GAUTIER

LA MILLE ET DEUXIÈME NUIT

IL y avait une fois dans la ville du Caire un jeune homme

nommé Mahmoud-Ben-Ahmed, qui demeurait sur la place

de l'Esbekick.

Son père et sa mère étaient morts depuis quelques années

[5]

en lui laissant une fortune médiocre, mais suffisante pour

qu'il pût vivre sans avoir recours au travail de ses mains:

d'autres auraient essayé de charger un vaisseau de

marchandises ou de joindre quelques chameaux chargés

d'étoffes précieuses à la caravane qui va de Bagdad à

[10]

la Mecque; mais Mahmoud-Ben-Ahmed préférait vivre.

tranquille, et ses plaisirs consistaient à fumer du tombeki

dans son narguilhé, en prenant des sorbets et en mangeant

des confitures sèches de Damas.

Quoiqu'il fût bien fait de sa personne, de visage régulier

[15]

et de mine agréable, il ne cherchait pas les aventures, et

avait répondu plusieurs fois aux personnes qui le pressaient

de se marier et lui proposaient des partis riches et convenables,

qu'il n'était pas encore temps et qu'il ne se

sentait nullement d'humeur à prendre femme.

[20]

Mahmoud-Ben-Ahmed avait reçu une bonne éducation:

il lisait couramment dans les livres les plus anciens,

possédait une belle écriture, savait par coeur les versets du

Coran, les remarques des commentateurs, et eût récité

sans se tromper d'un vers les Moallakats des fameux

[25]

poètes affichés aux portes des mosquées; il était un peu

poète lui-même et composait volontiers des vers assonants

et rimés, qu'il déclamait sur des airs de sa façon avec

beaucoup de grâce et de charme.

A force de fumer son narguilhé et de rêver à la fraîcheur

[5]

du soir sur les dalles de marbre de sa terrasse, la tête de

Mahmoud-Ben-Ahmed s'était un peu exaltée: il avait

formé le projet d'être l'amant d'une péri ou tout au moins

d'une princesse du sang royal. Voilà le motif secret qui

lui faisait recevoir avec tant d'indifférence les propositions

[10]

de mariage et refuser les offres des marchands

d'esclaves. La seule compagnie qu'il pût supporter était

celle de son cousin Abdul-Malek, jeune homme doux et

timide qui semblait partager la modestie de ses goûts.

Un jour, Mahmoud-Ben-Ahmed se rendait au bazar pour

[15]

acheter quelques flacons d'atar-gull et autres drogueries

de Constantinople, dont il avait besoin. Il rencontra,

dans une rue fort étroite, une litière fermée par des rideaux

de velours incarnadin, portée par deux mules blanches et

précédée de zebeks et de chiaoux richement costumés. Il

[20]

se rangea contre le mur pour laisser passer le cortège;

mais il ne put le faire si précipitamment qu'il n'eût le

temps de voir, par l'interstice des courtines, qu'une folle

bouffée d'air souleva, une fort belle dame assise sur des

coussins de brocart d'or. La dame, se fiant sur l'épaisseur

[25]

des rideaux et se croyant à l'abri de tout regard téméraire,

avait relevé son voile à cause de la chaleur. Ce ne fut

qu'un éclair; cependant cela suffit pour faire tourner la

tête du pauvre Mahmoud-Ben-Ahmed: la dame avait le

teint d'une blancheur éblouissante, des sourcils que l'on

[30]

eût pu croire tracés au pinceau, une bouche de grenade

qui en s'entr'ouvrant laissait voir une double file de perles

d'Orient plus fines et plus limpides que celles qui forment

les bracelets et le collier de la sultane favorite, un air

agréable et fier, et dans toute sa personne je ne sais quoi

de noble et de royal.

Mahmoud-Ben-Ahmed, comme ébloui de tant de

[5]

perfections, resta longtemps immobile à la même place, et,

oubliant qu'il était sorti pour faire des emplettes, il retourna

chez lui les mains vides, emportant dans son coeur

la radieuse vision.

Toute la nuit il ne songea qu'à la belle inconnue, et dès

[10]

qu'il fut levé il se mit à composer en son honneur une

longue pièce de poésie, où les comparaisons les plus fleuries

et les plus galantes étaient prodiguées.

Ne sachant que faire, sa pièce achevée et transcrite sur

une belle feuille de papyrus avec de belles majuscules en

[15]

encre rouge et des fleurons dorés, il la mit dans sa manche

et sortit pour montrer ce morceau à son ami Abdul, pour

lequel il n'avait aucune pensée secrète.

En se rendant à la maison d'Abdul, il passa devant le

bazar et entra dans la boutique du marchand de parfums

[20]

pour prendre les flacons d'atar-gull. Il y trouva une belle

dame enveloppée d'un long voile blanc qui ne laissait

découvert que l'oeil gauche. Mahmoud-Ben-Ahmed, sur

ce seul oeil gauche, reconnut incontinent la belle dame du

palanquin. Son émotion fut si forte, qu'il fut obligé de

[25]

s'adosser à la muraille.

La dame au voile blanc s'aperçut du trouble de

Mahmoud-Ben-Ahmed, et lui demanda obligeamment ce qu'il

avait et si, par hasard, il se trouvait incommodé.

Le marchand, la dame et Mahmoud-Ben-Ahmed passèrent

[30]

dans l'arrière-boutique. Un petit nègre apporta

sur un plateau un verre d'eau de neige, dont

Mahmoud-Ben-Ahmed but quelques gorgées.

«Pourquoi donc ma vue vous a-t-elle causé une si vive

impression?» dit la dame d'un ton de voix fort doux et où

perçait un intérêt assez tendre.

Mahmoud-Ben-Ahmed lui raconta comment il l'avait

[5]

vue près de la mosquée du sultan Hassan à l'instant où les

rideaux de sa litière s'étaient un peu écartés, et que depuis

cet instant il se mourait d'amour pour elle.

«Vraiment, dit la dame, votre passion est née si subitement

que cela? je ne croyais pas que l'amour vînt si vite.

[10]

Je suis effectivement la femme que vous avez rencontrée

hier; je me rendais au bain dans ma litière, et comme la

chaleur était étouffante, j'avais relevé mon voile. Mais

vous m'avez mal vue, et je ne suis pas si belle que vous le

dites.»

[15]

En disant ces mots, elle écarta son voile et découvrit un

visage radieux de beauté, et si parfait, que l'envie n'aurait

pu y trouver le moindre défaut.

Vous pouvez juger quels furent les transports de

Mahmoud-Ben-Ahmed à une telle faveur; il se répandit en

[20]

compliments qui avaient le mérite, bien rare pour des

compliments, d'être parfaitement sincères et de n'avoir

rien d'exagéré. Comme il parlait avec beaucoup de feu

et de véhémence, le papier sur lequel ses vers étaient

transcrits s'échappa de sa manche et roula sur le plancher.

[25]

«Quel est ce papier? dit la dame, l'écriture m'en paraît

fort belle et annonce une main exercée.

--C'est, répondit le jeune homme en rougissant beaucoup,

une pièce de vers que j'ai composée cette nuit, ne

pouvant dormir. J'ai tâché d'y célébrer vos perfections;

[30]

mais la copie est bien loin de l'original, et mes vers n'ont

point les brillants qu'il faut pour célébrer ceux de vos

Yeux.»

La jeune dame lut ces vers attentivement, et dit en les

mettant dans sa ceinture:

«Quoiqu'ils contiennent beaucoup de flatteries, ils ne

sont vraiment pas mal tournés.»

[5]

Puis elle ajusta son voile et sortit de la boutique en

laissant tomber avec un accent qui pénétra le coeur de

Mahmoud-Ben-Ahmed:

«Je viens quelquefois, au retour du bain, acheter des

essences et des boites de parfumerie chez Bedredin.»

[10]

Le marchand félicita Mahmoud-Ben-Ahmed de sa

bonne fortune, et, l'emmenant tout au fond de sa boutique,

il lui dit bien bas à l'oreille:

«Cette jeune dame n'est autre que la princesse Ayesha,

fille du calife.»

[15]

Mahmoud-Ben-Ahmed rentra chez lui tout étourdi de

son bonheur et n'osant y croire. Cependant, quelque

modeste qu'il fût, il ne pouvait se dissimuler que la princesse

Ayesha ne l'eût regardé d'un oeil favorable. Le

hasard, ce grand entremetteur, avait été au delà de ses

[20]

plus audacieuses espérances. Combien il se félicita alors

de ne pas avoir cédé aux suggestions de ses amis qui

l'engageaient à prendre femme, et aux portraits séduisants

que lui faisaient les vieilles des jeunes filles à marier qui

ont toujours, comme chacun le sait, des yeux de gazelle,

[25]

une figure de pleine lune, des cheveux plus longs que la

queue d'Al Borack, la jument du Prophète, une bouche

de jaspe rouge, avec une haleine d'ambre gris, et mille

autres perfections qui tombent avec le haïck et le voile

nuptial: comme il fut heureux de se sentir dégagé de tout

[30]

lien vulgaire, et libre de s'abandonner tout entier à sa

nouvelle passion!

Il eut beau s'agiter et se tourner sur son divan, il ne

put s'endormir; l'image de la princesse Ayesha, étincelante

comme un oiseau de flamme sur un fond de soleil

couchant, passait et repassait devant ses yeux. Ne pouvant

trouver de repos, il monta dans un de ses cabinets de

[5]

bois de cèdre merveilleusement découpé que l'on applique,

dans les villes d'Orient, aux murailles extérieures des

maisons, afin d'y profiter de la fraîcheur et du courant

d'air qu'une rue ne peut manquer de former; le sommeil

ne lui vint pas encore, car le sommeil est comme le bonheur,

[10]

il fuit quand on le cherche; et, pour calmer ses esprits

par le spectacle d'une nuit sereine, il se rendit avec

son narguilhé sur la plus haute terrasse de son habitation.

L'air frais de la nuit, la beauté du ciel plus pailleté d'or

qu'une robe de péri et dans lequel la lune faisait voir ses

[15]

joues d'argent, comme une sultane pâle d'amour qui se

penche aux treillis de son kiosque, firent du bien à

Mahmoud-Ben-Ahmed, car il était poète, et ne pouvait rester

insensible au magnifique spectacle qui s'offrait à sa vue.

De cette hauteur, la ville du Caire se déployait devant

[20]

lui comme un de ces plans en relief où les giaours retracent

leurs villes fortes. Les terrasses ornées de pots de plantes

grasses, et bariolées de tapis; les places où miroitait l'eau

du Nil, car on était à l'époque de l'inondation; les jardins

d'où jaillissaient des groupes de palmiers, des touffes de

[25]

caroubiers ou de nopals; les iles de maisons coupées de

rues étroites; les coupoles d'étain des mosquées; les minarets

frêles et découpés à jour comme un hochet d'ivoire;

les angles obscurs ou lumineux des palais formaient un

coup d'oeil arrangé à souhait pour le plaisir des yeux.

[30]

Tout au fond, les sables cendrés de la plaine confondaient

leurs teintes avec les couleurs laiteuses du firmament, et

les trois pyramides de Giseh, vaguement ébauchées par

un rayon bleuâtre, dessinaient au bord de l'horizon leur

gigantesque triangle de pierre.

Assis sur une pile de carreaux et le corps enveloppé par

les circonvolutions élastiques du tuyau de son narguilhé,

[5]

Mahmoud-Ben-Ahmed tâchait de démêler dans la transparente

obscurité la forme lointaine du palais où dormait

la belle Ayesha. Un silence profond régnait sur ce tableau

qu'on aurait pu croire peint, car aucun souffle,

aucun murmure n'y révélaient la présence d'un être

[10]

vivant: le seul bruit appréciable était celui que faisait la

fumée du narguilhé de Mahmoud-Ben-Ahmed en traversant

la boule de cristal de roche remplie d'eau destinée à

refroidir ses blanches bouffées. Tout d'un coup, un cri

aigu éclata au milieu de ce calme, un cri de détresse suprême,

[15]

comme doit en pousser, au bord de la source, l'antilope

qui sent se poser sur son cou la griffe d'un lion, ou

s'engloutir sa tête dans la gueule d'un crocodile.

Mahmoud-Ben-Ahmed, effrayé par ce cri d'agonie et de

désespoir, se leva d'un seul bond et posa instinctivement la

[20]

main sur le pommeau de son yatagan dont il fit jouer la

lame pour s'assurer qu'elle ne tenait pas au fourreau;

puis il se pencha du côté d'où le bruit avait semblé

partir.

Il démêla fort loin dans l'ombre un groupe étrange, mystérieux,

[25]

composé d'une figure blanche poursuivie par une

meute de figures noires, bizarres et monstrueuses, aux

gestes frénétiques, aux allures désordonnées. L'ombre

blanche semblait voltiger sur la cime des maisons, et

l'intervalle qui la séparait de ses persécuteurs était si peu

[30]

considérable, qu'il était à craindre qu'elle ne fût bientôt

prise si sa course se prolongeait, et qu'aucun événement

ne vint à son secours. Mahmoud-Ben-Ahmed crut d'abord

que c'était une péri ayant aux trousses un essaim de

goules mâchant de la chair de mort dans leurs incisives

démesurées, ou de djinns aux ailes flasques, membraneuses,

armées d'ongles comme celles des chauves-souris, et,

[5]

tirant de sa poche son comboloio de graines d'aloès jaspées,

il se mit à réciter, comme préservatif, les quatre-vingt-dix-neuf noms

d'Allah. Il n'était pas au vingtième, qu'il

s'arrêta. Ce n'était pas une péri, un être surnaturel qui

fuyait ainsi en sautant d'une terrasse à l'autre et en

[10]

franchissant les rues de quatre ou cinq pieds de large qui

coupent le bloc compacte des villes orientales, mais bien

une femme; les djinns n'étaient que des zebecks, des chiaoux

et des eunuques acharnés à sa poursuite.

Deux ou trois terrasses et une rue séparaient encore la

[15]

fugitive de la plate-forme où se tenait Mahmoud-Ben-Ahmed,

mais ses forces semblaient la trahir; elle retourna

convulsivement la tête sur l'épaule, et, comme un cheval

épuisé dont l'éperon ouvre le flanc, voyant si près d'elle

le groupe hideux qui la poursuivait, elle mit la rue entre

[20]

elle et ses ennemis d'un bond désespéré.

Elle frôla dans son élan Mahmoud-Ben-Ahmed qu'elle

n'aperçut pas, car la lune s'était voilée, et courut à l'extrémité

de la terrasse qui donnait de ce côté-là sur une

seconde rue plus large que la première. Désespérant de

[25]

la pouvoir sauter, elle eut l'air de chercher des yeux

quelque coin où se blottir, et, avisant un grand vase de marbre,

elle se cacha dedans comme le génie qui rentre dans la

coupe d'un lis.

La troupe furibonde envahit la terrasse avec l'impétuosité

[30]

d'un vol de démons. Leurs faces cuivrées ou noires à

longues moustaches, ou hideusement imberbes, leurs yeux

étincelants, leurs mains crispées agitant des damas et des

kandjars, la fureur empreinte sur leurs physionomies basses

et féroces, causèrent un mouvement d'effroi à Mahmoud-Ben-Ahmed,

quoiqu'il fût brave de sa personne et habile

au maniement des armes. Ils parcoururent de l'oeil la

[5]

terrasse vide, et n'y voyant pas la fugitive, ils pensèrent

sans doute qu'elle avait franchi la seconde rue, et ils

continuèrent leur poursuite sans faire autrement attention à

Mahmoud-Ben-Ahmed.

Quand le cliquetis de leurs armes et le bruit de leurs

[10]

babouches sur les dalles des terrasses se fut éteint dans

l'éloignement, la fugitive commença à lever par-dessus les

bords du vase sa jolie tête pâle, et promena autour d'elle

des regards d'antilope effrayée, puis elle sortit ses épaules

et se mit debout, charmant pistil de cette grande fleur de

[15]

marbre; n'apercevant plus que Mahmoud-Ben-Ahmed qui

lui souriait et lui faisait signe qu'elle n'avait rien à craindre,

elle s'élança hors du vase et vint vers le jeune homme

avec une attitude humble et des bras suppliants.

«Par grâce, par pitié, seigneur, sauvez-moi, cachez-moi

[20]

dans le coin le plus obscur de votre maison, dérobez-moi

à ces démons qui me poursuivent.»

Mahmoud-Ben-Ahmed la prit par la main, la conduisit

à l'escalier de la terrasse dont il ferma la trappe avec soin,

et la mena dans sa chambre. Quand il eut allumé la

[25]

lampe, il vit que la fugitive était jeune, il l'avait déjà

deviné au timbre argentin de sa voix, et fort jolie, ce qui

ne l'étonna pas; car à la lueur des étoiles, il avait distingué

sa taille élégante. Elle paraissait avoir quinze ans tout

au plus. Son extrême pâleur faisait ressortir ses grands

[30]

yeux noirs en amande, dont les coins se prolongeaient

jusqu'aux tempes; son nez mince et délicat donnait beaucoup

de noblesse à son profil, qui aurait pu faire envie

aux plus belles filles de Chio ou de Chypre, et rivaliser

avec la beauté de marbre des idoles adorées par les vieux

païens grecs. Son cou était charmant et d'une blancheur

parfaite; seulement, sur sa nuque, on voyait une légère

[5]

raie de pourpre mince comme un cheveu ou comme le

plus délié fil de soie, quelques petites gouttelettes de sang

sortaient de cette ligne rouge. Ses vêtements étaient

simples et se composaient d'une veste passementée de

soie, de pantalons de mousseline et d'une ceinture bariolée;

[10]

sa poitrine se levait et s'abaissait sous sa tunique de gaze

rayée, car elle était encore hors d'haleine et à peine remise

de son effroi.

Lorsqu'elle fut un peu reposée et rassurée, elle s'agenouilla

devant Mahmoud-Ben-Ahmed et lui raconta son

[15]

histoire en fort bons termes: «J'étais esclave dans le

sérail du riche Abu-Becker, et j'ai commis la faute de

remettre à la sultane favorite un sélam ou lettre de fleurs

envoyée par un jeune émir de la plus belle mine avec qui

elle entretenait un commerce amoureux. Abu-Becker,

[20]

ayant surpris le sélam, est entré dans une fureur horrible,

a fait enfermer sa sultane favorite dans un sac de cuir avec

deux chats, l'a fait jeter à l'eau et m'a condamnée à avoir

la tête tranchée. Le Kislar-agassi fut chargé de cette

exécution; mais, profitant de l'effroi et du désordre qu'avait

[25]

causé dans le sérail le châtiment terrible infligé à la pauvre

Nourmahal, et trouvant ouverte la trappe de la terrasse,

je me sauvai. Ma fuite fut aperçue, et bientôt les eunuques

noirs, les zebecs et les Albanais au service de mon

maître se mirent à ma poursuite. L'un d'eux, Mesrour,

[30]

dont j'ai toujours repoussé les prétentions, m'a talonné de

si près avec son damas brandi, qu'il a bien manqué de

m'atteindre; une fois même j'ai senti le fil de son sabre

effleurer ma peau, et c'est alors que j'ai poussé ce cri

terrible que vous avez dû entendre, car je vous avoue que

j'ai cru que ma dernière heure était arrivée; mais Dieu

est Dieu et Mahomet est son prophète; l'ange Asraël

[5]

n'était pas encore prêt à m'emporter vers le pont d'Alsirat.

Maintenant je n'ai plus d'espoir qu'en vous. Abu-Becker

est puissant, il me fera chercher, et s'il peut me reprendre,

Mesrour aurait cette fois la main plus sûre, et son damas

ne se contenterait pas de m'effleurer le cou, dit-elle en

[10]

souriant, et en passant la main sur l'imperceptible raie

rose tracée par le sabre du zebec. Acceptez-moi pour

votre esclave, je vous consacrerai une vie que je vous dois.

Vous trouverez toujours mon épaule pour appuyer votre

coude, et ma chevelure pour essuyer la poudre de vos

[15]

sandales.»

Mahmoud-Ben-Ahmed était fort compatissant de sa

nature, comme tous les gens qui ont étudié les lettres et

la poésie. Leila, tel était le nom de l'esclave fugitive,

s'exprimait en termes choisis; elle était jeune, belle, et

[20]

n'eût-elle été rien de tout cela, l'humanité eût défendu de

la renvoyer. Mahmoud-Ben-Ahmed montra à la jeune

esclave un tapis de Perse, des carreaux de soie dans l'angle

de la chambre, et sur le rebord de l'estrade une petite collation

de dattes, de cédrats confits et de conserves de roses

[25]

de Constantinople, à laquelle, distrait par ses pensées, il

n'avait pas touché lui-même, et de plus, deux pots à rafraîchir

l'eau, en terre poreuse de Thèbes, posés dans des

soucoupes de porcelaine de Japon et couverts d'une

transpiration perlée. Ayant ainsi provisoirement installé

[30]

Leila, il remonta sur sa terrasse pour achever son narguilhé

et trouver la dernière assonance du ghazel qu'il composait

en l'honneur de la princesse Ayesha, ghazel où les lis d'Iran,

les fleurs du Gulistan, les étoiles et toutes les constellations

célestes se disputaient pour entrer.

Le lendemain, Mahmoud-Ben-Ahmed, dès que le jour

parut, fit cette réflexion qu'il n'avait pas de sachet de

[5]

benjoin, qu'il manquait de civette, et que la bourse de

soie brochée d'or et constellée de paillettes, où il serrait

son latakié, était éraillée et demandait à être remplacée

par une autre plus riche et de meilleur goût. Ayant à

peine pris le temps de faire ses ablutions et de réciter sa

[10]

prière en se tournant du côté de l'orient, il sortit de sa

maison après avoir recopié sa poésie et l'avoir mise dans

sa manche comme la première fois, non pas dans l'intention

de la montrer à son ami Abdul, mais pour la remettre

à la princesse Ayesha en personne, dans le cas où il la

[15]

rencontrerait au bazar, dans la boutique de Bedredin.

Le muezzin, perché sur le balcon du minaret, annonçait

seulement la cinquième heure; il n'y avait dans les rues

que les fellahs, poussant devant eux leurs ânes chargés de

pastèques, de régimes de dattes, de poules liées par les

[20]

pattes, et de moitiés de moutons qu'ils portaient au marché.

Il fut dans le quartier où était situé le palais d'Ayesha,

mais il ne vit rien que des murailles crénelées et blanchies

à la chaux. Rien ne paraissait aux trois ou quatre petites

fenêtres obstruées de treillis de bois à mailles étroites, qui

[25]

permettaient aux gens de la maison de voir ce qui se

passait dans la rue, mais ne laissaient aucun espoir aux

regards indiscrets et aux curieux du dehors. Les palais

orientaux, à l'envers des palais du Franquistan, réservent

leurs magnificences pour l'intérieur et tournent, pour ainsi

[30]

dire, le dos au passant. Mahmoud-Ben-Ahmed ne retira

donc pas grand fruit de ses investigations. Il vit entrer

et sortir deux ou trois esclaves noirs, richement habillés,

et dont la mine insolente et fière prouvait la conscience

d'appartenir à une maison considérable et à une personne

de la plus haute qualité. Notre amoureux, en regardant

ces épaisses murailles, fit de vains efforts pour découvrir

[5]

de quel côté se trouvaient les appartements d'Ayesha. Il

ne put y parvenir: la grande porte, formée par un arc

découpé en coeur, était murée au fond, ne donnait accès

dans la cour que par une porte latérale, et ne permettait

pas au regard d'y pénétrer. Mahmoud-Ben-Ahmed fut

[10]

obligé de se retirer sans avoir fait aucune découverte;

l'heure s'avançait et il aurait pu être remarqué. Il se

rendit donc chez Bedredin, auquel il fit, pour se le rendre

favorable, des emplettes assez considérables d'objets dont

il n'avait aucun besoin. Il s'assit dans la boutique,

[15]

questionna le marchand, s'enquit de son commerce, s'il

s'était heureusement défait des soieries et des tapis apportés

par la dernière caravane d'Alep, si ses vaisseaux

étaient arrivés au port sans avaries; bref, il fit toutes les

lâchetés habituelles aux amoureux; il espérait toujours

[20]

voir paraître Ayesha; mais il fut trompé dans son attente:

elle ne vint pas ce jour-là. Il s'en retourna chez lui, le

coeur gros, l'appelant déjà cruelle et perfide, comme si

effectivement elle lui eût promis de se trouver chez Bedredin

et qu'elle lui eût manqué de parole.

[25]

En rentrant dans sa chambre, il mit ses babouches dans

la niche de marbre sculpté, creusée à côté de la porte pour

cet usage; il ôta le caftan d'étoffe précieuse qu'il avait

endossé dans l'idée rehausser sa bonne mine et de

paraître avec tous ses avantages aux yeux d'Ayesha, et

[30]

s'étendit sur son divan dans un affaissement voisin du

désespoir. Il lui semblait que tout était perdu, que le

monde allait finir, et il se plaignait amèrement de la

fatalité; le tout, pour ne pas avoir rencontré, ainsi qu'il

l'espérait, une femme qu'il ne connaissait pas deux jours

auparavant.

Comme il avait fermé les yeux de son corps pour mieux

[5]

voir le rêve de son âme, il sentit un vent léger lui rafraîchir

le front; il souleva ses paupières, et vit, assise à côté de

lui, par terre, Leila qui agitait un de ces petits pavillons

d'écorce de palmier, qui servent, en Orient, d'éventail et

de chasse-mouche. Il l'avait complètement oubliée.

[10]

«Qu'avez-vous, mon cher seigneur? dit-elle d'une voix

perlée et mélodieuse comme de la musique. Vous ne

paraissez pas jouir de votre tranquillité d'esprit; quelque

souci vous tourmente. S'il était au pouvoir de votre

esclave de dissiper ce nuage de tristesse qui voile votre

[15]

front, elle s'estimerait la plus heureuse femme du monde,

et ne porterait pas envie à la sultane Ayesha elle-même,

quelque belle et quelque riche qu'elle soit.»

Ce nom fit tressaillir Mahmoud-Ben-Ahmed sur son

divan, comme un malade dont on touche la plaie par

[20]

hasard; il se souleva un peu et jeta un regard inquisiteur

sur Leila, dont la physionomie était la plus calme du

monde et n'exprimait rien autre chose qu'une tendre

sollicitude. Il rougit cependant comme s'il avait été

surpris dans le secret de sa passion. Leila, sans faire

[25]

attention à cette rougeur délatrice et significative,

continua à offrir ses consolations à son nouveau maître:

«Que puis-je faire pour éloigner de votre esprit les

sombres idées qui l'obsèdent? un peu de musique dissiperait

peut-être cette mélancolie. Une vieille esclave qui

[30]

avait été odalisque de l'ancien sultan m'a appris les secrets

de la composition; je puis improviser des vers et m'accompagner

de la guzla!»

En disant ces mots, elle détacha du mur la guzla au

ventre de citronnier, côtelé d'ivoire, au manche incrusté

de nacre, de burgau et d'ébène, et joua d'abord avec une

rare perfection la tarabuca et quelques autres airs arabes.

[5]

La justesse de la voix et la douceur de la musique eussent,

en toute autre occasion, réjoui Mahmoud-Ben-Ahmed,

qui était fort sensible aux agréments des vers et

de l'harmonie; mais il avait le cerveau et le coeur si

préoccupés de la dame qu'il avait vue chez Bedredin, qu'il ne

[10]

fit aucune attention aux chansons de Leila.

Le lendemain, plus heureux que la veille, il rencontra

Ayesha dans la boutique de Bedredin. Vous décrire sa

joie serait une entreprise impossible; ceux qui ont été

amoureux peuvent seuls la comprendre. Il resta un

[15]

moment sans voix, sans haleine, un nuage dans les yeux.

Ayesha, qui vit son émotion, lui en sut gré et lui adressa

la parole avec beaucoup d'affabilité; car rien ne flatte les

personnes de haute naissance comme le trouble qu'elles

inspirent. Mahmoud-Ben-Ahmed, revenu à lui, fit tous

[20]

ses efforts pour être agréable, et comme il était jeune, de

belle apparence, qu'il avait étudié la poésie et s'exprimait

dans les termes les plus élégants, il crut s'apercevoir qu'il

ne déplaisait point, et il s'enhardit à demander un rendez-vous

à la princesse dans un lieu plus propice et plus sûr

[25]

que la boutique de Bedredin.

«Je sais, lui dit-il, que je suis tout au plus bon pour être

la poussière de votre chemin, que la distance de vous à

moi ne pourrait être parcourue en mille ans par un cheval

de la race du prophète toujours lancé au galop; mais

[30]

l'amour rend audacieux, et la chenille éprise de la rose ne

saurait s'empêcher d'avouer son amour.»

Ayesha écouta tout cela sans le moindre signe de

courroux, et, fixant sur Mahmoud-Ben-Ahmed des yeux

chargés de langueur, elle lui dit:

«Trouvez-vous demain à l'heure de la prière dans la

mosquée du sultan Hassan, sous la troisième lampe; vous

[5]

y rencontrerez un esclave noir vêtu de damas jaune. Il

marchera devant vous, et vous le suivrez.»

Cela dit, elle ramena son voile sur sa figure et sortit.

Notre amoureux n'eut garde de manquer au rendez-vous:

il se planta sous la troisième lampe, n'osant s'en

[10]

écarter de peur de ne pas être trouvé par l'esclave noir,

qui n'était pas encore à son poste. Il est vrai que

Mahmoud-Ben-Ahmed avait devancé de deux heures le moment

indiqué. Enfin, il vit paraître le nègre vêtu de damas jaune;

il vint droit au pilier contre lequel Mahmoud-Ben-Ahmed

[15]

se tenait debout. L'esclave l'ayant regardé attentivement,

lui fit un signe imperceptible pour l'engager à le suivre.

Ils sortirent tous deux de la mosquée. Le noir marchait

d'un pas rapide, fit faire à Mahmoud-Ben-Ahmed une

infinité de détours à travers l'écheveau embrouillé et

[20]

compliqué des rues du Caire. Notre jeune homme une

fois voulut adresser la parole à son guide; mais celui-ci,

ouvrant sa large bouche meublée de dents aiguës et

blanches, lui fit voir que sa langue avait été coupée

jusqu'aux racines. Ainsi il lui eût été difficile de

[25]

commettre des indiscrétions.

Enfin ils arrivèrent dans un endroit de la ville tout à

fait désert et que Mahmoud-Ben-Ahmed ne connaissait

pas, quoiqu'il fût natif du Caire et qu'il crût en connaître

tous les quartiers: le muet s'arrêta devant un mur blanchi

[30]

à la chaux, où il n'y avait pas apparence de porte. Il

compta six pas à partir de l'angle du mur, et chercha avec

beaucoup d'attention un ressort sans doute caché dans

l'interstice des pierres. L'ayant trouvé, il pressa la détente,

une colonne tourna sur elle-même, et laissa voir un passage

sombre, étroit, où le muet s'engagea, suivi de

Mahmoud-Ben-Ahmed. Ils descendirent d'abord plus de cent

[5]

marches, et suivirent ensuite un corridor obscur d'une

longueur interminable. Mahmoud-Ben-Ahmed, en tâtant

les murs, reconnut qu'ils étaient de roche vive, sculptés

d'hiéroglyphes en creux et comprit qu'il était dans les

couloirs souterrains d'une ancienne nécropole égyptienne

[10]

dont on avait profité pour établir cette issue secrète. Au

bout du corridor, dans un grand éloignement, scintillaient

quelques lueurs de jour bleuâtre. Ce jour passait à travers

des dentelles d'une sculpture évidée faisant partie de la

salle où le corridor aboutissait. Le muet poussa un autre

[15]

ressort, et Mahmoud-Ben-Ahmed se trouva dans une

salle dallée de marbre blanc, avec un bassin et un jet

d'eau au milieu, des colonnes d'albâtre, des murs revêtus

de mosaïques de verre, de sentences du Coran entremêlées

de fleurs et d'ornements, et couverte par une voûte

[20]

sculptée, fouillée, travaillée comme l'intérieur d'une ruche

ou d'une grotte à stalactites, d'énormes pivoines écarlates

posées dans d'énormes vases mauresques de porcelaine

blanche et bleue complétaient la décoration. Sur une

estrade garnie de coussins, espèce d'alcôve pratiquée dans

[25]

l'épaisseur du mur, était assise la princesse Ayesha, sans

voile, radieuse, et surpassant en beauté les houris du

quatrième ciel.

«Eh bien! Mahmoud-Ben-Ahmed, avez-vous fait d'autres

vers en mon honneur?» lui dit-elle du ton le plus

[30]

gracieux en lui faisant signe de s'asseoir.

Mahmoud-Ben-Ahmed se jeta aux genoux d'Ayesha et

tira son papyrus de sa manche, et lui récita son ghazel

du ton le plus passionné; c'était vraiment un remarquable

morceau de poésie. Pendant qu'il lisait, les joues de la

princesse s'éclairaient et se coloraient comme une lampe

d'albâtre que l'on vient d'allumer. Ses yeux étoilaient et

[5]

lançaient des rayons d'une clarté extraordinaire, son corps

devenait comme transparent, sur ses épaules frémissantes

s'ébauchaient vaguement des ailes de papillon.

Malheureusement Mahmoud-Ben-Ahmed, trop occupé de la

lecture de sa pièce de vers, ne leva pas les yeux et ne

[10]

s'aperçut pas de la métamorphose qui s'était opérée.

Quand il eut achevé, il n'avait plus devant lui que la

princesse Ayesha qui le regardait en souriant d'un air

ironique.

Comme tous les poètes, trop occupés de leurs propres

[15]

créations, Mahmoud-Ben-Ahmed avait oublié que les

plus beaux vers ne valent pas une parole sincère, un regard

illuminé par la clarté de l'amour.--Les péris sont comme

les femmes, il faut les deviner et les prendre juste au

moment où elles vont remonter aux cieux pour n'en plus

[20]

descendre.--L'occasion doit être saisie par la boucle

de cheveux qui lui pend sur le front, et les esprits de

l'air par leurs ailes. C'est ainsi qu'on peut s'en rendre

maître.

«Vraiment, Mahmoud-Ben-Ahmed, vous avez un talent

[25]

de poète des plus rares, et vos vers méritent d'être affichés

à la porte des mosquées, écrits en lettres d'or, à côté des

plus célèbres productions de Ferdoussi, de Saadi et d'Ibnn-Ben-Omaz.

C'est dommage qu'absorbé par la perfection

de vos rimes allitérées, vous ne m'avez pas regardée tout

[30]

à l'heure, vous auriez vu... ce que vous ne reverrez

peut-être jamais plus. Votre voeu le plus cher s'est accompli

devant vous sans que vous vous en soyez aperçu.

Adieu, Mahmoud-Ben-Ahmed, qui ne vouliez aimer

qu'une péri.»

Là-dessus Ayesha se leva d'un air tout à fait majestueux,

souleva une portière de brocart d'or et disparut.

[5]

Le muet vint reprendre Mahmoud-Ben-Ahmed, et le

reconduisit par le même chemin jusqu'à l'endroit où il

l'avait pris. Mahmoud-Ben-Ahmed, affligé et surpris

d'avoir été ainsi congédié, ne savait que penser et se

perdait dans ses réflexions, sans pouvoir trouver de motif à

[10]

la brusque sortie de la princesse: il finit par l'attribuer à un

caprice de femme qui changerait à la première occasion;

mais il eut beau aller chez Bedredin acheter du benjoin et

des peaux de civette, il ne rencontra plus la princesse

Ayesha; il fit un nombre infini de stations près du troisième

[15]

pilier de la mosquée du sultan Hassan, il ne vit plus

reparaître le noir vêtu de damas jaune, ce qui le jeta dans une

noire et profonde mélancolie.

Leila s'ingéniait à mille inventions pour le distraire:

elle lui jouait de la guzla; elle lui récitait des histoires

[20]

merveilleuses; ornait sa chambre de bouquets dont les

couleurs étaient si bien mariées et diversifiées, que la vue

en était aussi réjouie que l'odorat; quelquefois même elle

dansait devant lui avec autant de souplesse et de grâce

que l'almée la plus habile; tout autre que Mahmoud-Ben-Ahmed

[25]

eût été touché de tant de prévenances et d'attentions;

mais il avait la tête ailleurs, et le désir de retrouver

Ayesha ne lui laissait aucun repos. Il avait été bien

souvent errer à l'entour du palais de la princesse; mais il

n'avait jamais pu l'apercevoir; rien ne se montrait derrière

[30]

les treillis exactement fermés; le palais était comme

un tombeau.

Son ami Abdul-Maleck, alarmé de son état, venait le

visiter souvent et ne pouvait s'empêcher de remarquer

les grâces et la beauté de Leila, qui égalaient pour le

moins celles de la princesse Ayesha, si même elles ne les

dépassaient, et s'étonnait de l'aveuglement de

[5]

Mahmoud-Ben-Ahmed; et s'il n'eût craint de violer les saintes lois

de l'amitié, il eût pris volontiers la jeune esclave pour

femme. Cependant, sans rien perdre de sa beauté, Leila

devenait chaque jour plus pâle; ses grands yeux s'alanguissaient;

les rougeurs de l'aurore faisaient place sur ses

[10]

joues aux pâleurs du clair de lune. Un jour

Mahmoud-Ben-Ahmed s'aperçut qu'elle avait pleuré, et lui en

demanda la cause:

«O mon cher seigneur, je n'oserais jamais vous la dire:

moi, pauvre esclave recueillie par pitié, je vous aime; mais

[15]

que suis-je à vos yeux? je sais que vous avez formé le voeu

de n'aimer qu'une péri ou qu'une sultane: d'autres se

contenteraient d'être aimés sincèrement par un coeur

jeune et pur et ne s'inquiéteraient pas de la fille du calife

ou de la reine des génies: regardez-moi, j'ai eu quinze

[20]

ans hier, je suis peut-être aussi belle que cette Ayesha

dont vous parlez tout haut en rêvant; il est vrai qu'on ne

voit pas briller sur mon front l'escarboucle magique, ou

l'aigrette de plume de héron; je ne marche pas accompagnée

de soldats aux mousquets incrustés d'argent et de

[25]

corail. Mais cependant je sais chanter, improviser sur la

guzla, je danse comme Emineh elle-même, je suis pour

vous comme une soeur dévouée, que faut-il donc pour

toucher votre coeur?»

Mahmoud-Ben-Ahmed, en entendant ainsi parler Leila,

[30]

sentait son coeur se troubler; cependant il ne disait rien

et semblait en proie à une profonde méditation. Deux

résolutions contraires se disputaient son âme: d'une part,

il lui en coûtait de renoncer à son rêve favori; de l'autre,

il se disait qu'il serait bien fou de s'attacher à une femme

qui s'était jouée de lui et l'avait quitté avec des paroles

railleuses, lorsqu'il avait dans sa maison, en jeunesse et

[5]

en beauté, au moins l'équivalent de ce qu'il perdait.

Leila, comme attendant son arrêt, se tenait agenouillée,

et deux larmes coulaient silencieusement sur la figure pâle

de la pauvre enfant.

«Ah! pourquoi le sabre de Mesrour n'a-t-il pas achevé

[10]

ce qu'il avait commencé!» dit-elle en portant la main à

son cou frêle et blanc.

Touché de cet accent de douleur, Mahmoud-Ben-Ahmed

releva la jeune esclave et déposa un baiser sur son

front.

[15]

Leila redressa la tête comme une colombe caressée, et,

se posant devant Mahmoud-Ben-Ahmed, lui prit les

mains, et lui dit:

«Regardez-moi bien attentivement; ne trouvez-vous

pas que je ressemble fort à quelqu'un de votre

[20]

connaissance?»

Mahmoud-Ben-Ahmed ne put retenir un cri de surprise:

«C'est la même figure, les mêmes yeux, tous les traits

en un mot de la princesse Ayesha. Comment se fait-il

que je n'aie pas remarqué cette ressemblance plus

[25]

tôt?

--Vous n'aviez jusqu'à présent laissé tomber sur votre

pauvre esclave qu'un regard fort distrait, répondit Leila

d'un ton de douce raillerie.

--La princesse Ayesha elle-même n'enverrait maintenant

[30]

son noir à la robe de damas jaune, avec le sélam

d'amour, que je refuserais de le suivre.

--Bien vrai? dit Leila d'une voix plus mélodieuse que

celle de Bulbul faisant ses aveux à la rose bien-aimée.

Cependant, il ne faudrait pas trop mépriser cette pauvre

Ayesha, qui me ressemble tant.»

Pour toute réponse, M~oud-Ben-Ahmed pressa la

[5]

jeune esclave sur son coeur. Mais quel fut son étonnement

lorsqu'il vit la figure de Leila s'illuminer, l'escarboucle

magique s'allumer sur son front, et des ailes, semées

d'yeux de paon, se développer sur ses charmantes épaules!

Leila était une péri!

[10]

«Je ne suis, mon cher Mahmoud-Ben-Ahmed, ni la

princesse Ayesha, ni Leila l'esclave. Mon véritable nom

est Boudroulboudour. Je suis péri du premier ordre,

comme vous pouvez le voir par mon escarboucle et par

mes ailes. Un soir, passant dans l'air à côté de votre

[15]

terrasse, je vous entendis émettre le voeu d'être aimé d'une

péri. Cette ambition me plut; les mortels ignorants,

grossiers et perdus dans les plaisirs terrestres, ne songent

pas à de si rares voluptés. J'ai voulu vous éprouver, et

j'ai pris le déguisement d'Ayesha et de Leila pour voir si

[20]

vous sauriez me reconnaître et m'aimer sous cette

enveloppe humaine. Votre coeur a été plus clairvoyant que

votre esprit, et vous avez eu plus de bonté que d'orgueil.

Le dévouement de l'esclave vous l'a fait préférer à la

sultane; c'était là que je vous attendais. Un moment

[25]

séduite par la beauté de vos vers, j'ai été sur le point de

me trahir; mais j'avais peur que vous ne fussiez qu'un

poète amoureux seulement de votre imagination et de vos

rimes, et je me suis retirée, affectant un dédain superbe.

Vous avez voulu épouser Leila l'esclave, Boudroulboudour

[20]

la péri se charge de la remplacer. Je serai Leila pour tous,

et péri pour vous seul; car je veux votre bonheur, et le

monde ne vous pardonnerait pas de jouir d'une félicité

supérieure à la sienne. Toute fée que je sois, c'est tout au

plus si je pourrais vous défendre contre l'envie et la

méchanceté des hommes.»

Ces conditions furent acceptées avec transport par

[5]

Mahmoud-Ben-Ahmed, et les noces furent faites comme

s'il eût épousé réellement la petite Leila.