[25]
Nous n'étions point assiégés, mais bloqués. Les lignes
prussiennes nous entouraient de partout, hors de portée des
canons, ne tirant pas non plus sur nous, mais nous affamant
peu à peu.
J'étais alors lieutenant. Notre garnison se trouvait
composée de troupes de toute nature, débris de régiments
écharpés, fuyards, maraudeurs, séparés des corps d'armée.
Nous avions de tout enfin, même onze turcos arrivés un
soir on ne sait comment, on ne sait par où. Ils s'étaient
[5]
présentés aux portes de la ville, harassés, déguenillés,
affamés et saouls. On me les donna.
Je reconnus bientôt qu'ils étaient rebelles à toute discipline,
toujours dehors et toujours gris. J'essayai de la
salle de police, même de la prison, rien n'y fit. Mes
[10]
hommes disparaissaient des jours entiers, comme s'ils se
fussent enfoncés sous terre, puis reparaissaient ivres à
tomber. Ils n'avaient pas d'argent. Où buvaient-ils?
Et comment, et avec quoi?
Cela commençait à m'intriguer vivement, d'autant plus
[15]
que ces sauvages m'intéressaient avec leur rire éternel et
leur caractère de grands enfants espiègles.
Je m'aperçus alors qu'ils obéissaient aveuglément au
plus grand d'eux tous, celui que vous venez de voir. Il
les gouvernait à son gré, préparait leurs mystérieuses
[20]
entreprises en chef tout-puissant et incontesté. Je le fis
venir chez moi et je l'interrogeai. Notre conversation dura
bien trois heures, tant j'avais de peine à pénétrer son surprenant
charabia. Quant à lui, le pauvre diable, il faisait
des efforts inouïs pour être compris, inventait des mots,
[25]
gesticulait, suait de peine, s'essuyait le front, soufflait,
s'arrêtait et repartait brusquement, quand il croyait avoir
trouvé un nouveau moyen de s'expliquer.
Je devinai enfin qu'il était fils d'un grand chef, d'une
sorte de roi nègre des environs de Tombouctou. Je lui
[30]
demandai son nom. Il répondit quelque chose comme
Chavaharibouhalikhranafotapolara. Il me parut plus
simple de lui donner le nom de son pays: «Tombouctou.»
Et, huit jours plus tard, toute la garnison ne le nommait
plus autrement.
Mais une envie folle nous tenait de savoir où cet ex-prince
africain trouvait à boire. Je le découvris d'une
[5]
singulière façon.
J'étais un matin sur les remparts, étudiant l'horizon,
quand j'aperçus dans une vigne quelque chose qui remuait.
On arrivait au temps des vendanges, les raisins
étaient mûrs, mais je ne songeais guère à cela. Je pensai
[10]
qu'un espion s'approchait de la ville, et j'organisai une
expédition complète pour saisir le rôdeur. Je pris moi-même
le commandement, après avoir obtenu l'autorisation
du général.
J'avais fait sortir, par trois portes différentes, trois
[15]
petites troupes qui devaient se rejoindre auprès de la vigne
suspecte et la cerner. Pour couper la retraite à l'espion,
un de ces détachements avait à taire une marche d'une
heure au moins. Un homme resté en observation sur les
murs m'indiqua par signe que l'être aperçu n'avait point
[20]
quitté le champ. Nous allions en grand silence, rampant,
presque couchés dans les ornières. Enfin, nous touchons
au point désigné; je déploie brusquement mes soldats, qui
s'élancent dans la vigne, et trouvent.... Tombouctou
voyageant à quatre pattes au milieu des ceps et mangeant
[25]
du raisin, ou plutôt happant du raisin comme un chien
qui mange sa soupe, à pleine bouche, à la plante même,
en arrachant la grappe d'un coup de dent.
Je voulus le faire relever; il n'y fallait pas songer, et je
compris alors pourquoi il se traînait ainsi sur les mains
[30]
et sur les genoux. Dès qu'on l'eut planté sur ses jambes
il oscilla quelques secondes, tendit les bras et s'abattit
sur le nez. Il était gris comme je n'ai jamais vu un
homme être gris.
On le rapporta sur deux échalas, il ne cessa de rire
tout le long de la route en gesticulant des bras et des
jambes.
C'était là tout le mystère. Mes gaillards buvaient au
[5]
raisin lui-même. Puis, lorsqu'ils étaient saouls à ne plus
bouger, ils dormaient sur place.
Quant à Tombouctou, son amour de la vigne passait
toute croyance et toute mesure. Il vivait là-dedans à la
façon des grives, qu'il haïssait d'ailleurs d'une haine de
[10]
rival jaloux. Il répétait sans cesse:
--Les gives mangé tout le raisin, capules!
Un soir on vint me chercher. On apercevait par la
plaine quelque chose arrivant vers nous. Je n'avais point
pris ma lunette, et je distinguais fort mal. On eût dit un
[15]
grand serpent qui se déroulait, un convoi, que sais-je?
J'envoyai quelques hommes au-devant de cette étrange
caravane qui fit bientôt son entrée triomphale. Tombouctou
et neuf de ses compagnons portaient sur une sorte
d'autel, fait avec des chaises de campagne, huit têtes
[20]
coupées, sanglantes et grimaçantes. Le dixième turco
traînait un cheval à la queue duquel un autre était attaché,
et six autres bêtes suivaient encore, retenues de la même
façon.
Voici ce que j'appris. Étant partis aux vignes, mes
[25]
Africains avaient aperçu tout à coup un détachement
prussien s'approchant d'un village. Au lieu de fuir, ils
s'étaient cachés; puis, lorsque les officiers eurent mis pied
à terre devant une auberge pour se rafraîchir, les onze
gaillards s'élancèrent, mirent en fuite les uhlans qui se
[30]
crurent attaqués, tuèrent les deux sentinelles, plus le
colonel et les cinq officiers de son escorte.
Ce jour-là, j'embrassai Tombouctou. Mais je m'aperçus
qu'il marchait avec peine. Je le crus blessé; il se mit à
rire et me dit:
--Moi, povisions pou pays.
C'est que Tombouctou ne faisait point la guerre pour
[5]
l'honneur, mais bien pour le gain. Tout ce qu'il trouvait,
tout ce qui lui paraissait avoir une valeur quelconque,
tout ce qui brillait surtout, il le plongeait dans sa poche!
Quelle poche! un gouffre qui commençait à la hanche et
finissait aux chevilles. Ayant retenu un terme de troupier,
[10]
il l'appelait sa «profonde,» et c'était sa profonde, en effet!
Donc il avait détaché l'or des uniformes prussiens, le
cuivre des casques, les boutons, etc., et jeté le tout dans
sa «profonde» qui était pleine à déborder.
Chaque jour, il précipitait là-dedans tout objet luisant
[15]
qui lui tombait sous les yeux, morceaux d'étain ou pièces
d'argent, ce qui lui donnait parfois une tournure infiniment
drôle.
Il comptait remporter cela au pays des autruches, dont
il semblait bien frère, ce fils de roi, torturé par le besoin
[20]
d'engloutir les corps brillants. S'il n'avait pas eu sa
profonde, qu'aurait-il fait? Il les aurait sans doute
avalés.
Chaque matin sa poche était vide. Il avait donc un
magasin général où s'entassaient ses richesses. Mais où?
[25]
Je ne l'ai pu découvrir.
Le général, prévenu du haut fait de Tombouctou, fit
bien vite enterrer les corps demeurés au village voisin,
pour qu'on ne découvrit point qu'ils avaient été décapités.
Les Prussiens y revinrent le lendemain. Le maire et sept
[30]
habitants notables furent fusillés sur-le-champ, par
représailles, comme ayant dénoncé la présence des Allemands.
L'hiver était venu. Nous étions harassés et désespérés.
On se battait maintenant tous les jours. Les hommes
affamés ne marchaient plus. Seuls les huit turcos (trois
avaient été tués) demeuraient gras et luisants, et vigoureux,
[5]
toujours prêts à se battre. Tombouctou engraissait
même. Il me dit un jour:
--Toi beaucoup faim, moi bon viande.
Et il m'apporta en effet un excellent filet. Mais de
quoi? Nous n'avions plus ni boeufs, ni moutons, ni chèvres,
[10]
ni ânes, ni porcs. Il était impossible de se procurer
du cheval. Je réfléchis à tout cela après avoir dévoré
ma viande. Alors une pensée horrible me vint. Ces
nègres étaient nés bien près du pays où l'on mange des
hommes! Et chaque jour tant de soldats tombaient
[15]
autour de la ville! J'interrogeai Tombouctou. Il ne voulut
pas répondre. Je n'insistai point, mais je refusai désormais
ses présents.
Il m'adorait. Une nuit, la neige nous surprit aux
avant-postes. Nous étions assis par terre. Je regardais
[20]
avec pitié les pauvres nègres grelottant sous cette
poussière blanche et glacée. Comme j'avais grand froid, je
me mis à tousser. Je sentis aussitôt quelque chose s'abattre
sur moi, comme une grande et chaude couverture.
C'était le manteau de Tombouctou qu'il me jetait sur les
[25]
épaules.
Je me levai et, lui rendant son vêtement:
--Garde ça, mon garçon; tu en as plus besoin que moi.
Il répondit:
--Non, mon lieutenant, pou toi, moi pas besoin, moi
[30]
chaud, chaud.
Et il me contemplait avec des yeux suppliants.
Je repris:
--Allons, obéis, garde ton manteau, je le veux.
Le nègre alors se leva, tira son sabre qu'il savait rendre
coupant comme une faulx, et tenant de l'autre main sa
large capote que je refusais:
[5]
--Si toi pas gadé manteau, moi coupé; pésonne
manteau.
Il l'aurait fait. Je cédai.
Huit jours plus tard, nous avions capitulé. Quelques-uns
d'entre nous avaient pu s'enfuir. Les autres allaient
[10]
sortir de la ville et se rendre aux vainqueurs.
Je me dirigeais vers la place d'Armes où nous devions
nous réunir quand je demeurai stupide d'étonnement devant
un nègre géant vêtu de coutil blanc et coiffé d'un
chapeau de paille. C'était Tombouctou. Il semblait
[15]
radieux et se promenait, les mains dans ses poches, devant
une petite boutique où l'on voyait en montre deux
assiettes et deux verres.
Je lui dis:
--Qu'est-ce que tu fais?
[20]
Il répondit:
--Moi pas pati, moi bon cuisiné, moi fait mangé colonel,
Algéie; moi mangé Pussiens, beaucoup volé, beaucoup.
Il gelait à dix degrés. Je grelottais devant ce nègre en
coutil. Alors il me prit par le bras et me fit entrer.
[25]
J'aperçus une enseigne démesurée qu'il allait pendre devant
sa porte sitôt que nous serions partis, car il avait quelque
pudeur.
Et je lus, tracé par la main de quelque complice, cet
appel:
CUISINE MILITAIRE DE M. TOMBOUCTOU
ANCIEN CUISINER DE S. M. L'EMPEREUR.
Artiste de Paris.--Prix modérés.
Malgré le désespoir qui me rongeait le coeur, je ne pus
[5]
m'empêcher de rire, et je laissai mon nègre à son nouveau
commerce.
Cela ne valait-il pas mieux que de le faire emmener
prisonnier?
Vous venez de voir qu'il a réussi, le gaillard.
[10]
Bézières, aujourd'hui, appartient à l'Allemagne. Le
restaurant Tombouctou est un commencement de
Revanche.
EN MER
A Henry Céard
On lisait dernièrement dans les journaux les lignes
suivantes:
Boulogne-sur-Mer, 22 janvier.--On nous écrit:
«Un affreux malheur vient de jeter la consternation
[5] parmi notre population maritime déjà si éprouvée depuis
deux années. Le bateau de pêche commandé par le
patron Javel, entrant dans le port, a été jeté à l'Ouest et
est venu se briser sur les roches du brise-lames de la jetée.
«Malgré les efforts du bateau de sauvetage et des lignes
[10] envoyées au moyen du fusil porte-amarre, quatre hommes
et le mousse ont péri.
«Le mauvais temps continue. On craint de nouveaux
sinistres.»
Quel est ce patron Javel? Est-il le frère du manchot?
[15] Si le pauvre homme roulé par la vague, et mort peut-être
sous les débris de son bateau mis en pièces, est celui
auquel je pense, il avait assisté, voici dix-huit ans maintenant,
à un autre drame, terrible et simple comme sont
toujours ces drames formidables des flots.
[20] Javel aîné était alors patron d'un chalutier.
Le chalutier est le bateau de pêche par excellence.
Solide à ne craindre aucun temps, le ventre rond, roulé
sans cesse par les lames comme un bouchon, toujours dehors,
toujours fouetté par les vents durs et salés de la
[25] Manche, il travaille la mer, infatigable, la voile gonflée,
traînant par le flanc un grand filet qui racle le fond de
l'Océan, et détache et cueille toutes les bêtes endormies
dans les roches, les poissons plats collés au sable, les crabes
lourds aux pattes crochues, les homards aux moustaches
[5]
pointues.
Quand la brise est fraîche et la vague courte, le bateau
se met à pêcher. Son filet est fixé tout le long d'une grande
tige de bois garnie de fer qu'il laisse descendre au moyen
de deux câbles glissant sur deux rouleaux aux deux bouts
[10]
de l'embarcation. Et le bateau, dérivant sous le vent et
le courant, tire avec lui cet appareil qui ravage et dévaste
le sol de la mer.
Javel avait à son bord son frère cadet, quatre hommes
et un mousse. Il était sorti de Boulogne par un beau
[15]
temps clair pour jeter le chalut.
Or, bientôt le vent s'éleva, et une bourrasque survenant
força le chalutier à fuir. Il gagna les côtes d'Angleterre;
mais la mer démontée battait les falaises, se ruait
contre la terre, rendait impossible l'entrée des ports. Le
[20]
petit bateau reprit le large et revint sur les côtes de France.
La tempête continuait à faire infranchissables les jetées,
enveloppant d'écume, de bruit et de danger tous les abords
des refuges.
Le chalutier repartit encore, courant sur le dos des flots,
[25]
ballotté, secoué, ruisselant, souffleté par des paquets d'eau,
mais gaillard, malgré tout, accoutumé à ces gros temps qui
le tenaient parfois cinq ou six jours errant entre les deux
pays voisins sans pouvoir aborder l'un ou l'autre.
Puis enfin l'ouragan se calma comme il se trouvait en
[30]
pleine mer, et, bien que la vague fût encore forte, le
patron commanda de jeter le chalut.
Donc le grand engin de pêche fut passé par-dessus bord,
et deux hommes à l'avant, deux hommes à l'arrière, commencèrent
à filer sur les rouleaux les amarres qui le tenaient.
Soudain il toucha le fond, mais une haute lame
inclinant le bateau, Javel cadet, qui se trouvait à l'avant
[5]
et dirigeait la descente du filet, chancela, et son bras se
trouva saisi entre la corde un instant détendue par la
secousse et le bois où elle glissait. Il fit un effort désespéré,
tâchant de l'autre main de soulever l'amarre, mais
le chalut traînait déjà et le câble roidi ne céda point.
[10]
L'homme crispé par la douleur appela. Tous accoururent.
Son frère quitta la barre. Ils se jetèrent sur la corde,
s'efforçant de dégager le membre qu'elle broyait. Ce
fut en vain. «Faut couper», dit un matelot, et il tira de
sa poche un large couteau, qui pouvait, en deux coups,
[15]
sauver le bras de Javel cadet.
Mais couper, c'était perdre le chalut, et ce chalut valait
de l'argent, beaucoup d'argent, quinze cents francs; et il
appartenait à Javel aîné, qui tenait à son avoir.
Il cria, le coeur torturé: «Non, coupe pas, attends, je
[20]
vas lofer.» Et il courut au gouvernail, mettant toute la
barre dessous.
Le bateau n'obéit qu'à peine, paralysé par ce filet qui
immobilisait son impulsion, et entraîné d'ailleurs par la
force de la dérive et du vent.
[25]
Javel cadet s'était laissé tomber sur les genoux, les
dents serrées, les yeux hagards. Il ne disait rien. Son
frère revint, craignant toujours le couteau d'un marin:
«Attends, attends, coupe pas, faut mouiller l'ancre.»
L'ancre fut mouillée, toute la chaine filée, puis on se
[30]
mit à virer au cabestan pour détendre les amarres du
chalut. Elles s'amollirent, enfin, et on dégagea le bras
inerte, sous la manche de laine ensanglantée.
Javel cadet semblait idiot. On lui retira la vareuse et
on vit une chose horrible, une bouillie de chair dont le
sang jaillissait à flots qu'on eût dit poussés par une pompe.
Alors l'homme regarda son bras et murmura: «Foutu.»
[5]
Puis, comme l'hémorragie faisait une mare sur le pont
du bateau, un des matelots cria: «Il va se vider, faut
nouer la veine.»
Alors ils prirent une ficelle, une grosse ficelle brune et
goudronnée, et, enlaçant le membre au-dessus de la
[10]
blessure, ils serrèrent de toute leur force. Les jets de sang
s'arrêtaient peu à peu; et finirent par cesser tout à fait.
Javel cadet se leva, son bras pendait à son côté. Il le
prit de l'autre main, le souleva, le tourna, le secoua. Tout
était rompu, les os cassés; les muscles seuls retenaient ce
[15]
morceau de son corps. Il le considérait d'un oeil morne,
réfléchissant.. Puis il s'assit sur une voile pliée, et les
camarades lui conseillèrent de mouiller sans cesse la blessure
pour empêcher le mal noir.
On mit un seau auprès de lui, et, de minute en minute, il
[20]
puisait dedans au moyen d'un verre, et baignait l'horrible
plaie en laissant couler dessus un petit filet d'eau claire.
--Tu serais mieux en bas, lui dit son frère. Il descendit,
mais au bout d'une heure il remonta, ne se sentant
pas bien tout seul. Et puis, il préférait le grand air. Il
[25]
se rassit sur sa voile et recommença à bassiner son bras.
La pêche était bonne. Les larges poissons à ventre
blanc gisaient à côté de lui, secoués par des spasmes de
mort; il les regardait sans cesser d'arroser ses chairs
écrasées.
[30]
Comme on allait regagner Boulogne, un nouveau coup
de vent se déchaîna; et le petit bateau recommença sa
course folle, bondissant et culbutant, secouant le triste
blessé.
La nuit vint. Le temps fut gros jusqu'à l'aurore. Au
soleil levant on apercevait de nouveau l'Angleterre, mais,
[5]
comme la mer était moins dure, on repartit pour la France
en louvoyant.
Vers le soir, Javel cadet appela ses camarades et leur
montra des traces noires, toute une vilaine apparence de
pourriture sur la partie du membre qui ne tenait plus à
[10]
lui.
Les matelots regardaient, disant leur avis.
--Ça pourrait bien être le Noir, pensait l'un.
--Faudrait de l'eau salée là-dessus, déclarait un autre.
On apporta donc de l'eau salée et on en versa sur le
[15]
mal. Le blessé devint livide, grinça des dents, se tordit
un peu; mais il ne cria pas.
Puis, quand la brûlure se fut calmée: «Donne-moi ton
couteau», dit-il à son frère. Le frère tendit son couteau.
--«Tiens-moi le bras en l'air, tout drait, tire dessus.»
[20]
On fit ce qu'il demandait.
Alors il se mit à couper lui-même. Il coupait doucement,
avec réflexion, tranchant les derniers tendons avec cette
lame aiguë, comme un fil de rasoir; et bientôt il n'eut plus
qu'un moignon. Il poussa un profond soupir et déclara:
[25]
«Fallait ça. J'étais foutu.»
Il semblait soulagé et respirait avec force. Il recommença
à verser de l'eau sur le tronçon de membre qui lui
restait.
La nuit fut mauvaise encore et on ne put atterrir.
[30]
Quand le jour parut, Javel cadet prit son bras détaché
et l'examina longuement. La putréfaction se déclarait.
Les camarades vinrent aussi l'examiner, et ils se le
passaient de main en main, le tâtaient, le retournaient, le
flairaient.
Son frère dit: «Faut jeter ça à la mer à c't'-heure.»
Mais Javel cadet se fâcha: «Ah! mais non, ah! mais non.
[5]
J'veux point. C'est à moi, pas vrai, puisque c'est mon
bras.»
Il le reprit et le posa entre ses jambes.
--Il va pas moins pourrir, dit l'aîné. Alors une idée
vint au blessé. Pour conserver le poisson quand on tenait
[10]
longtemps la mer, on l'empilait en des barils de sel.
Il demanda: «J'pourrions t'y point l'mettre dans la
saumure?»
--Ça, c'est vrai, déclarèrent les autres.
Alors on vida un des barils, plein déjà de la pêche des
[15]
jours derniers; et, tout au fond, on déposa le bras. On
versa du sel dessus, puis on replaça, un à un, les poissons.
Un des matelots fit cette plaisanterie: «Pourvu que je
l'vendions point à la criée.»
Et tout le monde rit, hormis les deux Javel.
[20]
Le vent soufflait toujours. On louvoya encore en vue
de Boulogne jusqu'au lendemain dix heures. Le blessé
continuait sans cesse à jeter de l'eau sur sa plaie.
De temps en temps il se levait et marchait d'un bout à
l'autre du bateau.
[25]
Son frère, qui tenait la barre, le suivait de l'oeil en
hochant la tête.
On finit par rentrer au port.
Le médecin examina la blessure et la déclara en bonne
voie. Il fit un pansement complet et ordonna le repos.
[30]
Mais Javel ne voulut pas se coucher sans avoir repris son
bras, et il retourna bien vite au port pour retrouver le
baril qu'il avait marqué d'une croix.
On le vida devant lui et il ressaisit son membre, bien
conservé dans la saumure, ridé, rafraîchi. Il l'enveloppa
dans une serviette emportée à cette intention et rentra
chez lui.
[5]
Sa femme et ses enfants examinèrent longuement ce
débris du père, tâtant les doigts, enlevant les brins de sel
restés sous les ongles; puis on fit venir le menuisier pour
un petit cercueil.
Le lendemain l'équipage complet du chalutier suivit
[10]
l'enterrement du bras détaché. Les deux frères, côte à
côte, conduisaient le deuil. Le sacristain de paroisse
tenait son cadavre sous son aisselle.
Javel cadet cessa de naviguer. Il obtint un petit
emploi dans le port, et, quand il parlait plus tard de son
[15]
accident, il confiait tout bas à son auditeur: «Si le frère
avait voulu couper le chalut, j'aurais encore mon bras,
pour sûr. Mais il était regardant à son bien.»
LES PRISONNIERS
Aucun bruit dans la forêt que le frémissement léger de
la neige tombant sur les arbres. Elle tombait depuis midi,
une petite neige fine qui poudrait les branches d'une
mousse glacée qui jetait sur les feuilles mortes des fourrés
[5]
un léger toit d'argent, étendait par les chemins un immense
tapis moelleux et blanc, et qui épaississait le silence illimité
de cet océan d'arbres.
Devant la porte de la maison forestière, une jeune
femme, les bras nus, cassait du bois à coups de hache sur
[10]
une pierre. Elle était grande, mince et forte, une fille des
forêts, fille et femme de forestiers.
Une voix cria de l'intérieur de la maison:
--Nous sommes seules, ce soir, Berthine, faut rentrer,
v'là la nuit, y a p't-être bien des Prussiens et des loups qui
[15]
rôdent.
La bûcheronne répondit en fendant une souche à grands
coups qui redressaient sa poitrine à chaque mouvement
pour lever les bras.
--J'ai fini, m'man. Me v'là, me v'là, y a pas de crainte;
[20]
il fait encore jour.
Puis elle rapporta ses fagots et ses bûches et les entassa
le long de la cheminée, ressortit pour fermer les auvents,
d'énormes auvents en coeur de chêne, et rentrée enfin, elle
poussa les lourds verrous de la porte.
[25]
Sa mère filait auprès du feu, une vieille ridée que l'âge
avait rendue craintive:
--J'aime pas, dit-elle, quand le père est dehors. Deux
femmes ça n'est pas fort.
La jeune répondit:
--Oh! je tuerais ben un loup ou un Prussien tout de
même.
Et elle montrait de l'oeil un gros revolver suspendu
[5]
au-dessus de l'âtre.
Son homme avait été incorporé dans l'armée au commencement
de l'invasion prussienne; et les deux femmes
étaient demeurées seules avec le père, le vieux garde
Nicolas Pichon, dit l'Échasse, qui avait refusé obstinément
[10]
de quitter sa demeure pour rentrer à la ville.
La ville prochaine, c'était Rethel, ancienne place forte
perchée sur un rocher. On y était patriote, et les bourgeois
avaient décidé de résister aux envahisseurs, de s'enfermer
chez eux et de soutenir un siège selon la tradition de la
[15]
cité. Deux fois déjà, sous Henri IV et Louis XIV, les
habitants de Rethel s'étaient illustrés par des défenses
héroïques. Ils en feraient autant cette fois, ventrebleu!
ou bien on les brûlerait dans leurs murs.
Donc, ils avaient acheté des canons et des fusils, équipé
[20]
une milice, formé des bataillons et des compagnies, et ils
s'exerçaient tout le jour sur la place d'Armes. Tous,
boulangers, épiciers, bouchers, notaires, avoués, menuisiers,
libraires, pharmaciens eux-mêmes manoeuvraient à
tour de rôle, à des heures régulières, sous les ordres de M.
[25]
Lavigne, ancien sous-officier de dragons, aujourd'hui
mercier, ayant épousé la fille et hérité de la boutique de M.
Ravaudan, l'aîné.
Il avait pris le grade de commandant-major de la place,
et tous les jeunes hommes étant partis à l'armée, il avait
[30]
enrégimenté tous les autres qui s'entraînaient pour la
résistance. Les gros n'allaient plus par les rues qu'au pas
gymnastique pour fondre leur graisse et prolonger leur
haleine, les faibles portaient des fardeaux pour fortifier
leurs muscles.
Et on attendait les Prussiens. Mais les Prussiens ne
paraissaient pas. Ils n'étaient pas loin, cependant; car
[5]
deux fois déjà leurs éclaireurs avaient poussé à travers
bois jusqu'à la maison forestière de Nicolas Pichon,
dit l'Échasse.
Le vieux garde, qui courait comme un renard, était venu
prévenir la ville. On avait pointé les canons, mais
[10]
l'ennemi ne s'était point montré.
Le logis de l'Échasse servait de poste avancé dans la
forêt d'Aveline. L'homme, deux fois par semaine, allait
aux provisions et apportait aux bourgeois citadins des
nouvelles de la campagne.
[15]
Il était parti ce jour-là pour annoncer qu'un petit
détachement d'infanterie allemande s'était arrêté chez lui
l'avant-veille, vers deux heures de l'après-midi, puis était
reparti presque aussitôt. Le sous-officier qui commandait
parlait français.
[20]
Quand il s'en allait ainsi, le vieux, il emmenait ses deux
chiens, deux molosses à gueule de lion, par crainte des
loups qui commençaient à devenir féroces, et il laissait
ses deux femmes en leur recommandant de se barricader
dans la maison dès que la nuit approcherait.
[25]
La jeune n'avait peur de rien, mais la vieille tremblait
toujours et répétait:
--Ça finira mal, tout ça, vous verrez que ça finira mal.
Ce soir-là, elle était encore plus inquiète que de coutume:
--Sais-tu à quelle heure rentrera le père? dit-elle.
[30]
--Oh! pas avant onze heures, pour sûr. Quand il dîne
chez le commandant, il rentre toujours tard.
Et elle accrochait sa marmite sur le feu pour faire la
soupe, quand elle cessa de remuer, écoutant un bruit vague
qui lui était venu par le tuyau de la cheminée.
Elle murmura:
[5]
--V'là qu'on marche dans le bois, il y a ben sept-huit
hommes, au moins.
La mère, effarée, arrêta son rouet en balbutiant:
--Oh! mon Dieu! et le père qu'est pas là!
Elle n'avait point fini de parler que des coups violents
[10]
firent trembler la porte.
Comme les femmes ne répondaient point, une voix forte
et gutturale cria:
--Oufrez!
Puis, après un silence, la même voix reprit:
[15]
--Oufrez ou che gasse la borte!
Alors Berthine glissa dans la poche de sa jupe le gros
revolver de la cheminée, puis, étant venue coller son
oreille contre l'huis, elle demanda:
--Qui êtes-vous?
[20]
La voix répondit:
--Che suis le tétachement de l'autre chour.
La jeune femme reprit:
--Qu'est-ce que vous voulez?
--Che suis berdu tepuis ce matin, tans le pois, avec mon
[25]
tétachement. Oufrez ou che gasse la borte.
La forestière n'avait pas le choix; elle fit glisser vivement
le gros verrou, puis tirant le lourd battant, elle
aperçut dans l'ombre pâle des neiges, six hommes, six
soldats prussiens, les mêmes qui étaient venus la veille.
[30]
Elle prononça d'un ton résolu:
--Qu'est-ce que vous venez faire à cette heure-ci?
Le sous-officier répéta:
--Che suis berdu, tout à fait berdu, ché regonnu la
maison. Che n'ai rien manché tepuis ce matin, mon
tétachement non blus.
Berthine déclara:
[5]
--C'est que je suis toute seule avec maman, ce soir.
Le soldat, qui paraissait un brave homme, répondit:
--Ça ne fait rien. Che ne ferai bas de mal, mais fous
nous ferez à mancher. Nous dombons te faim et te
fatigue.
[10]
La forestière se recula:
--Entrez, dit-elle.
Ils entrèrent, poudrés de neige, portant sur leurs casques
une sorte de crème mousseuse qui les faisait ressembler à
des meringues, et ils paraissaient las, exténués.
[15]
La jeune femme montra les bancs de bois des deux côtés
de la grande table.
--Asseyez-vous, dit-elle, je vais vous faire de la soupe.
C'est vrai que vous avez l'air rendus.
Puis elle referma les verrous de la porte.
[20]
Elle remit de l'eau dans la marmite, y jeta de nouveau
du beurre et des pommes de terre, puis décrochant un
morceau de lard pendu dans la cheminée, elle en coupa
la moitié qu'elle plongea dans le bouillon.
Les six hommes suivaient de l'oeil tous ses mouvements
[25]
avec une faim éveillée dans leurs yeux. Ils avaient posé
leurs fusils et leurs casques dans un coin, et ils attendaient,
sages comme des enfants sur les bancs d'une école.
La mère s'était remise à filer en jetant à tout moment
des regards éperdus sur les soldats envahisseurs. On n'entendait
[30]
rien autre chose que le ronflement léger du rouet
et le crépitement du feu et le murmure de l'eau qui
S'échauffait.
Mais soudain un bruit étrange les fit tous tressaillir,
quelque chose comme un souffle rauque poussé sous la
porte, un souffle de bête, fort et ronflant.
Le sous-officier allemand avait fait un bond vers les
[5]
fusils. La forestière l'arrêta d'un geste, et souriante:
--C'est les loups, dit-elle. Ils sont comme vous, ils
rôdent et ils ont faim.
L'homme incrédule voulut voir, et sitôt que le battant
fut ouvert, il aperçut deux grandes bêtes grises qui
[10]
s'enfuyaient d'un trot rapide et allongé.
Il revint s'asseoir, en murmurant:
--Ché n'aurais pas gru:
Et il attendit que sa pâtée fût prête.
Ils la mangèrent voracement, avec des bouches fendues
[15]
jusqu'aux oreilles pour en avaler davantage, des yeux
ronds s'ouvrant en même temps que les mâchoires, et des
bruits de gorge pareils à des glouglous de gouttières.
Les deux femmes, muettes, regardaient les rapides
mouvements des grandes barbes rouges; et les pommes de
[20]
terre avaient l'air de s'enfoncer dans ces toisons
mouvantes,
Mais comme ils avaient soif, la forestière descendit à la
cave leur tirer du cidre. Elle y resta longtemps; c'était
un petit caveau voûté qui, pendant la révolution, avait
[25]
servi de prison et de cachette, disait-on. On y parvenait
au moyen d'un étroit escalier tournant fermé par une
trappe au fond de la cuisine.
Quand Berthine reparut, elle riait, elle riait toute seule,
d'un air sournois. Et elle donna aux Allemands sa cruche
[30]
de boisson.
Puis elle soupa aussi, avec sa mère, à l'autre bout de la
Cuisine.
Les soldats avaient fini de manger, et ils s'endormaient
tous les six, autour de la table. De temps en temps un
front tombait sur la planche avec un bruit sourd, puis
l'homme, réveillé brusquement, se redressait.
[5]
Berthine dit au sous-officier:
--Couchez-vous devant le feu, pardi, il y a bien d'la
place pour six. Moi je grimpe à ma chambre avec
maman.
Et les deux femmes montèrent au premier étage. On
[10]
les entendit fermer leur porte à clef, marcher quelque
temps; puis elles ne firent plus aucun bruit.
Les Prussiens s'étendirent sur le pavé, les pieds au feu,
la tête supportée par leurs manteaux roulés, et ils ronflèrent
bientôt tous les six sur six tons divers, aigus ou
[15]
sonores, mais continus et formidables.
Ils dormaient certes depuis longtemps déjà quand un
coup de feu retentit, si fort, qu'on l'aurait cru tiré contre
les murs de la maison. Les soldats se dressèrent aussitôt.
Mais deux nouvelles détonations éclatèrent, suivies de
[20]
trois autres encore.
La porte du premier s'ouvrit brusquement, et la forestière
parut, nu-pieds, en chemise, en jupon court, une
chandelle à la main, l'air affolé. Elle balbutia:
--V'là les Français, ils sont au moins deux cents. S'ils
[25]
vous trouvent ici, ils vont brûler la maison. Descendez
dans la cave bien vite, et faites pas de bruit. Si vous faites
du bruit, nous sommes perdus.
Le sous-officier, effaré, murmura:
--Che feux pien, che feux pien. Par où faut-il
[30]
tescendre?
La jeune femme souleva avec précipitation la trappe
étroite et carrée, et les six hommes disparurent par le petit
escalier tournant, s'enfonçant dans le sol l'un après l'autre,
à reculons, pour bien tâter les marches du pied.
Mais quand la pointe du dernier casque eut disparu,
[5]
Berthine rabattant la lourde planche de chêne, épaisse
comme un mur, dure comme de l'acier, maintenue par des
charnières et une serrure de cachôt, donna deux longs
tours de clef, puis elle se mit à rire, d'un rire muet et ravi,
avec une envie folle de danser sur la tête de ses prisonniers.
[10]
Ils ne faisaient aucun bruit, enfermés là-dedans comme
dans une boite solide, une boite de pierre, ne recevant
que l'air d'un soupirail garni de barres de fer.
~-Berthine aussitôt ralluma son feu, remit dessus sa
marmite, et refit de la soupe en murmurant:
[15]
--Le père s'ra fatigué cette nuit.
Puis elle s'assit et attendit. Seul, le balancier sonore
de l'horloge promenait dans le silence son tic-tac régulier.
De temps en temps la jeune femme jetait un regard sur
le cadran, un regard impatient qui semblait dire:
[20]
--Ça ne va pas vite.
Mais bientôt il lui sembla qu'on murmurait sous ses
pieds. Des paroles basses, confuses, lui parvenaient à
travers la voûte maçonnée de la cave. Les Prussiens
commençaient à deviner sa ruse, et bientôt le sous-officier
[25]
remonta le petit escalier et vint heurter du poing la
trappe. Il cria de nouveau:
--Oufrez.
Elle se leva, s'approcha et, imitant son accent:
--Qu'est-ce que fous foulez?
[30]
--Oufrez.
--Che n'oufre pas.
L'homme se fâchait.
--Oufrez ou che gasse la borte.
Elle se mit à rire:
--Casse, mon bonhomme, casse, mon bonhomme!
Et il commença à frapper avec la crosse de son fusil
[5]
contre la trappe de chêne, fermée sur sa tête. Mais elle
aurait résisté à des coups de catapulte.
La forestière l'entendit redescendre. Puis les soldats
vinrent, l'un après l'autre, essayer leur force, et inspecter
la fermeture. Mais, jugeant sans doute leurs tentatives
[10]
inutiles, ils redescendirent tous dans la cave et
recommencèrent à parler entre eux.
La jeune femme les écoutait, puis elle alla ouvrir la
porte du dehors et elle tendit l'oreille dans la nuit.
Un aboiement lointain lui parvint. Elle se mit à siffler
[15]
comme aurait fait un chasseur, et, presque aussitôt, deux
énormes chiens surgirent dans l'ombre et bondirent sur elle
en gambadant. Elle les saisit par le cou et les maintint
pour les empêcher de courir. Puis elle cria de toute sa force:
--Ohé père!
[20]
Une voix répondit, très éloignée encore:
~-Ohé Berthine!
Elle attendit quelques secondes, puis reprit:
--Ohé père!
La voix plus proche répéta:
[25]
--Ohé Berthine!
La forestière reprit:
--Passe pas devant le soupirail. Y a des Prussiens
dans la cave.
Et brusquement la grande silhouette de l'homme se
[30]
dessina sur la gauche, arrêtée entre deux troncs d'arbres.
Il demanda, inquiet:
--Des Prussiens dans la cave. Qué qui font?
La jeune femme se mit à rire:
--C'est ceux d'hier. Ils s'étaient perdus dans la forêt,
je les ai mis au frais dans la cave.
Et elle conta l'aventure, comment elle les avait effrayés
[5]
avec des coups de revolver et enfermés dans le caveau.
Le vieux toujours grave demanda:
--Qué que tu veux que j'en fassions à c't'heure?
Elle répondit:
--Va quérir M. Lavigne avec sa troupe. Il les fera
[10]
prisonniers. C'est lui qui sera content.
Et le père Pichon sourit:
--C'est vrai qu'i sera content.
Sa fille reprit:
~-T'as de la soupe, mange-la vite et pi repars.
[15]
Le vieux garde s'attabla, et se mit à manger la soupe
après avoir posé par terre deux assiettes pleines pour ses
chiens.
Les Prussiens, entendant parler, s'étaient tus.
L'Échasse repartit un quart d'heure plus tard. Et
[20]
Berthine, la tête dans ses mains, attendit.
Les prisonniers recommençaient à s'agiter. Ils criaient
maintenant, appelaient, battaient sans cesse de coups de
crosse furieux la trappe inébranlable.
Puis ils se mirent à tirer des coups de fusil par le soupirail,
[25]
espérant sans doute être entendus si quelque détachement
allemand passait dans les environs.
La forestière ne remuait plus; mais tout ce bruit l'énervait,
l'irritait. Une colère méchante s'éveillait en elle;
elle eût voulu les assassiner, les gueux, pour les faire taire.
[30]
Puis son impatience grandissant, elle se mit à regarder
l'horloge, à compter les minutes.
Le père était parti depuis une heure et demie. Il avait
atteint la ville maintenant. Elle croyait le voir. Il racontait
la chose à M. Lavigne, qui pâlissait d'émotion et
sonnait sa bonne pour avoir on uniforme et ses armes;
[5]
Elle entendait, lui semblait-il, le tambour courant par les
rues. Les têtes effarées apparaissaient aux fenêtres. Les
soldats citoyens sortaient de leurs maisons, à peine vêtus,
essoufflés, bouclant leurs ceinturons, et partaient, au pas
gymnastique, vers la maison du commandant.
[10]
Puis la troupe, l'Échasse en tête, se mettait en marche,
dans la nuit, dans la neige, vers la forêt.
Elle regardait l'horloge. «Ils peuvent être ici dans une
heure.»
Une impatience nerveuse l'envahissait. Les minutes
[15]
lui paraissaient interminables. Comme c'était long!
Enfin, le temps qu'elle avait fixé pour leur arrivée fut
marqué par l'aiguille.
Et elle ouvrit de nouveau la porte, pour les écouter
venir. Elle aperçut une ombre marchant avec
[20]
précaution. Elle eut peur, poussa un cri. C'était son
père.
Il dit:
--Ils m'envoient pour voir s'il n'y a rien de changé.
--Non, rien.
[25]
Alors, il lança à son tour, dans la nuit, un coup de sifflet
strident et prolongé. Et, bientôt, on vit une chose brune
qui s'en venait, sous les arbres, lentement: l'avant-garde
composée de dix hommes.
L'Échasse répétait à tout instant:
[30]
--Passez pas devant le soupirail.
Et les premiers arrivés montraient aux nouveaux venus
le soupirail redouté.
Enfin le gros de la troupe se montra, en tout deux cents
hommes, portant chacun deux cents cartouches.
M. Lavigne, agité, frémissant, les disposa de façon à cerner
de partout la maison en laissant un large espace libre
[5]
devant le petit trou noir, au ras du sol, par où la cave
prenait de l'air.
Puis il entra dans l'habitation et s'informa de la force
et de l'attitude de l'ennemi, devenu tellement muet qu'on
aurait pu le croire disparu, évanoui, envolé par le soupirail.
[10]
M. Lavigne frappa du pied la trappe et appela:
--Monsieur l'officier prussien?
L'Allemand ne répondit pas.
Le commandant reprit:
--Monsieur l'officier prussien?
[15]
Ce fut en vain. Pendant vingt minutes il somma cet
officier silencieux de se rendre avec armes et bagages, en
lui promettant la vie sauve et les honneurs militaires pour
lui et ses soldats. Mais il n'obtint aucun signe de consentement
ou d'hostilité. La situation devenait difficile.
[20]
Les soldats-citoyens battaient la semelle dans la neige,
se frappaient les épaules à grands coups de bras, comme
font les cochers pour s'échauffer, et ils regardaient le
soupirail avec une envie grandissante et puérile de passer
devant.
[25]
Un d'eux, enfin, se hasarda, un nommé Potdevin qui
était très souple. Il prit son élan et passa en courant
comme un cerf. La tentative réussit. Les prisonniers
semblaient morts.
30 ~~Y a personne.
Et un autre soldat traversa l'espace libre devant le trou
dangereux. Alors ce fut un jeu. De minute en minute, un
homme se lançant, passait d'une troupe dans l'autre
comme font les enfants en jouant aux barres, et il lançait
derrière lui des éclaboussures de neige tant il agitait vivement
les pieds. On avait allumé, pour se chauffer, de
[5]
grands feux de bois mort, et ce profil courant du garde
national apparaissait illuminé dans un rapide voyage du
camp de droite au camp de gauche.
Quelqu'un cria:
--A toi, Maloison.
[10]
Maloison était un gros boulanger dont le ventre donnait
à rire aux camarades.
Il hésitait. On le blagua. Alors, prenant son parti il
se mit en route, d'un petit pas gymnastique régulier et
essoufflé, qui secouait sa forte bedaine.
[15]
Tout le détachement riait aux larmes. On criait pour
l'encourager:
--Bravo, bravo, Maloison!
Il arrivait environ aux deux tiers de son trajet quand
une flamme longue, rapide et rouge, jaillit du soupirail.
[20]
Une détonation retentit, et le vaste boulanger s'abattit
sur le nez avec un cri épouvantable.
Personne ne s'élança pour le secourir. Alors on le vit se
trainer à quatre pattes dans la neige en gémissant, et,
quand il fut sorti du terrible passage, il s'évanouit.
[25]
Il avait une balle dans le gras de la cuisse, tout en haut.
Après la première surprise et la première épouvante, un
nouveau rire s'éleva.
Mais le commandant Lavigne apparut sur le seuil de
la maison forestière. Il venait d'arrêter son plan d'attaque.
[30]
Il commanda d'une voix vibrante:
--Le zingueur Planchut et ses ouvriers.
Trois hommes s'approchèrent.
~-Descellez les gouttières de la maison.
Et en un quart d'heure on eut apporté au commandant
vingt mètres de gouttières.
[5]
Alors il fit pratiquer, avec mille précautions de prudence,
un petit trou rond dans le bord de la trappe, et, organisant
un conduit d'eau de la pompe à cette ouverture, il déclara
d'un air enchanté:
--Nous allons offrir à boire à messieurs les Allemands.
[10]
Un hurrah frénétique d'admiration éclata suivi de
hurlements de joie et de rires éperdus. Et le commandant
organisa des pelotons de travail qui se relayeraient de
cinq minutes en cinq minutes. Puis il commanda:
--Pompez.
[15]
Et le volant de fer ayant été mis en branle, un petit
bruit glissa le long des tuyaux et tomba bientôt dans la
cave, de marche en marche, avec un murmure de cascade,
un murmure de rocher à poissons rouges.
On attendit.
[20]
Une heure s'écoula, puis deux, puis trois.
Le commandant fiévreux se promenait dans la cuisine,
collant son oreille à terre de temps en temps, cherchant à
deviner ce que faisait l'ennemi, se demandant s'il allait
bientôt capituler.
[25]
Il s'agitait maintenant, l'ennemi. On l'entendait remuer
les barriques, parler, clapoter.
Puis, vers huit heures du matin, une voix sortit du
soupirail:
--Ché foulé parlé à monsieur l'officier français.
[30]
Lavigne répondit, de la fenêtre, sans avancer trop la
tête:
--Vous rendez-vous?
--Che me rends.
--Alors passez les fusils dehors.
Et on vit aussitôt une arme sortir du trou et tomber
dans la neige, puis deux, trois, toutes les armes. Et la
[5]
même voix déclara:
--Che n'ai blus. Tépêchez-fous. Ché suis noyé.
Le commandant commanda:
--Cessez.
Le volant de la pompe retomba immobile.
[10]
Et, ayant empli la cuisine de soldats qui attendaient,
l'arme au pied, il souleva lentement la trappe de chêne.
Quatre têtes apparurent trempées, quatre têtes blondes
aux longs cheveux pâles, et on vit sortir, l'un après l'autre,
les six Allemands grelottants, ruisselants, effarés.
[15]
Ils furent saisis et garrottés. Puis, comme on craignait
une surprise, on repartit tout de suite, en deux convois,
l'un conduisant les prisonniers et l'autre conduisant
Maloison sur un matelas posé sur des perches.
Ils rentrèrent triomphalement dans Rethel.
[20]
M. Lavigne fut décoré pour avoir capturé une avant-garde
prussienne, et le gros boulanger eut la médaille
militaire pour blessure reçue devant l'ennemi.
LE BAPTÊME
A Guillemet
Devant la porte de la ferme, les hommes endimanchés
attendaient. Le soleil de mai versait sa claire lumière sur
les pommiers épanouis, ronds comme d'immenses bouquets
blancs, roses et parfumés, et qui mettaient sur la cour
[5]
entière un toit de fleurs. Ils semaient sans cesse autour
d'eux une neige de pétales menus, qui voltigeaient et
tournoyaient en tombant dans l'herbe haute, où les pissenlits
brillaient comme des flammes, où les coquelicots
semblaient des gouttes de sang.
[10]
Une truie somnolait sur le bord du fumier, le ventre
énorme, les mamelles gonflées, tandis qu'une troupe de
petits porcs tournait autour, avec leur queue roulée comme
une corde.
Tout à coup, là-bas, derrière les arbres des fermes,
[15]
la cloche de l'église tinta. Sa voix de fer jetait dans le
ciel joyeux son appel faible et lointain. Des hirondelles
filaient comme des flèches à travers l'espace bleu qu'enfermaient
les grands hêtres immobiles. Une odeur d'étable
passait parfois, mêlée au souffle doux et sucré des
[20]
pommiers.
Un des hommes debout devant la porte se tourna vera
la maison et cria:
--Allons, allons, Mélina, v'là que ça sonne!
Il avait peut-être trente ans. C'était un grand paysan,
[25]
que les longs travaux des champs n'avaient point encore
courbé ni déformé. Un vieux, son père, noueux comme un
tronc de chêne, avec des poignets bossués et des jambes
torses, déclara:
--Les femmes, c'est jamais prêt, d'abord.
Les deux autres fils du vieux se mirent à rire, et l'un,
[5]
se tournant vers le frère ainé, qui avait appelé le premier,
lui dit:
--Va les quérir, Polyte. All' viendront point avant
midi.
Et le jeune homme entra dans sa demeure.
[10]
Une bande de canards arrêtée près des paysans se mit à
crier en battant des ailes; puis ils partirent vers la mare
de leur pas lent et balancé.
Alors, sur la porte demeurée ouverte, une grosse femme
parut qui portait un enfant de deux mois, Les brides
[15]
blanches de son haut bonnet lui pendaient sur le dos,
retombant sur un châle rouge, éclatant comme un incendie,
et le moutard, enveloppé de linges blancs, reposait sur le
ventre en bosse de la garde.
Puis la mère, grande et forte, sortit à son tour, à peine
[20]
âgée de dix-huit ans, fraîche et souriante, tenant le bras
de son homme. Et les deux grand'mères vinrent ensuite,
fanées ainsi que de vieilles pommes, avec une fatigue
évidente dans leurs reins forcés, tournés depuis longtemps
par les patientes et rudes besognes. Une d'elles était
[25]
veuve; elle prit le bras du grand-père, demeuré devant la
porte, et ils partirent en tête du cortège, derrière l'enfant
et la sage-femme. Et le reste de la famille se mit en route
à la suite. Les plus jeunes portaient des sacs de papier
pleins de dragées.
[30]
Là-bas, la petite cloche sonnait sans repos, appelant de
toute sa force le frêle marmot attendu. Des gamins
montaient sur les fossés; des gens apparaissaient aux
barrières; des filles de ferme restaient debout entre deux
seaux pleins de lait qu'elles posaient à terre pour regarder
le baptême.
Et la garde, triomphante, portait son fardeau vivant,
[5]
évitait les flaques d'eau dans les chemins creux, entre les
talus plantés d'arbres. Et les vieux venaient avec cérémonie,
marchant un peu de travers, vu l'âge et les douleurs;
et les jeunes avaient envie de danser, et ils regardaient les
filles qui venaient les voir passer; et le père et la mère
[10]
allaient gravement, plus sérieux, suivant cet enfant qui
les remplacerait, plus tard, dans la vie, qui continuerait
dans le pays leur nom, le nom des Dentu, bien connu par
le canton.
Ils débouchèrent dans la plaine et prirent à travers les
[15]
champs pour éviter le long détour de la route.
On apercevait l'église maintenant, avec son clocher
pointu. Une ouverture le traversait juste au-dessous du
toit d'ardoises; et quelque chose, remuait là-dedans, allant
et venant d'un mouvement vif, passant et repassant
[20]
derrière l'étroite fenêtre. C'était la cloche qui sonnait
toujours, criant au nouveau-né de venir, pour la première
fois, dans la maison du Bon Dieu.
Un chien s'était mis à suivre. On lui jetait des dragées,
il gambadait autour des gens.
[25]
La porte de l'église était ouverte. Le prêtre, un grand
garçon à cheveux rouges, maigre et fort, un Dentu aussi,
lui, oncle du petit, encore un frère du père, attendait
devant l'autel. Et il baptisa suivant les rites son neveu
Prosper-César, qui se mit à pleurer en goûtant le sel
[30]
symbolique.
Quand la cérémonie fut achevée, la famille demeura sur
le seuil pendant que l'abbé quittait son surplis; puis on se
remit en route. On allait vite maintenant, car on pensait
au diner. Toute la marmaille du pays suivait, et, chaque
fois qu'on lui jetait une poignée de bonbons, c'était une
mêlée furieuse, des luttes corps à corps, des cheveux arrachés;
[5]
et le chien aussi se jetait dans le tas pour ramasser
les sucreries, tiré par la queue, par les oreilles, par les
pattes, mais plus obstiné que les gamins.
La garde un peu lasse, dit à l'abbé qui marchait auprès
d'elle:
[10]
--Dites donc, m'sieu le curé, si ça ne vous opposait
pas de m'tenir un brin vot'neveu pendant que je m'dégourdirai.
J'ai quasiment une crampe dans les estomacs.
Le prêtre prit l'enfant, dont la robe blanche faisait une
grande tache éclatante sur la soutane noire, et il l'embrassa,
[15]
gêné par ce léger fardeau, ne sachant comment le tenir,
comment le poser. Tout le monde se mit à rire. Une des
grand'mères demanda de loin:
--Ça ne t'fait-il point deuil, dis, l'abbé, qu'tu n'en
auras jamais comme ça?
[20]
Le prêtre ne répondit pas. Il allait à grandes enjambées,
regardant fixement le moutard aux yeux bleus, dont
il avait envie d'embrasser encore les joues rondes. Il n'y
tint plus, et, le levant jusqu'à son visage, il le baisa
longuement.
[25]
Le père cria:
--Dis donc, curé, si t'en veux un, t'as qu'à le dire.
Et on se mit à plaisanter, comme plaisantent les gens
des champs.
Dès qu'on fut assis à table, la lourde gaieté campagnarde
[30]
éclata comme une tempête. Les deux autres fils allaient
aussi se marier; leurs fiancées étaient là, arrivées seulement
pour le repas; et les invités ne cessaient de lancer des
allusions à toutes les générations futures que promettaient
ces unions.
C'étaient des gros mots, fortement salés, qui faisaient
ricaner les filles rougissantes et se tordre les hommes. Ils
[5]
tapaient du poing sur la table, poussaient des cris. Le
père et le grand-père ne tarissaient point en propos polissons.
La mère souriait; les vieilles prenaient leur part de
joie et lançaient aussi des gaillardises.
Le curé, habitué à ces débauches paysannes, restait tranquille,
[10]
assis à côté de la garde, agaçant du doigt la petite
bouche de son neveu pour le faire rire. Il semblait surpris
par la vue de cet enfant, comme s'il n'en avait jamais
aperçu. Il le considérait avec une attention réfléchie,
avec une gravité songeuse, avec une tendresse inconnue,
[15]
singulière, vive et un peu triste, pour ce petit être fragile
qui était le fils de son frère.
Il n'entendait rien, il ne voyait rien, il contemplait
l'enfant. Il avait envie de le prendre encore sur ses genoux,
car il gardait, sur sa poitrine et dans son coeur, la sensation
[20]
douce de l'avoir porté tout à l'heure, en revenant de l'église.
Il restait ému devant cette larve d'homme comme devant
un mystère ineffable auquel il n'avait jamais pensé, un
mystère auguste et saint, l'incarnation d'une âme nouvelle,
le grand mystère de la vie qui commence, de l'amour
[25]
qui s'éveille, de la race qui se continue, de l'humanité qui
marche toujours.
La garde mangeait, la face rouge, les yeux luisants, gênée
par le petit qui l'écartait de la table.
L'abbé lui dit:
[30]
--Donnez-le-moi. Je n'ai pas faim.
Et il reprit l'enfant. Alors tout disparut autour de
lui, tout s'effaça: et il restait les yeux fixés sur cette figure
rose et bouffie; et peu à peu, la chaleur du petit corps, à
travers les langes et le drap de la soutane, lui gagnait les
jambes, le pénétrait comme une caresse très légère, très
bonne, très chaste, une caresse délicieuse qui lui mettait
[5]
des larmes aux yeux.
Le bruit des mangeurs devenait effrayant. L'enfant,
agacé par ces clameurs, se mit à pleurer.
Une voix s'écria:
--Dis donc, l'abbé, donne-lui à téter.
[10]
Et une explosion de rires secoua la salle. Mais la mère
s'était levée; elle prit son fils et l'emporta dans la chambre
voisine. Elle revint au bout de quelques minutes en déclarant
qu'il dormait tranquillement dans son berceau.
Et le repas continua. Hommes et femmes sortaient de
[15]
temps en temps dans la cour, puis rentraient se mettre à
table. Les viandes, les légumes, le cidre et le vin s'engouffraient
dans les bouches, gonflaient les ventres, allumaient
les yeux, faisaient délirer les esprits.
La nuit tombait quand on prit le café. Depuis
[20]
long-temps le prêtre avait disparu, sans qu'on s'étonnât de son
absence.
La jeune mère enfin se leva pour aller voir si le petit
dormait toujours. Il faisait sombre à présent: Elle pénétra
dans la chambre à tâtons; et elle avançait les bras
[25]
étendus, pour ne point heurter de meuble. Mais un bruit
singulier l'arrêta net; et elle ressortit effarée, sûre d'avoir
entendu remuer quelqu'un. Elle rentra dans la salle, fort
pâle, tremblante, et raconta la chose. Tous les hommes
se levèrent en tumulte, gris et menaçants; et le père, une
[30]
lampe à la main, s'élança.
L'abbé, à genoux près du berceau, sanglotait, le front
sur l'oreiller où reposait la tête de l'enfant.
TOlNE
I
On le connaissait à dix lieues aux environs le père Toine,
le gros Toine, Toine-ma-Fine, Antoine Mâcheblé, dit
Brûlot, le cabaretier de Tournevent.
Il avait rendu célèbre le hameau enfoncé dans un pli
[5]
du vallon qui descendait vers la mer, pauvre hameau paysan
composé de dix maisons normandes entourées de
fossés et d'arbres.
Elles étaient là, ces maisons, blotties dans ce ravin couvert
d'herbe et d'ajonc, derrière la courbe qui avait fait
[10]
nommer ce lieu Tournevent. Elles semblaient avoir
cherché un abri dans ce trou comme les oiseaux qui se
cachent dans les sillons les jours d'ouragan, un abri contre
le grand vent de mer, le vent du large, le vent dur et salé,
qui ronge et brûle comme le feu, dessèche et détruit comme
[15]
les gelées d'hiver.
Mais le hameau tout entier semblait être la propriété
d'Antoine Mâcheblé, dit Brûlot, qu'on appelait d'ailleurs
aussi souvent Toine et Toine-ma-Fine, par suite d'une
locution dont il se servait sans cesse:
[20]
--Ma Fine est la première de France.
Sa Fine, c'était son cognac, bien entendu.
Depuis vingt ans il abreuvait le pays de sa Fine et de
ses Brûlots, car chaque fois qu'on lui demandait:
--Qu'est-ce que j'allons bé, pé Toine?
[25]
Il répondait invariablement:
--Un brûlot, mon gendre, ça chauffe la tripe et ça
nettoie la tête; y a rien de meilleur pour le corps.
Il avait aussi cette coutume d'appeler tout le monde
«mon gendre,» bien qu'il n'eût jamais eu de fille mariée
[5]
ou à marier.
Ah! oui, on le connaissait Toine Brûlot, le plus gros
homme du canton, et même de l'arrondissement. Sa petite
maison semblait dérisoirement trop étroite et trop basse
pour le contenir, et quand on le voyait debout sur sa
[10]
porte où il passait des journées entières, on se demandait
comment il pourrait entrer dans sa demeure. Il y rentrait
chaque fois que se présentait un consommateur, car
Toine-ma-Fine était invité de droit à prélever son petit
verre sur tout ce qu'on buvait chez lui.
[15]
Son café avait pour enseigne: «Au rendez-vous des
Amis,» et il était bien, le pé Toine, l'ami de toute la
contrée. On venait de Fécamp et de Montivilliers pour le
voir et pour rigoler en l'écoutant, car il aurait fait rire une
pierre de tombe, ce gros homme. Il avait une manière
[20]
de blaguer les gens sans les fâcher, de cligner de l'oeil pour
exprimer ce qu'il ne disait pas, de se taper sur la cuisse
dans ses accès de gaieté qui vous tirait le rire du ventre
malgré vous, à tous les coups. Et puis c'était une curiosité
rien que de le regarder boire. Il buvait tant qu'on lui en
[25]
offrait, et de tout, avec une joie dans son oeil malin, une
joie qui venait de son double plaisir, plaisir de se régaler
d'abord et d'amasser des gros sous, ensuite pour sa
régalade.
Les farceurs du pays lui demandaient:
[30]
--Pourquoi que tu ne bé point la mé, pé Toine?
Il répondait:
--Y a deux choses qui m'opposent, primo qu'al'est
salée, et deusio qu'i faudrait la mettre en bouteille, vu que
mon abdomin n'est point pliable pour bé à c'te tasse-là!
Et puis il fallait l'entendre se quereller avec sa femme.
C'était une telle comédie qu'on aurait payé sa place de
[5]
bon coeur. Depuis trente ans qu'ils étaient mariés, ils se
chamaillaient tous les jours. Seulement Toine rigolait,
tandis que sa bourgeoise se fâchait. C'était une grande
paysanne, marchant à longs pas d'échassier, et portant
une tête de chat-huant en colère. Elle passait son temps.
[10]
à élever des poules dans une petite cour, derrière le cabaret,
et elle était renommée pour la façon dont elle savait engraisser
les volailles.
Quand on donnait un repas à Fécamp chez des gens de
la haute, il fallait, pour que le dîner fût goûté, qu'on y
[15]
mangeât une pensionnaire de la mé Toine.
Mais elle était née de mauvaise humeur et elle avait
continué à être mécontente de tout. Fâchée contre le
monde entier, elle en voulait principalement à son mari.
Elle lui en voulait de sa gaieté, de sa renommée, de sa
[20]
santé et de son embonpoint. Elle le traitait de propre à
rien, parce qu'il gagnait de l'argent sans rien faire, de
sapas, parée qu'il mangeait et buvait comme dix hommes
ordinaires, et il ne se passait point de jour sans qu'elle
déclarât d'un air exaspéré:
[25]
--Ça serait-il point mieux dans l'étable à cochons, un
quétou comme ça? C'est que d'la graisse, que ça en fait
mal au coeur.
Et elle lui criait dans la figure:
--Espère, espère un brin; j'verrons c'qu'arrivera,
[30]
j'verrons ben! Ça crèvera comme un sac à grain, ce gros bouffi!
Toine riait de tout son coeur en se tapant sur le ventre et
Répondait:
--Eh! la mé Poule, ma planche, tâche d'engraisser
comme ça d'la volaille. Tâche pour voir.
Et relevant sa manche sur son bras énorme:
--En v'là un aileron, la mé, en v'là un.
[5]
Et les consommateurs tapaient du poing sur les tables
en se tordant de joie, tapaient du pied sur la terre du sol,
et crachaient par terre dans un délire de gaieté.
La vieille furieuse reprenait:
--Espère un brin... espère un brin... j'verrons
[10]
c'qu'arrivera... ça crèvera comme un sac à grain...
Et elle s'en allait furieuse, sous les rires des buveurs.
Toine, en effet, était surprenant à voir, tant il était
devenu épais et gros, rouge et soufflant. C'était un de ces
êtres énormes sur qui la mort semble s'amuser, avec des
[15]
ruses, des gaietés et des perfidies bouffonnes, rendant
irrésistiblement comique son travail lent de destruction.
Au lieu de se montrer comme elle fait chez les autres, la
gueuse, de se montrer dans les cheveux blancs, dans la
maigreur, dans les rides, dans l'affaissement croissant qui
[20]
fait dire avec un frisson: «Bigre! comme il a changé!»
elle prenait plaisir à l'engraisser, celui-là, à le faire monstrueux
et drôle, à l'enluminer de rouge et de bleu, à le
souffler, à lui donner l'apparence d'une santé surhumaine;
et les déformations qu'elle inflige à tous les êtres devenaient
[25]
chez lui risibles, cocasses, divertissantes, au lieu d'être
sinistres et pitoyables.
--Espère un brin, répétait la mère Toine, j'verrons ce
qu'arrivera.
II
Il arriva que Toine eut une attaque et tomba paralysé.
[30]
On coucha ce colosse dans la petite chambre derrière la
cloison du café, afin qu'il pût entendre ce qu'on disait à
côté, et causer avec les amis, car sa tête était demeurée
libre, tandis que son corps, un corps énorme, impossible à
remuer, à soulever, restait frappé d'immobilité. On
[5]
espérait, dans les premiers temps, que ses grosses jambes
reprendraient quelque énergie, mais cet espoir disparut
bientôt, et Toine-ma-Fine passa ses jours et ses nuits dans
son lit qu'on ne retapait qu'une fois par semaine, avec le
secours de quatre voisins qui enlevaient le cabaretier par
[10]
les quatre membres pendant qu'on retournait sa paillasse.
Il demeurait gai pourtant, mais d'une gaieté différente,
plus timide, plus humble, avec des craintes de petit enfant
devant sa femme qui piaillait toute la journée:
--Le v'là, le gros sapas, le v'là, le propre à rien, le
[15]
faigniant, ce gros soûlot! C'est du propre, c'est du propre!
Il ne répondait plus. Il clignait seulement de l'oeil
derrière le dos de la vieille et il se retournait sur sa couche,
seul mouvement qui lui demeurât possible. Il appelait
cet exercice faire un «va-t-au nord,» ou un «va-t-au sud.»
[20]
Sa grande distraction maintenant c'était d'écouter les
conversations du café, et de dialoguer à travers le mur;
quand il reconnaissait les voix des amis, il criait:
--«Hé, mon gendre, c'est té Célestin?»
Et Célestin Maloisel répondait:
[25]
--C'est mé, pé Toine. C'est-il que tu regalopes, gros
lapin?
Toine-ma-Fine prononçait:
--Pour galoper, point encore. Mais je n'ai point
maigri, l'coffre est bon.
[30]
Bientôt, il fit venir les plus intimes dans sa chambre et
on lui tenait compagnie, bien qu'il se désolât de voir qu'on
buvait sans lui. Il répétait:
--C'est ça qui me fait deuil, mon gendre, de n'pu goûter
d'ma fine, nom d'un nom. L'reste, j'm'en gargarise,
mais de ne point bé ça me fait deuil.
Et la tête de chat-huant de la mère Toine apparaissait
[5]
dans la fenêtre. Elle criait:
--Guètez-le, guètez-le, à c't'heure ce gros faigniant,
qu'y faut nourrir, qu'i faut laver, qu'i faut nettoyer comme
un porc.
Et quand la vieille avait disparu, un coq aux plumes
[10]
rouges sautait parfois sur la fenêtre, regardait d'un oeil
rond et curieux dans la chambre, puis poussait son cri
sonore. Et parfois aussi, une ou deux poules volaient
jusqu'aux pieds du lit, cherchant des miettes sur le
sol.
[15]
Les amis de Toine-ma-Fine désertèrent bientôt la salle
du café, pour venir, chaque après-midi, faire la causette
autour du lit du gros homme. Tout couché qu'il était, ce
farceur de Toine, il les amusait encore. Il aurait fait
rire le diable, ce malin-là. Ils étaient trois qui reparaissait
[20]
tous les jours: Célestin Maloisel, un grand maigre,
un peu tordu comme un tronc de pommier, Prosper Horslaville,
un petit sec avec un nez de furet, malicieux, futé
comme un renard, et Césaire Paumelle, qui ne parlait
jamais, mais qui s'amusait tout de même.
[25]
On apportait une planche de la cour, on la posait au
bord du lit et on jouait aux dominos pardi, et on faisait
de rudes parties, depuis deux heures jusqu'à six.
Mais la mère Toine devint bientôt insupportable. Elle
ne pouvait point tolérer que son gros faignant d'homme
[30]
continuât à se distraire, en jouant aux dominos dans son
lit; et chaque fois qu'elle voyait une partie commencée,
elle s'élançait avec fureur, culbutait la planche,
saisissait le jeu, le rapportait dans le café et déclarait que
c'était assez de nourrir ce gros suiffeux à ne rien faire
sans le voir encore se divertir comme pour narguer le
pauvre monde qui travaillait toute la journée.
[5]
Célestin Maloisel et Césaire Paumelle courbaient la
tête, mais Prosper Horslaville excitait la vieille, s'amusait
de ses colères.
La voyant un jour plus exaspérée que de coutume, il
lui dit:
[10]
--Hé! la mé, savez-vous c'que j'f'rais, mé, si j'étais de
vous?
Elle attendit qu'il s'expliquât, fixant sur lui son oeil de
chouette.
Il reprit:
[15]
--Il est chaud comme un four, vot'homme, qui n'sort
point d'son lit. Eh ben, mé, j'li f'rais couver des oeufs.
Elle demeura stupéfaite, pensant qu'on se moquait
d'elle, considérant la figure mince et rusée du paysan qui
continua:
[20]
--J'y en mettrais cinq sous un bras, cinq sous l'autre,
l'même jour que je donnerais la couvée à une poule. Ça
naîtrait d'même. Quand ils seraient éclos j'porterais à
vot' poule les poussins de vot' homme pour qu'a les élève.
Ça vous en f'rait de la volaille, la mé!
[25]
La vieille interdite demanda:
--Ça se peut-il?
L'homme reprit:
--Si ça s'peut! Pourqué que ça n'se pourrait point!
Pisqu'on fait ben couver des oeufs dans une boite chaude,
[30]
on peut en mett' couver dans un lit.
Elle fut frappée par ce raisonnement et s'en alla, songeuse
et calmée.
Huit jours plus tard elle entra dans la chambre de Toine
avec son tablier plein d'oeufs. Et elle dit:
--J'viens d'mett' la jaune au nid avec dix oeufs. En
v'là dix pour té. Tâche de n'point les casser.
[5]
Toine éperdu, demanda:
--Qué que tu veux?
Elle répondit:
--J'veux qu'tu les couves, propre à rien.
Il rit d'abord; puis, comme elle insistait, il se fâcha, il
[10]
résista, il refusa résolument de laisser mettre sous ses gros
bras cette graine de volaille que sa chaleur ferait éclore.
Mais la vieille, furieuse, déclara:
--Tu n'auras point d'fricot tant que tu n'les prendras
point. J'verrons ben c'qu'arrivera.
[15]
Toine, inquiet, ne répondit rien.
Quand il entendit sonner midi, il appela:
--Hé! la mé, la soupe est-elle cuite?
La vieille cria de sa cuisine:
--Y a point de soupe pour té, gros faigniant.
[20]
Il crut qu'elle plaisantait et attendit, puis il pria,
supplia, jura, fit des «va-t-au nord et des va-t-au sud»
désespérés, tapa la muraille à coups de poing, mais il dut se
résigner à laisser introduire dans sa couche cinq oeufs
contre son flanc gauche. Après quoi il eut sa soupe.
[25]
Quand ses amis arrivèrent, ils le crurent tout à fait
mal, tant il paraissait drôle et gêné.
Puis on fit la partie de tous les jours. Mais Toine semblait
n'y prendre aucun plaisir et n'avançait la main
qu'avec des lenteurs et des précautions infinies.
[30]
--T'as donc l'bras noué, demandait Horslaville.
Toine répondit:
--J'ai quasiment t'une lourdeur dans l'épaule.
Soudain, on entendit entrer dans le café, les joueurs se
turent.
C'était le maire avec l'adjoint. Ils demandèrent deux
verres de fine et se mirent à causer des affaires du pays.
[5]
Comme ils parlaient à voix basse, Toine Brûlot voulut
coller son oreille contre le mur, et, oubliant ses oeufs, il
fit un brusque «va-t-au nord» qui le coucha sur une
omelette.
Au juron qu'il poussa, la mère Toine accourut, et
[10]
devinant le désastre, le découvrit d'une secousse. Elle
demeura d'abord immobile, indignée, trop suffoquée pour
parler devant le cataplasme jaune collé sur le flanc de son
homme.
Puis, frémissant de fureur, elle se rua sur le paralytique
[15]
et se mit à lui taper de grands coups sur le ventre, comme
lorsqu'elle lavait son linge au bord de la mare. Ses mains
tombaient l'une après l'autre avec un bruit sourd, rapides
comme les pattes d'un lapin qui bat du tambour.
Les trois amis de Toine riaient à suffoquer, toussant,
[20]
éternuant, poussant des cris, et le gros homme effaré
parait les attaques de sa femme avec prudence, pour ne
point casser encore les cinq oeufs qu'il avait de l'autre côté.
III
Toine fut vaincu. Il dut couver, il dut renoncer aux
parties de domino, renoncer à tout mouvement, car la
[25]
vieille le privait de nourriture avec férocité chaque fois
qu'il cassait un oeuf.
Il demeurait sur le dos, l'oeil au plafond, immobile, les
bras soulevés comme des ailes, échauffant contre lui les
germes de volailles enfermés dans les coques blanches.
Il ne parlait plus qu'à voix basse comme s'il eût craint
le bruit autant que le mouvement, et il s'inquiétait de la
couveuse jaune qui accomplissait dans le poulailler la
même besogne que lui.
[5]
Il demandait à sa femme:
--La jaune a-t-elle mangé la nuit?
Et la vieille allait de ses poules à son homme, et de son
homme à ses poules, obsédée, possédée par la préoccupation
des petits poulets qui mûrissaient dans le lit et dans
[10]
le nid.
Les gens du pays qui savaient l'histoire s'en venaient,
curieux et sérieux, prendre des nouvelles de Toine. Ils
entraient à pas légers comme on entre chez les malades et
demandaient avec intérêt:
[15]
-~Eh bien! ça va-t-il?
Toine répondait:
--Pour aller, ça va, mais j'ai maujeure tant que ça
m'échauffe. J'ai des frémis qui me galopent sur la peau.
Or, un matin, sa femme entra très émue et déclara:
[20]
--La jaune en a sept. Y avait trois oeufs de mauvais.
Toine sentit battre son coeur.--Combien en aurait-il,
lui?
Il demanda:
--Ce sera tantôt?--avec une angoisse de femme qui
[25]
va devenir mère.
La vieille répondit d'un air furieux, torturée par la
crainte d'un insuccès:
--Faut croire!
Ils attendirent. Les amis prévenus que les temps
[30]
étaient proches arrivèrent bientôt inquiets eux-mêmes.
On en jasait dans les maisons. On allait s'informer aux
portes voisines.
Vers trois heures, Toine s'assoupit. Il dormait maintenant
la moitié des jours. Il fut réveillé soudain par
un chatouillement inusité sous le bras droit. Il y porta
aussitôt la main gauche et saisit une bête couverte de
[5]
duvet jaune, qui remuait dans ses doigts.
Son émotion fut telle, qu'il se mit à pousser des cris, et
il lâcha le poussin qui courut sur sa poitrine. Le café
était plein de monde. Les buveurs se précipitèrent, envahirent
la chambre, firent cercle comme autour d'un
[10]
saltimbanque, et la vieille étant arrivée cueillit avec
précaution la bestiole blottie sous la barbe de son mari.
Personne ne parlait plus. C'était par un jour chaud
d'avril. On entendait par la fenêtre ouverte glousser la
poule jaune appelant ses nouveau-nés.
[15]
Toine, qui suait d'émotion, d'angoisse, d'inquiétude,
murmura:
--J'en ai encore un sous le bras gauche, à c't'heure.
Sa femme plongea dans le lit sa grande main maigre, et
ramena un second poussin, avec des mouvements
[20]
soigneux de sage-femme.
Les voisins voulurent le voir. On se le repassa en le considérant
attentivement comme s'il eût été un phénomène.
Pendant vingt minutes, il n'en naquit pas, puis quatre
sortirent en même temps de leurs coquilles.
[25]
Ce fut une grande rumeur parmi les assistants. Et
Toine sourit, content de son succès, commençant à
s'enorgueillir de cette paternité singulière. On n'en avait
pas souvent vu comme lui, tout de même! C'était un
drôle d'homme, vraiment!
[30]
Il déclara:
--Ça fait six. Nom de nom qué baptême!
Et un grand rire s'éleva dans le public. D'autres
personnes emplissaient le café. D'autres encore attendaient
devant la porte. On se demandait:
--Combien qu'i en a?
--Yen a six.
[5]
--La mère Toine portait à la poule cette famille nouvelle,
et la poule gloussait éperdument, hérissait ses plumes,
ouvrait les ailes toutes grandes pour abriter la troupe
grossissante de ses petits.
--En v'là encore un! cria Toine.
[10]
Il s'était trompé, il y en avait trois! Ce fut un
triomphe! Le dernier creva son enveloppe à sept heures
du soir. Tous les oeufs étaient bons! Et Toine affolé de
joie, délivré, glorieux, baisa sur le dos le frêle animal,
faillit l'étouffer avec ses lèvres. Il voulut le garder dans
[15]
son lit, celui-là, jusqu'au lendemain, saisi par une
tendresse de mère pour cet être si petiot qu'il avait donné
à la vie; mais la vieille l'emporta comme les autres sans
écouter les supplications de son homme.
Les assistants, ravis, s'en allèrent en devisant de
[20]
l'événement, et Horslaville resté le dernier, demanda:
--Dis donc, pé Toine, tu m'invites à fricasser l'premier,
pas vrai?
A cette idée de fricassée, le visage de Toine s'illumina,
et le gros homme répondit:
[25]
--Pour sûr que je t'invite, mon gendre.
LE PÈRE MILON
Depuis un mois, le large soleil jette aux champs sa
flamme cuisante. La vie radieuse éclot sous cette averse
de feu; la terre est verte à perte de vue. Jusqu'aux bords
de l'horizon, le ciel est bleu. Les fermes normandes
[5]
semées par la plaine semblent, de loin, de petits bois,
enfermées dans leur ceinture de hêtres élancés. De près,
quand on ouvre la barrière vermoulue, on croit voir un
jardin géant, car tous les antiques pommiers, osseux
comme les paysans, sont en fleur. Les vieux troncs noirs,
[10]
crochus, tortus, alignés par la cour, étalent sous le ciel
leurs dômes éclatants, blancs et roses. Le doux parfum
de leur épanouissement se mêle aux grasses senteurs des
tables ouvertes et aux vapeurs du fumier qui fermente,
couvert de poules.
[15]
Il est midi. La famille dîne à l'ombre du poirier planté
devant la porte: le père, la mère; les quatre enfants, les
deux servantes et les trois valets. On ne parle guère. On
mange la soupe, puis on découvre le plat de fricot plein
de pommes de terre au lard.
[20]
De temps en temps, une servante se lève et va remplir
au cellier la cruche au cidre.
L'homme, un grand gars de quarante ans, contemple,
contre sa maison, une vigne restée nue, et courant, tordue
comme un serpent, sous les volets, tout le long du mur.
[25]
Il dit enfin: «La vigne au père bourgeonne de bonne
heure c't'année. P't-être qu'a donnera.»
La femme aussi se retourne et regarde, sans dire un mot.
Cette vigne est plantée juste à la place où le père a été
fusillé.
C'était pendant la guerre de 1870. Les Prussiens
[5]
occupaient tout le pays. Le général Faidherbe, avec l'armée
du Nord, leur tenait tête.
Or l'état-major prussien s'était posté dans cette ferme.
Le vieux paysan qui la possédait, le père Milon, Pierre,
les avait reçus et installés de son mieux.
[10]
Depuis un mois l'avant-garde allemande restait en
observation dans le village. Les Français demeuraient
immobiles, à dix lieues de là; et cependant, chaque nuit,
des uhlans disparaissaient.
Tous les éclaireurs isolés, ceux qu'on envoyait faire des
[15]
rondes, alors qu'ils partaient à deux ou trois seulement,
ne rentraient jamais.
On les ramassait morts, au matin, dans un champ, au
bord d'une cour, dans un fossé. Leurs chevaux eux-mêmes
gisaient le long des routes, égorgés d'un coup de
[20]
sabre.
Ces meurtres semblaient accomplis par les mêmes
hommes, qu'on ne pouvait découvrir.
Le pays fut terrorisé. On fusilla des paysans sur une
simple dénonciation, on emprisonna des femmes; on voulut
[25]
obtenir, par la peur, des révélations des enfants. On ne
découvrit rien.
Mais voilà qu'un matin, on aperçut le père Milon étendu
dans son écurie, la figure coupée d'une balafre.
Deux uhlans éventrés furent retrouvés à trois kilomètres
[30]
de la ferme. Un d'eux tenait encore à la main son
arme ensanglantée. Il s'était battu, défendu.
Un conseil de guerre ayant été aussitôt constitué, en
plein air, devant la ferme, le vieux fut amené.
Il avait soixante-huit ans. Il était petit, maigre, un peu
tors, avec de grandes mains pareilles à des pinces de crabe.
[5]
Ses cheveux ternes, rares et légers comme un duvet de
jeune canard, laissaient voir partout la chair du crâne.
La peau brune et plissée du cou montrait de grosses veines
qui s'enfonçaient sous les mâchoires et reparaissaient aux
tempes. Il passait dans la contrée pour avare et difficile
[10]
en affaires.
On le plaça debout, entre quatre soldats, devant la
table de cuisine tirée dehors. Cinq officiers et le colonel
s'assirent en face de lui.
Le colonel prit la parole en français.
[15]
--Père Milon, depuis que nous sommes ici, nous n'avons
eu qu'à nous louer de vous. Vous avez toujours été complaisant
et même attentionné pour nous. Mais aujourd'hui
une accusation terrible pèse sur vous, et il faut que la
lumière se fasse. Comment avez-vous reçu la blessure que
[20]
vous portez sur la figure?
Le paysan ne répondit rien.
Le colonel reprit:
--Votre silence vous condamne, père Milon. Mais je
veux que vous me répondiez, entendez-vous? Savez-vous
[25]
qui a tué les deux uhlans qu'on a trouvés ce matin près du
Calvaire?
Le vieux articula nettement:
--C'est mé.
Le colonel, surpris, se tut une seconde, regardant
[30]
fixement le prisonnier. Le père Milon demeurait impassible,
avec son air abruti de paysan, les yeux baissés comme s'il
eût parlé à son curé. Une seule chose pouvait révéler un
trouble intérieur, c'est qu'il avalait coup sur coup sa
salive, avec un effort visible, comme si sa gorge eût été
tout à fait étranglée.
La famille du bonhomme, son fils Jean, sa bru et deux
[5]
petits enfants se tenaient à dix pas en arrière, effarés et
consternés.
Le colonel reprit:
--Savez-vous aussi qui a tué tous les éclaireurs de notre
armée qu'on retrouve chaque matin, par la campagne,
[10]
depuis un mois?
Le vieux répondit avec la même impassibilité de brute:
--C'est mé.
~-C'est vous qui les avez tués tous?
--Tretous, oui, c'est mé.
[15]
--Vous seul?
--Mé seul.
--Dites-moi comment vous vous y preniez.
Cette fois l'homme parut ému; la nécessité de parler
longtemps le gênait visiblement. Il balbutia:
[20]
--Je sais-ti, mé? J'ai fait ça comme ça s'trouvait.
Le colonel reprit:
--Je vous préviens qu'il faudra que vous me disiez
tout. Vous ferez donc bien de vous décider immédiatement.
Comment avez-vous commencé?
[25]
L'homme jeta un regard inquiet sur sa famille attentive
derrière lui. Il hésita un instant encore, puis, tout à coup,
se décida.
--Je r'venais un soir, qu'il était p't-être dix heures, le
lend'main que vous étiez ici. Vous, et pi vos soldats,
vous m'aviez pris pour pu de chinquante écus de fourrage
avec une vaque et deux moutons. Je me dis: Tant qu'i
me prendront de fois vingt écus, tant que je leur y revaudrai
ça. Et pi j'avais d'autres choses itou su l'coeur, que
j'vous dirai. V'là qu'j'en aperçois un d'vos cavaliers qui
fumait sa pipe su mon fossé, derrière ma grange. J'allai
décrocher ma faux et je r'vins à p'tits pas par derrière,
[5]
qu'il n'entendit seulement rien. Et j'li coupai la tête
d'un coup, d'un seul, comme un épi, qu'il n'a pas seulement
dit «ouf!» Vous n'auriez qu'à chercher au fond d'la mare;
vous le trouveriez dans un sac à charbon, avec une pierre
de la barrière.
[10]
«J'avais mon idée. J'pris tous ses effets d'puis les
bottes jusqu'au bonnet et je les cachai dans le four à
plâtre du bois Martin, derrière la cour.»
Le vieux se tut. Les officiers, interdits, se regardaient.
L'interrogatoire recommença; et voici ce qu'ils apprirent:
[15]
Une fois son meurtre accompli, l'homme avait vécu avec
cette pensée: «Tuer des Prussiens!» Il les haïssait d'une
haine sournoise et acharnée de paysan cupide et patriote
aussi. Il avait son idée, comme il disait. Il attendit
quelques jours.
[20]
On le laissait libre d'aller et de venir, d'entrer et de
sortir à sa guise, tant il s'était montré humble envers les
vainqueurs, soumis et complaisant. Or il voyait, chaque
soir, partir les estafettes; et il sortit, une nuit, ayant
entendu le nom du village où se rendaient les cavaliers, et
[25]
ayant appris, dans la fréquentation des soldats, les quelques
mots d'allemand qu'il lui fallait.
Il sortit de sa cour, se glissa dans le bois, gagna le four
à plâtre, pénétra au fond de la longue galerie et, ayant
retrouvé par terre les vêtements du mort, il s'en vêtit.
[30]
Alors il se mit à rôder par les champs, rampant, suivant
les talus pour se cacher, écoutant les moindres bruits,
inquiet comme un braconnier.
Lorsqu'il crut l'heure arrivée, il se rapprocha de la route
et se cacha dans une broussaille. Il attendit encore.
[5]
Enfin, vers minuit, un galop de cheval sonna sur la terre
dure du chemin. L'homme mit l'oreille à terre pour
s'assurer qu'un seul cavalier s'approchait, puis il
s'apprêta.
Le uhlan arrivait au grand trot, rapportant des dépêches.
[10]
Il allait, l'oeil en éveil, l'oreille tendue. Dès qu'il ne fut
plus qu'à dix pas, le père Milon se traîna en travers de la
route en gémissant: «
Hilfe! Hilfe!
A l'aide, à l'aide!»
Le cavalier s'arrêta, reconnut un Allemand démonté, le
crut blessé, descendit de cheval, s'approcha sans soupçonner
[15]
rien, et, comme il se penchait sur l'inconnu, il reçut au
milieu du ventre la longue lame courbée du sabre. Il
s'abattit, sans agonie, secoué seulement par quelques frissons
suprêmes.
Alors le Normand, radieux, d'une joie muette de vieux
[20]
paysan, se releva, et, pour son plaisir, coupa la gorge du
cadavre. Puis, il le traîna jusqu'au fossé et l'y jeta.
Le cheval, tranquille, attendait son maître. Le père
Milon se mit en selle, et il partit au galop à travers les
plaines.
[25]
Au bout d'une heure, il aperçut encore deux uhlans
côte à côte qui rentraient au quartier. Il alla droit sur
eux, criant encore: «
Hilfe! Hilfe!
» Les Prussiens le
laissaient venir, reconnaissant l'uniforme, sans méfiance.
aucune. Et il passa, le vieux, comme un boulet entre les
[30]
deux, les abattant l'un et l'autre avec son sabre et un
revolver.
Puis il égorgea les chevaux, des chevaux allemands!
Puis il rentra doucement au four à plâtre et cacha un
cheval au fond de la sombre galerie. Il y quitta son uniforme,
reprit ses hardes de gueux et, regagnant son lit,
dormit jusqu'au matin.
[5]
Pendant quatre jours, il ne sortit pas, attendant la fin
de l'enquête ouverte; mais, le cinquième jour, il repartit,
et tua encore deux soldats par le même stratagème. Dès
lors, il ne s'arrêta plus. Chaque nuit, il errait, il rôdait à
l'aventure, abattant des Prussiens tantôt ici, tantôt là,
[10]
galopant par les champs déserts, sous la lune, uhlan perdu,
chasseur d'hommes. Puis, sa tâche finie, laissant derrière
lui des cadavres couchés le long des routes, le vieux cavalier
rentrait cacher au fond du tour à plâtre son cheval et son
uniforme.
[15]
Il allait vers midi, d'un air tranquille, porter de l'avoine
et de l'eau à sa monture restée au fond du souterrain, et
il la nourrissait à profusion, exigeant d'elle un grand
travail.
Mais, la veille, un de ceux qu'il avait attaqués se tenait
[20]
sur ses gardes et avait coupé d'un coup de sabre la figure
du vieux paysan.
Il les avait tués cependant tous les deux! Il était
revenu encore, avait caché le cheval et repris ses humbles
habits; mais, en rentrant, une faiblesse l'avait saisi et il
[25]
s'était traîné jusqu'à l'écurie, ne pouvant plus gagner la
maison.
On l'avait trouvé là tout sanglant, sur la paille...
Quand il eut fini son récit, il releva soudain la tête et
regarda fièrement les officiers prussiens.
[30]
Le colonel, qui tirait sa moustache, lui demanda:
--Vous n'avez plus rien à dire?
--Non, pu rien; l'compte est juste: j'en ai tué seize, pas
un de pus, pas un de moins.
--Vous savez que vous allez mourir?
[5]
--J'vous ai pas d'mandé de grâce.
--Avez-vous été soldat?
--Oui. J'ai fait campagne, dans le temps. Et puis,
c'est vous qu'avez tué mon père, qu'était soldat de
l'Empereur premier. Sans compter que vous avez tué mon
[10]
fils cadet, François, le mois dernier, auprès d'Évreux. Je
vous en devais, j'ai payé. Je sommes quittes.
Les officiers se regardaient.
Le vieux reprit:
--Huit pour mon père, huit pour mon fieu, je sommes
[15]
quittes. J'ai pas été vous chercher querelle, mé! J'vous
connais point! J'sais pas seulement d'où qu'vous v'nez.
Vous v'là chez mé, que vous y commandez comme si
c'était chez vous. Je m'suis vengé su l's autres. J'm'en
r'pens point.
[20]
Et, redressant son torse ankylosé, le vieux croisa ses
bras dans une pose d'humble héros.
Les Prussiens se parlèrent bas longtemps. Un capitaine,
qui avait aussi perdu son fils, le mois dernier, défendait ce
gueux magnanime.
[25]
Alors le colonel se leva et, s'approchant du père Milon,
baissant la voix:
--Écoutez, le vieux, il y a peut-être un moyen de vous
sauver la vie, c'est de...
Mais le bonhomme n'écoutait point, et, les yeux plantés
[30]
droit sur l'officier vainqueur, tandis que le vent agitait les
poils follets de son crâne, il fit une grimace affreuse qui
crispa sa maigre face toute coupée par la balafre, et,
gonflant sa poitrine, il cracha, de toute sa force, en pleine
figure du Prussien.
Le colonel, affolé, leva la main, et l'homme, pour la
seconde fois, lui cracha par la figure.
[5]
Tous les officiers s'étaient dressés et hurlaient des ordres
en même temps.
En moins d'une minute, le bonhomme, toujours impassible,
fut collé contre le mur et fusillé, alors qu'il envoyait
des sourires à Jean, son fils ainé; à sa bru et aux deux petits,
[10]
qui regardaient, éperdus.