CHAPITRE XI.

Nous partismes de l'Isle Percée le dix neuf jour du dict mois pour retourner à Tadousac. Comme nous fusmes à quelques trois lieues du Cap l'Evesque [117], nous fusmes contrariez d'une tourmente, 53/117laquelle dura deux jours, qui nous feist relascher dedans une grande anse, en attendant le beau temps. Le lendemain, nous en partismes, & fusmes encores contrariez d'une autre tourmente. Ne voullant relascher, & pensant gaigner chemin, nous fusmes à la coste du Nort, le 28e jour de juillet, mouiller l'ancre à une anse qui est fort mauvaise à cause des bancs de rochers qu'il y a. Cette anse[118] est par les 51e degré & quelques minutes [119].

Note 117:[ (retour) ] La tradition, relativement à ce cap, ne paraît pas s'être bien conservée; on ne le trouve même pas mentionné dans la plupart de nos cartes modernes. Parmi les anciens géographes, les uns le placent à peu près à mi-chemin entre le cap des Rosiers et Matane, et les autres à quinze ou vingt lieues environ à l'est du cap Chate.

Note 118:[ (retour) ] Vraisemblablement la baie Moisie, à l'ouest de laquelle il y a un banc de rochers très-dangereux.

Note 119:[ (retour) ] Cette hauteur, qui est celle du détroit de Belle-Isle, est évidemment trop forte. Suivant Bayfield, le fond de la baie Moisie est à 50° 17'.

Le lendemain nous vinsmes mouiller l'ancre proche d'une riviere qui s'appelle Saincte Marguerite, où il y a de pleine mer quelques trois brasses d'eau, & brasse & demye de basse mer; elle va assez avant. A ce que j'ai vu dans terre du costé de l'Est, il y a un sault d'eau qui entre dans ladicte riviere, & vient de quelque cinquante ou soixante brasses de haut; d'où procède la plus grand part de l'eau qui descend dedans. A son entrée, il y a un banc de sable, où il peut avoir de basse eau demy brasse. Toute la coste du costé de l'Est est sable mouvant; où il y a une poincte à quelque demy lieue [120] de ladicte riviere qui advance une demie lieue en la mer, & du costé de l'Ouest, il y a une petite isle. Cedict lieu est par les 50 degrez. Toutes ces terres sont très mauvaises, remplies de sapins. La terre y est quelque peu haute, mais non tant que celle du Su.

Note 120:[ (retour) ] «A quelques deux lieues,» se trouve la pointe à la Croix. Il y a tout lieu de croire que le manuscrit portait deux lieues, et que le typographe aura lu demy lieue.

A quelques trois lieues, nous passasmes proche d'une 54/118autre riviere [121], laquelle sembloit estre fort grande, barrée neantmoins la pluspart de rochers. A quelques 8 lieues [122] de là, il y a une pointe [123] qui advance une lieue & demye à la mer, où il n'y a que brasse & demye d'eau. Passé cette poincte, il s'en trouve une autre [124] à quelque 4 lieues, où il y a assez d'eau. Toute cette coste est terre basse & sablonneuse.

Note 121:[ (retour) ] La rivière des Rochers, qui se jette dans la baie du même nom.

Note 122:[ (retour) ] «Dix-huit lieues.» (Voir la note suivante).

Note 123:[ (retour) ] Cette pointe doit être la pointe des Monts, qui est à environ dix-huit lieues de la baie des Rochers; car, dans tous ces parages, il n'y a pas d'autre pointe aussi considérable, et où il y ait si peu d'eau. Peut-être ne faut-il voir ici qu'une faute de typographie; cependant, il est possible aussi que l'auteur ait été trompé par les courants. Au bas de la pointe des Monts, il se fait, du côté du nord, comme un immense remous; de sorte que le vaisseau était porté sur la pointe, lorsque l'on croyait avoir à lutter contre la marée.

Note 124:[ (retour) ] Le cap Saint-Nicolas.

A quelque 4 lieues de là, il y a une anse où entre une riviere [125]. Il y peut aller beaucoup de vaisseaux du costé de l'Ouest. C'est une poincte basse qui advance environ d'une lieue en la mer. Il faut ranger la terre de l'Est[126] comme de trois cents pas pour pouvoir entrer dedans. Voilà le meilleur port qui est en toute la coste du Nort; mais il y faict fort dangereux y aller, pour les basses & bancs de fable qu'il y en a en la plupart de la coste prés de deux lieues en mer.

Note 125:[ (retour) ] La rivière de Manicouagan.

Note 126:[ (retour) ] Par rapport à la baie, ou à l'entrée de la rivière, il faudrait dire: «la terre du Nord.» Mais, par rapport au cours de la rivière même, l'expression est juste.

On trouve, à quelques six lieues de là une baye [127] où il y a une isle de sable. Toute laditte baye est fort batturiere, si ce n'est du costé de l'Est, où il peut avoir quelque 4 brasses d'eau. Dans le canal qui entre dans laditte baye, à quelque 4 lieues de là, il y a une belle anse, où entre une riviere. Toute 55/119cette coste est basse & sablonneuse. Il y descend un sault d'eau qui est grand. A quelques cinq lieues de là[128], il y a une poincte qui advance environ demy lieue en la mer, où il y a une ance[129]; & d'une poincte à l'autre, il y a trois lieues, mais ce n'est que battures où il y a peu d'eau.

Note 127:[ (retour) ] La baie des Outardes.

Note 128:[ (retour) ] Une partie de ces cinq lieues doit se prendre dans l'entrée de la rivière aux Outardes; car, comme l'auteur le remarque un peu plus loin, la pointe aux Outardes et celle des Betsiamis ne sont guère qu'à trois lieues l'une de l'autre.

Note 129:[ (retour) ] La pointe, l'anse et la rivière portent le nom de Betsiamis.

A quelque deux lieues, il y a une plage où il y a un bon port & une petite riviere, où il y a trois isles[130], & où des vaisseaux se pourroient mettre à l'abry.

Note 130:[ (retour) ] Les îlets de Jérémie.

A quelque trois lieues de là, il y a une poincte de sable qui advance environ une lieue, où au bout il y a un petit islet [131]. Puis, allant à l'Esquemin[132], vous rencontrez deux petites isles basses & un petit rocher à terre. Ces dictes isles sont environ à demy lieue de Lesquemin, qui est un fort mauvais port entouré de rochers & asseche de basse mer. Et faut variser pour entrer dedans au derrière d'une petite poincte de rocher, où il n'y peut qu'un vaisseau. Un peu plus haut, il y a une riviere qui va quelque peu dans les terres, c'est le lieu où les Basques font la pesche des ballaines [133]. Pour dire vérité, le port ne vaut du tout rien.

Note 131:[ (retour) ] Cette description ne peut guère convenir qu'à la pointe à Mille-Vaches, quoiqu'elle soit à environ neuf lieues des îlets de Jérémie. Comme il est difficile d'admettre que Champlain ait pu ne voir que trois lieues là où il y en avait neuf, il faut supposer ou bien qu'il y a eu quelque chose de passé dans le texte, ou bien que le manuscrit Portait un 9, que le typographe aura pu prendre pour un 3.

Note 132:[ (retour) ] Aujourd'hui, on dit: les Escoumins.

Note 133:[ (retour) ] Environ une lieue plus haut que les Escoumins, se trouve l'anse aux Basques.

Nous vinsmes de là audict port de Tadousac, le troisiesme d'aoust. Toutes ces dictes terres cy-dessus 56/120sont basses à la coste, & dans les terres fort hautes. Ils ne sont si plaisantes ny fertilles que celles du Su, bien qu'elles soient plus basses.

Voylà au certain tout ce que j'ay veu de cette ditte coste du Nort.


Les cérémonies que font les Sauvages devant que d'aller à la guerre. Des sauvages Almouchicois & de leur monstrueuse forme. Discours du sieur de Prevert de Sainct-Malo sur la descouverture de la coste d'Arcadie; quelles mines il y a, & de la bonté & fertilité du pays.