CHAPITRE XI.

Ceste resolution prinse nous fusmes à Quebecq pour l'establir, & luy laisser toutes les choses requises & necessaires à une habitation, avec quinze hommes. Toutes choses estant en estat 201/349nous en partismes le premier jour de Septembre pour aller à Tadoussac, faire appareiller nostre vaisseau, à fin de nous en revenir en France.

Nous partismes donc de ce lieu le 5 du mois, & le 8 nous fusmes mouiller l'ancre à l'isle Percée.

Le jeudy dixiesme partismes de ce lieu, & le mardy ensuivant 18[272] du mois arrivasmes sur le grand banc.

Note 272: [(retour) ]

Le mardi était le 15.

Le 2 d'Octobre, nous eusmes la sonde. Le 8 mouillasmes l'ancre au Conquet en basse Bretagne. Le Samedy 10 du mois partismes de ce lieu, & arrivasmes à Honfleur le 13.

Estans desembarqués, je n'y fis pas long sejour que je ne prinse la poste pour aller trouver le sieur de Mons, qui estoit pour lors à Fontaine-belau où estoit sa Majesté, & luy representay fort particulièrement tout ce qui s'estoit passé, tant en mon yvernement, que des nouvelles descouvertures, & l'esperance de ce qu'il y avoit à faire à l'advenir touchant les promesses des sauvages appelez Ochateguins, qui sont bons Yroquois. Les autres Yroquois leurs ennemis sont plus au midy. Les premiers entendent, & ne diferent pas beaucoup de langage aux peuples descouverts de nouveau, &qui nous avoient esté incogneus cy devant.

Aussitost je fus trouver sa Majesté, à qui je fis le discours de mon voyage, à quoy il print plaisir & contentement.

J'avois une ceinture faite de poils de porc-espic, qui estoit fort bien tissue, selon le pays, laquelle sa Majesté eut pour 202/350aggreable, avec deux petits oiseaux gros comme des merles, qui estoient incarnats [273], & aussi la teste d'un certain poisson qui fut prins dans le grand lac des Yroquois, qui avoit un becq fort long avec deux ou trois rangées de dents fort aiguës. La figure de ce poisson est dans le grand lac de ma carte Géographique [274].

Note 273: [(retour) ]

Cette description convient au Pyranga rubra, AUD.

Note 274: [(retour) ]

La grande carte de 1612. Voir plus haut, p. 190, la description de ce poisson.

Ayant fait avec sa Majesté, le sieur de Mons se délibéra d'aller à Rouen trouver ses associez les sieurs Collier & le Gendre marchands de Rouen, pour adviser à ce qu'ils avoient à faire l'année ensuivant. Ils resolurent de continuer l'habitation, & parachever de descouvrir dedans le grand fleuve S. Laurens, suivant les promesses des Ochateguins, à la charge qu'on les assisteroit en leurs guerres comme nous leur avions promis.

Le Pont fut destiné pour aller à Tadoussac tant pour la traicte que pour faire quelque autre chose qui pourroit apporter de la commodité pour subvenir aux frais de la despence.

Et le sieur Lucas le Gendre de Rouen, l'un des associez, ordonné pour avoir soin de faire tant l'achat des marchandises que vivres, & de la frette des vaisseaux, esquipages & autres choses necessaires pour le voyage.

Après ces choses resolues le sieur de Mons s'en retourna à Paris, & moy avec luy, où je fus jusques à la fin de Fevrier: durant lequel temps le sieur de Mons chercha moyen d'avoir nouvelle commission pour les traictes des nouvelles descouvertures, que nous avions faites, où auparavant personne 203/351n'avoit traicté: Ce qu'il ne peut obtenir, bien que les demandes & propositions fussent justes & raisonnables.

Et se voyant hors d'esperance d'obtenir icelle commission, il ne laissa de poursuivre son dessin, pour le desir qu'il avoit que toutes choses reussissent au bien & honneur de la France.

Pendant ce temps, le sieur de Mons ne m'avoit dit encores sa volonté pour mon particulier, jusques à ce que je luy eus dit qu'on m'avoit raporté qu'il ne devroit que j'yvernasse en Canadas, ce qui n'estoit pas, car il remit le tout à ma volonté.

Je m'esquipay des choses propres & necessaires pour hyverner à nostre habitation de Quebecq, & pour cest effet party de Paris le dernier jour de Fevrier ensuivant, & fus à Honfleur, où se devoit faire l'embarquement. Je passay par Rouen, où je sejournay deux jours: & de là fus à Honfleur, où je trouvay le Pont, & le Gendre, qui me dirent avoir fait embarquer les choses necessaires pour l'habitation. Je fus fort aise de nous voir prests à faire voile: toutesfois incertain si les vivres estoient bons & suffisans pour la demeure & yvernement.


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SECOND VOYAGE[275]
DU SIEUR DE CHAMPLAIN
fait en la Nouvelle France en
l'année 1610.

Note 275: [(retour) ]

Ce voyage est le second que l'auteur ait fait dans la Nouvelle-France avec une commission expresse et personnelle de fonder un établissement permanent. Dans les deux voyages précédents, il n'avait fait qu'accompagner M. de Monts ou ses lieutenants pour faire un rapport fidèle des avantages que pouvaient offrir les pays nouvellement découverts.


Partement de France pour retourner en la Nouvelle France, & ce qui se passa jusques à nostre arrivée en l'habitation.