VII

LES FEUILLETS DU CALENDRIER

Cette défaite fut extrêmement pénible à Félicie. Son amour-propre déjà blessé par l'affaire de Gruteau, qui n'en était qu'à ses débuts, se trouva tout à vif pour endurer la nouvelle épreuve. Elle en exagéra l'importance. Elle ne voyait que ruse et spoliation du haut en bas de l'échelle sociale. Dans l'intervalle de ses crises de nerfs, elle se mit à vérifier de vieux comptes. Elle se rappelait tout à coup telle et telle circonstance où l'on avait dû la voler; elle convoqua à plusieurs reprises ses métayers. Ensemble ils exerçaient leur mémoire et exhumaient d'anciens cours de marchés, en regardant en l'air, les yeux vers les taches de rousseur du plafond. Le pire était que l'incident de la Ville-aux-Dames troublait sa foi qui, sans être vive, lui laissait l'espoir d'occuper là-haut, avec l'indulgence de Dieu, un petit coin,—oh! de moindre importance que Courance, probablement, elle n'était pas exigeante,—mais qui serait bien à elle et qu'elle administrerait de façon à édifier le souverain maître… Et, moins elle était certaine de la vie future, plus elle se cramponnait à la présente qu'elle sentait lui échapper par la maladie.

Elle m'enseignait le respect de la terre et l'amour de tout objet qui contribuait à donner à Courance sa physionomie. Elle m'inculquait les vertus conservatrices:

—Mon petit, méfie-toi des idées nouvelles: des fariboles!

Et je me trouvais mal à l'aise pour lui parler de ma petite cousine, comme le voulaient grand'mère et ces demoiselles: car je sentais que, pour Félicie, cette famille de Philibert était une intruse qu'on essayait de pousser à Courance afin de partager la propriété.

Depuis son mariage, Philibert se permettait, dans sa correspondance, de timides allusions aux siens; il écrivait «Adrienne» tout court, pour désigner sa fille; il parlait de «sa femme», mais avec discrétion. À table, quelquefois, quand cela n'allait pas trop mal, grand'mère se risquait à prononcer: «la petite Adrienne», ou: «la femme de Philibert», et c'était très héroïque de sa part. Elle tâchait d'accoutumer les oreilles, après quoi les esprits suivent aisément. Nous n'étions qu'à l'entrée de l'hiver et Pâques demeurait la date extrême. On avait le temps.

La veille de la Toussaint, en même temps qu'on allumait le premier feu et que l'on serrait dans une armoire le chapeau de paille de Félicie, on disposait un paravent vis-à-vis la porte du corridor. C'était un cérémonial immuable. À l'heure du déjeuner, on entendait frapper à la porte. «Qui est là?» Personne ne répondait. On allait ouvrir, et l'on ne voyait qu'une feuille de paravent en papier jaune, à vignettes, et deux mains rouges. Cela s'avançait gravement, et, par derrière, éclatait tout à coup le rire de Valentine.

Elle déposait l'objet poussiéreux et l'essuyait, en soufflant dessus à grosses joues. Une à une, les quatre feuilles étaient déployées, et l'on renouvelait connaissance avec les drôles de bonshommes qu'elles portaient, ainsi qu'on eût fait avec de vieux amis. On y voyait des compositions grotesques de Gustave Doré, au trait, de la fantaisie la plus extravagante. Quelle joie c'était de retrouver ces bals de la banlieue parisienne au temps de Louis-Philippe, ces foires de village avec un «monsieur le curé» rond comme un tonneau et des pompiers casqués comme dans les vaudevilles! Une scène de bains de mer, «côté des hommes, côté des dames», passait pour très divertissante: un monsieur maigre, affreux et barbu enjambait la corde de séparation et mettait en fuite un essaim de dames effarouchées, dont deux ressemblaient, à s'y méprendre, à grand'mère et à Félicie. Certains animaux de Grandville avaient acquis, à la longue, l'importance de véritables personnes: des professeurs du Conservatoire figurés par des canards, des moineaux, des merles, dont les becs, large ouverts, laissaient échapper des nuées de triples croches. Deux dames sarcelles excitaient une particulière sympathie: c'étaient des mères franchissant le porche du «temple des Arts» pour y prendre leurs «demoiselles» à la sortie du cours. À leur déhanchement, à l'attitude penchée de leur cou, on devinait et l'orgueil maternel et les charmes des gracieuses petites qui faisaient l'objet de leur entretien.

J'appris à lire en déchiffrant les légendes du paravent. Félicie me tapait sur les doigts avec son petit couteau à quinine, lorsque je n'épelais pas bien. On s'en rapportait à M. Laballue du soin de parfaire mon éducation, le mercredi.

À quatre heures de l'après-midi, ce jour-là, Félicie commençait à croire qu'elle entendait sa voiture et envoyait Fridolin ouvrir la grille. Grand'mère hochait la tête:

—Tu vois bien que Mirabeau n'aboie pas…

—Mirabeau? il est sourd. Son maître le tuera à le faire engraisser comme une volaille.

Et on prêtait l'oreille: on n'entendait plus rien.

J'appliquais le nez et les deux mains contre la vitre froide de la fenêtre, et, jusqu'à ce que la buée fût épaisse, je regardais le ciel gris, la terre et les arbres dénudés, et des moineaux qui venaient, en pépiant, tout près de là, picorer les miettes du déjeuner. Soudain, Mirabeau, qui semblait dormir, allongé devant le feu comme un rôti, se levait brusquement, grommelait, allait à la porte en agitant la queue.

—Cette fois…, disait Félicie.

Et elle était heureuse de revoir son «Sucre-d'Orge».

Leur amitié se perdait dans la nuit des temps, prétendaient grand'mère et ces demoiselles qui en étaient jalouses. Elle provenait de ce que M. Laballue était doux. Lui seul savait recevoir, sans se rebiffer jamais, les vivacités de Félicie. Cette aménité, par un effet contraire, nous exaspérait presque tous.

Quand M. Laballue faisait la lecture après le dîner, l'oncle Planté allumait son bougeoir et s'en allait en grognant dans son pavillon «du bout du monde»; grand'mère prenait son chapelet, ces demoiselles s'endormaient. Il lisait, du même ton onctueux et admiratif, les Contes à ma fille, de Bouilly, et Paul et Virginie, du Chênedollé ou du Chateaubriand; des vers de Lamartine ou des vers de Madame Amable Tastu. Quelquefois, M. Laballue repartait dans la soirée; mais l'hiver, et surtout au temps de la chasse, il couchait et restait jusqu'au jeudi soir. L'oncle Planté refusait de lui prêter son chien; c'était le seul acte de protestation qu'il se permît.

L'opposition à Sucre-d'Orge s'était atténuée, ces derniers temps, parce qu'on avait beaucoup à obtenir de Félicie, et que l'on comptait la prendre par son grand ami. Peu s'en fallût qu'on ne lui fît la cour. Comme il était sans rancune et très sensible à la flatterie, il se laissait gagner. Ce fut grâce à lui que l'on décida la malade à recourir à un célèbre médecin de Tours nommé Guérineau.

Quelle affaire! C'était la terreur de Félicie qu'un homme habile lui découvrît une affection mortelle. Avec toute son énergie, elle avait une peur terrible de mourir. Et elle aimait à se reposer sur l'ignorance du docteur Léveillé qui se contentait de lui dire: «C'est nerveux», et la gavait de drogues ordinaires. M. Laballue, qui ne prononçait jamais un mot plus haut que l'autre, s'éleva un soir comme un ouragan soudain et dit:

—Votre docteur Léveillé est un âne!

Et, trois mercredis de suite, il développa cette proposition. Lui-même se chargea d'aller à Tours pressentir le docteur Guérineau et finalement l'amena, avec le concours du médecin de Beaumont. On m'avait ordonné de rester à jouer dans la cour, sous le marronnier, le temps que durerait la consultation. Le cheval de M. Léveillé et celui de M. Laballue, non dételés, labouraient le sol, sous l'oeil de Fridolin. La Boscotte, la cuisinière ou Valentine venaient tour à tour informer le domestique mâle de ce qui se passait à l'intérieur. Elles lui parlaient, la main en cornet sur la bouche. Fridolin recevait ces communications d'un air impassible; il flattait de la main les naseaux des deux bêtes et aspirait l'air vif, du coin de la lèvre. La mère Pidoux, qui était craintive, vint gratter à la petite porte jaune et demanda:

—Croyez-vous qu'elle en réchappe?

Les deux médecins sortirent enfin; ils déposèrent chacun une petite pièce dans la main de Fridolin et montèrent en voiture.

On ne fut pas plus avancé. Le docteur Guérineau n'avait rien ordonné, sinon d'interrompre l'usage des médicaments. Félicie dit qu'il était un charlatan: il ne lui inspirait aucune confiance, et c'était de l'argent jeté par la fenêtre. Et, à cause de cette visite du médecin de Tours, on vint de quatre lieues à la ronde s'informer de sa santé, ce qui la mit dans tous ses états.

Elle surmonta ses douleurs. L'idée de la déchéance lui était intolérable. Au coeur de l'hiver, elle se montra comme par le passé dans ses métairies. Coiffée d'un chaud bonnet noir, emmitouflée d'un long châle, à la main son parapluie ou sa canne à corne d'or, elle arpentait les chemins et les sentiers et enfonçait ses galoches dans le purin des cours de ferme.

Parfois, son mal l'arrêtait, et elle s'appuyait du coude contre un noyer, espérant toujours vomir «le crabe qui lui rongeait l'intérieur», puis, les yeux inondés, à la suite d'efforts atroces, elle tirait de sa poche un flacon qui ne la quittait pas, et buvait à même l'eau de mélisse des Carmes.

—Ne te tourmente pas, mon enfant, disait-elle; quand on est vieux, vois-tu, on a ses petites misères… mais il faut accomplir son devoir jusqu'au bout.

Et nous marchions contre la bise, car il s'agissait de savoir si les maçons travaillaient à la grange de Pénilleau, qu'une tempête avait endommagée.

Arrivés à Épinay, elle me disait de rester là, de peur d'abîmer mes souliers; et elle s'avançait toute seule au milieu des travaux. Elle relevait ses jupes ou les ramenait tout à coup entre ses genoux serrés et se plantait sur le sol grémilleux et blondi par la chaux vive. Elle mesurait de l'oeil l'ouvrage exécuté depuis la veille, et, du bout de sa canne, donnait des indications en appelant chaque homme par son nom.

—S'ils ne savaient que je reviendrai demain, ils ne feraient pas oeuvre de leurs dix doigts!

Nous retournions souvent à travers champs, par le plus court, parce que le soleil, tout pâle, comme un grand chapeau de paille d'Italie, descendait là-bas, derrière les peupliers nus de Gruteau. Nos pas martelaient la terre gelée. Des vols de corbeaux s'élevaient, à longue distance, en croassant, s'abattaient, se relevaient, pour s'abattre encore, pareils à un grain noir qu'un grand semeur invisible, et marchant à pas comptés, eût semé dans le ciel d'hiver.

D'ordinaire, nous rentrions sans sonner, par la petite porte des communs, et nous passions par la cuisine. Un jour, Clarisse et la Boscotte nous y accueillirent avec des yeux lourds et gênés, et Félicie vit Pidoux qui se tenait tapi près du foyer, touchant la boîte de sel gris. Il tournait son chapeau entre ses mains et il dit:

—C'est moi, que je venais, ma'me Planté, rapport à bien des choses, depuis le temps qu'on ne se cause plus…

Elle le laissa parler, pendant qu'elle changeait de chaussures.

Il fut promptement question du moulin. Elle lui montra la porte.

—C'est pas pour vous fâcher, ma'me Planté; voyons donc! On avait l'habitude de vous demander conseil quand on était dans l'embarras; voilà donc tout changé, à c'te heure?

—Est-ce que vous m'avez demandé conseil quand vous avez été mettre deux mille francs dans la poche de M. Fantin?

—Allons! ma'me Planté, vous voulez rire! Votre beau-frère ou bien vous, voyons! c'est-il pas la même chose?

Elle frappa la table de cuisine d'un grand coup de canne qui ébranla les épaules de tous et fit vibrer les cuivres. Elle savait où le paysan voulait en venir.

—Une fois pour toutes, dit-elle, entendez-le bien: je ne fais honneur qu'à ma signature.

Mais elle pensa que Pidoux pouvait connaître quelque chose de nouveau sur l'affaire; et la curiosité l'emporta. Elle lui permit de s'expliquer.

Il était surtout indigné de ce que le vieil oncle Goislard se portât très bien. L'agent voyer de Beaumont arrivait justement de Langeais et il avait vu le bonhomme passer fort gaillard dans sa petite voiture.

—Ce n'est pas ça que nous avait dit votre beau-frère… Dame! s'il ne se dépêche pas d'hériter, il pourrait bien se trouver mal à l'aise pour payer ses billets à six mois…

—Il a signé des billets à six mois? demanda Félicie.

—Ça se dit. J'aime mieux que ça soit à d'autres qu'à moi, mais c'est tout de même dommage pour le pauvre monde de voir son argent couler à la rivière… sans compter que ça ne fait pas de bien non plus à la famille…

—Que voulez-vous dire?

—Rien, ma'me Planté, rien du tout. Je n'ai point en vue de vous offenser.

Il revenait à son idée fixe: savoir si Félicie laisserait protester les billets. Il reprit:

—Ce n'est pas non plus pour critiquer ce qui se fait à Gruteau pendant que nous sommes là à causer, vous et moi, ma'me Planté; il n'y a point de danger que je me mêle de ce qui ne me regarde point…

Et il attendait l'effet de ces petites piqûres à la curiosité de
Félicie. Elle l'interrogea elle-même:

—Qu'est-ce qui se fait donc à Gruteau?

Il entra dans mille détails. Grand-père Fantin commandait des travaux gigantesques; il bouleversait le régime des cultures autour du moulin; il remplaçait la meule de pierre par des cylindres d'acier; et, entre autres améliorations, voulait irriguer un plateau situé à quelque vingt mètres au-dessus du niveau de la rivière. Dans tout le pays, il était déjà question de la «machine élévatoire».

—Pour du beau matériel, c'est du beau matériel!… En cas que la chose ne réussisse pas à votre beau-frère, celui-là qui achètera le tout au rabais ne fera pas une mauvaise opération…

Il fixait sur Félicie ses petits yeux brillants, en passant la main sur la râpe d'une barbe de huit jours.

—C'est tout ce que vous aviez à me dire? interrogea Félicie.

—Pardi! ma'me Planté, j'avais à vous dire sans avoir à vous dire… Une fois qu'on est à causer, on peut aller loin! Il y a bien aussi la question de ma fille Valentine…

—Comment! la question de votre fille Valentine?

—Ma'me Planté ne veut pas me reprocher de m'occuper de mon enfant. La voilà bien instruite et bien éduquée, à c'te heure, c'est-il pas la vérité? Et, pour ce qui est de la fraîcheur, elle en a, et de la tournure, sauf votre respect, à faire fauter un vicaire… Vous pensez bien, ma'me Planté, qu'elle n'est point sans être demandée…

—Qui est-ce qui vous l'a demandée?

—C'est celui-ci et celui-là, pardi! Il ne manque point de galants pour une fille dans sa position… Mais, pour ce qui est d'être prêt à mettre sa signature au bas d'un papier, ça sera-t-il celui-ci, ça sera-t-il celui-là? c'est selon la dot qu'elle aura.

—Vous avez une dot à lui donner?

—Ma'me Planté veut rire!

—Je n'en ai pas l'air.

—Alors, ça sera pour une autre fois, ma'me Planté. On est de revue, n'est-ce pas? Il n'y a point de rivière à passer de chez vous chez nous. N'ayez pas peur, pour cette question-là, je dormons sur les deux oreilles: M. Planté, qui est bien savant, n'est pas sans connaître qu'on paie tout en argent comptant dans le monde où je vivons… On ne lui fait point la malhonnêteté de croire qu'il ne sera pas généreux…

Félicie était assise devant le feu et présentait à la flamme haute ses pieds chaussés de pantoufles. Elle se redressa et chercha de la main sa canne, dont on l'avait débarrassée. Je crois qu'elle en eût fendu le crâne du paysan cynique et finaud. Dans le court moment que dura son geste inutile, elle comprit la nécessité de se taire et de sembler n'avoir pas entendu. Elle gagna la porte comme un automate, blême et frôlant la table et la huche, et elle dit:

—Bonjour, Pidoux.

Les heures de la triste saison tournaient au cadran de bronze, sous le corps gracieux du Cupidon. Quand elles sonnaient, ces dames levaient la tête sans interrompre leur ouvrage, et il se trouvait invariablement quelqu'un pour annoncer le nombre des battements du petit marteau. Le feu de bois sec pétillait; on confiait des châtaignes à la cendre brûlante; tout à coup cela sentait le roussi: on se levait et secouait ses robes; ou bien une châtaigne faisait explosion, et tout le monde se mettait debout. On était sensible au souffle du vent, à la moindre goutte de pluie au dehors; la température était l'objet d'une préoccupation constante, et l'on avait presque des battements de coeur lorsque, le temps s'étant mis à la neige, on épiait, les yeux au ciel sali, la chute tremblotante des premières blancheurs.

Les flammes semblaient s'allonger dans la grande cheminée, à mesure que le jour baissait. Peu à peu, sur leur ouvrage, les doigts de ces dames s'immobilisaient, et, avant que l'on se décidât à allumer la lampe, il s'écoulait toujours quelques minutes durant lesquelles le foyer nous éclairait tout seul, pareil à un guignol où danseraient des pantins rouges.

Grand'mère, frileuse, tenait les pincettes et, la main gauche posée en guise d'écran devant les yeux, elle tisonnait. Elle était sans rival dans l'art d'asseoir une bûche de fond contre la montagne de cendres, de disposer en avant la bûche moyenne retenue par la tige de fer, et d'unir le tout au moyen de rondins vite embrasés et dont il convient de relever attentivement et une à une, les parcelles aveuglantes, au fur et à mesure de leurs chutes. Parfois même, et en face d'un feu parfaitement équilibré, maniant son instrument favori, elle pinçait, dans le vide, des tisons imaginaires. C'était lorsqu'elle suivait son rêve. Et alors, il lui arrivait de prononcer tout haut: «J'en connais qui seraient heureux de se chauffer là…» Ce n'était pas compromettant; cela pouvait s'appliquer à beaucoup. Cela s'appliquait à Philibert et à sa famille. Personne n'en doutait. Elle essayait d'éveiller un écho, à tout hasard, et mesdemoiselles Victoire et Adélaïde, ses complices, louchaient à la dérobée du côté de Félicie.

Les deux vieilles tantes n'approchaient point du feu, hantées sans cesse par l'appréhension de l'incendie. Elles travaillaient, infatigablement, chacune à un coin de la porte-fenêtre. Il fallait les déranger pour passer au dehors; et, au moindre signe, elles soulevaient leur petite installation et s'aplatissaient, s'effaçaient. Ah! si elles avaient pu ne tenir point de place!

Un de ces soirs d'hiver, à la tombée du jour, nous reçûmes la visite extraordinaire de l'arrière-grand'tante, mademoiselle Gillot. Elle venait remercier Félicie qui lui avait renouvelé son mobilier, reconstitué son trousseau, rétabli sa provision de bois.

Elle disparaissait tout entière sous un caban noir en usage chez les femmes du pays, et dont l'ample capeline embobelinait sa tête de centenaire. Elle était couverte d'un semis de givre qui fondit rapidement et mouilla tout. Après l'avoir approchée, chacun s'essuya les mains. On recourut à mille cérémonies pour la contraindre à s'asseoir, car elle avait la timidité des solitaires et se trouvait très incommodée. Quand elle fut sur la chaise, il s'éleva d'elle une vapeur, comme du goulot de la bouillotte.

Elle se nourrissait l'esprit des prônes du curé de la Ville-aux-Dames et de la lecture d'almanachs divers. La préoccupation de l'avenir absorbait toutes les facultés de cette malheureuse qui avait achevé sa vie; elle voyait partout des présages, et ses présages étaient sinistres. À son avis, le ciel était hautement courroucé contre l'homme et résolu à une vengeance exemplaire. Elle nous prédit cent calamités.

À cette heure à demi ténébreuse, on finissait par y croire. Félicie ordonna d'allumer la lampe. Mademoiselle Gillot qui se couchait avec le jour, se retira, et on n'en fut pas fâché. On la reconduisit jusqu'à la porte de la cuisine où on l'abandonna aux soins de la Boscotte munie d'une lanterne.

Vers le milieu de décembre, il tomba une grande quantité de neige. Les routes devenues impraticables, nous fûmes quinze jours sans voir mon père, et M. Laballue manqua un mercredi. Mais, lui, huit jours après, venait à pied, à demi gelé. On trouva cela très bien. Félicie dit, en se tournant vers sa soeur:

—Ce n'est pas ton gendre qui en ferait autant!

Et on levait les yeux vers la photographie de la morte, dont on avait placé des agrandissements dans toutes les pièces. On la plaignait comme si le veuf l'eût négligée ou trahie, en témoignant pour la famille moins de zèle que M. Laballue. La calme figure nous regardait de son cadre d'ébène, la lèvre souriante et les yeux graves, telle qu'on l'avait connue. On n'eût pu dire si elle souffrait ou si elle était heureuse. Chacun interprétait son visage à sa guise.

Du moindre geste du malheureux veuf on était jaloux; on discutait des jours entiers l'opportunité de ses déplacements; on lui faisait la moue chaque fois que l'on avait vent d'un dîner chez les Pope; on épiait les personnes qu'il pouvait fréquenter chez M. Clérambourg; afin de l'éloigner du bureau de tabac, que de maux n'avait-on pas prédits aux fumeurs! Un soir, M. Laballue affirma à table que l'on connaissait l'amant de la dangereuse buraliste. On tressaillit. Il nomma le receveur de l'enregistrement, petit homme bilieux et vindicatif. C'est une des rares occasions où l'on put voir grand'mère et Félicie pousser un soupir de soulagement.

En raison du temps que l'on avait passé sans voir mon père, on l'invita, avec quelque cérémonie, à Noël. On l'attendait, malgré le dégel qui laissait les routes en mauvais état. La veille de la fête, il envoya un mot disant que sa jument s'était couronnée en glissant sur le pont. L'accident était vrai; nous pûmes nous en convaincre à Beaumont, en sortant de la grand'messe. Mon père quitta ses clients pour venir jusqu'à la calèche présenter ses excuses.

—Eh bien! dit Félicie, rien n'est plus simple: je vous envoie chercher ce soir par Fridolin qui vous ramènera.

—Sapristi! je n'avais pas pensé à ce moyen d'aller dîner chez vous; sans quoi je n'aurais pas accepté ailleurs…

—Ah! très bien.

On se regarda de part et d'autre, un peu embarrassés.

—Vous allez vous mouiller les pieds dans le ruisseau, dit Félicie en relevant doucement la glace. À une autre fois!

—C'est cela, c'est cela, à une autre fois!

Félicie fit arrêter la voiture devant le bureau de tabac pour acheter des bougies, des allumettes, un jeu de cartes. Fridolin descendit s'acquitter de ces commissions. On voyait, entre les cigarettes et les pipes, une grande femme brune vêtue d'un peignoir bleu, qui parlait en faisant virer prestement ses petits paquets sanglés en croix d'une ficelle qu'elle coupa net, finalement, sur la lame du porte-bobine. Quand Fridolin ouvrit la portière pour nous passer ses achats, il nous dit, de ce ton solennel qui affectait de couvrir des secrets diplomatiques:

—Paraît qu'il s'en est fallu de peu que madame ne trouve pas à acheter une demi-douzaine de bougies dans la ville, rapport au dîner de la maison Pope.

—Ah! fit Félicie.

Elle et sa soeur se regardèrent.

Toutes les deux ensemble me demandèrent si j'avais faim. Je savais ce que cela voulait dire: si je n'étais pas trop pressé de déjeuner, on obliquait à droite au sortir de Beaumont et on allait «là-haut», c'est-à-dire au cimetière.

Nous avançâmes entre les tombes. La boue nous avalait les pieds jusqu'aux chevilles, et refermait d'elle-même ses lèvres gluantes sur la trace de nos pas. De peur que je ne prisse un rhume, grand'mère me permettait de marcher sur les pierres funéraires, et elle me tenait par la main lorsque je sautais de l'une à l'autre. L'endroit où ma mère reposait était entouré d'un petit jardin sablé, et d'une grille de fer, au pied d'un cyprès. Deux places rectangulaires étaient réservées, l'une à grand'mère, l'autre à Félicie, de chaque côté de la dalle de marbre blanc où on lisait difficilement, entre les couronnes à peine défraîchies: «Marie-Félicie-Clémence… dans sa vingt-huitième année…» Arrivées là, les deux soeurs tombaient à genoux; elles faisaient des signes de croix, elles croyaient prier Dieu; mais leur âme s'adressait directement à l'être chéri qu'elles n'avaient pas encore complètement désappris d'embrasser. Elles recueillaient dans leur mémoire fidèle sa jolie figure et ses mains; elles l'appelaient par son nom: «Marie… ma chère Marie…» Elles lui demandaient pardon pour celui qui, ce soir, allait dîner chez les Pope.

Des deux dates de Noël et du jour de l'an que nous envisagions un peu comme des phares dans notre nuit d'hiver, l'une était donc passée sans rompre la monotone tristesse de Courance. On n'y avait gagné qu'un nouveau motif d'inquiétude.

—Quand une année se met à être mauvaise, disait mademoiselle Adélaïde, il ne faut rien en espérer de bon. Mais attendons le 1er janvier: il n'y a rien de tel que de changer de calendrier.

Le 1er janvier, mon père vint dès le matin afin de nous consacrer la journée. Il était de bonne humeur; il apportait des jouets pour moi et des cadeaux pour tout le monde. Il amenait avec lui le facteur rencontré sur la route. Celui-ci nous remit une grosse lettre de Paris où l'on reconnaissait l'écriture de Philibert.

L'enveloppe contenait trois lettres: une de Philibert, une de sa femme, une de sa fille. Jamais ces deux dernières ne s'étaient permis une relation avec la famille. Nous fûmes tous témoins de l'émotion de Félicie lorsqu'elle distingua d'un coup d'oeil ces écritures diverses. Elle ne retint que la lettre de Philibert et en prit connaissance, puis elle replaça le tout dans l'enveloppe et la glissa dans sa poche en disant:

—C'est un peu long; je finirai cela plus tard.

Personne n'osa lui en demander davantage, mais on fut gêné tout le jour par cet événement dont chacun s'efforçait d'augurer les conséquences. Ces demoiselles et grand'mère s'interrogeaient dans les coins.

—Qu'est-ce que tu en penses, toi?

—J'ai bien peur que le pauvre garçon n'ait commis une imprudence.

—La lettre de la petite sauvera tout.

Les trois lettres étaient contenues dans une grande enveloppe jaune. Félicie l'avait pliée en deux dans le sens de la longueur, et un bon bout pointait hors de la poche. Il hypnotisait ces dames; elles le suivaient des yeux quand Félicie changeait de place.

On supposa qu'elle ne voulait point régler l'incident devant mon père. Après avoir tant désiré qu'il vînt, on était presque impatient de son départ. Il dîna et ne se montra point pressé. On l'avait rarement vu si loquace.

Il ne fit aucun mystère de son dîner de Noël; il disait merveilles de la famille Pope. Le luxe de ces étrangers l'exaltait. Comme notaire, il connaissait leur fortune; il citait des chiffres énormes, d'un petit air narquois et familier.

—Leur fortune! leur fortune! s'écria Félicie, l'avez-vous vue? en quoi consiste-t-elle?

—Dans l'exploitation des cornes de boeufs sur les rives du
Mississipi.

Félicie et l'oncle Planté se récrièrent. Hormis la terre et la rente, ils ne concevaient pas que l'on pût faire fonds de quelque chose. Mon père, au contraire, s'était promptement «modernisé» au contact des Américains; il défendait leur cause avec chaleur, vantait leurs moeurs, proclamait leur supériorité, enfin semblait avoir découvert le Pérou. Mais on sentait trop qu'il se laissait éblouir.

Sa belle-mère lui dit:

—Je vois que les Frelandière sont enfoncés!

Il eut pour les Frelandière un petit geste dédaigneux. Nous sûmes plus tard que, sous le prétexte de ses attaches avec la famille protestante, le marquis lui avait retiré la clientèle du château.

—Tout ce qui reluit n'est pas or, dit l'oncle Planté.

Hélas! ce n'était pas en vain que mon père était fils de paysans courbés sur le sol plat de la Beauce. Le plus maigre relief lui semblait une montagne; tout chemin de montagne escaladait le ciel. Il avait cru au déjeuner du château; il donnait sa foi aux avances d'un millionnaire qui étonnait le pays.

Vers neuf heures, il serra les mains et m'embrassa. On l'entoura jusqu'à la porte, par où venait un petit vent frisquet. Toutes ces dames se garantirent en enfonçant le cou dans les épaules. Chacun prêta l'oreille au bruit de la voiture descendant l'allée des ormes; on distingua nettement le choc de la grille de fer, le jeu de la serrure sous la main ferme de Fridolin, qui cracha haut, comme toujours. Cela fit dire à Félicie:

—Le vent a tourné.

Grand'mère toussa un peu, et risqua:

—Alors, ça ne va pas trop mal à Paris?

Félicie comprit ce qu'on réclamait d'elle; elle avança la lèvre inférieure et fit des yeux qui ne signifiaient rien de bon. Elle vint s'asseoir à la table qu'éclairait la lampe et dit:

—Il faudrait au moins que j'aie mes lunettes.

Ces demoiselles bondirent; elles tâtonnèrent sur la cheminée, sur la console, sur le canapé, à la recherche des lunettes. Félicie les tira de sa poche en même temps que l'enveloppe jaune. Le coeur battait à toutes ces bonnes femmes.

Félicie lut la lettre de Philibert d'une voix volontairement monotone, comme lorsqu'on veut paraître tout à fait détaché. De temps en temps, elle prenait un petit ton boudeur. Elle relevait les yeux fréquemment au-dessus de ses verres de lunettes pour surveiller la lampe; sa fine peau blanche et ridée de femme nerveuse et toujours émue semblait agitée par des remous profonds; et ces ondes couraient et se contrariaient sous son front, sous ses joues diaphanes, sous ce menton jadis si gracieux, d'après le crayon de Langeais.

Philibert écrivait des choses gentilles, avec l'humour et la libre allure de sa parole. Sa méthode avait consisté toujours à faire contre mauvaise fortune bon coeur. Il ignorait les expressions amères; au pire moment de sa détresse, personne ne se souvenait qu'il se fût plaint. Sa lettre rappelait les précédentes: il jetait question de ses travaux, que la famille ne prenait pourtant guère au sérieux. Mais il en parlait sans se dépiter, avec une sérénité inlassable. Certaines de ses phrases eussent pu paraître d'une ironie féroce: celles où, à l'aide des mots les plus simples, il vous donnait à entendre les pires tristesses de sa condition. Mais non, il n'y pensait pas: il avait la résignation de sa mère. Il disait: «J'ai vendu hier une frimousse de femme au pastel, vue de trois quarts en arrière, avec une nom d'un petit bonhomme de nuque un peu grasse et dorée comme un poulet qui cuit, à faire mourir de joie. J'ai sué dessus pendant un mois. J'ai pleuré devant deux jours; ça a été mes étrennes. Mon brocanteur m'en a donné cinq louis; c'est toujours bon à prendre…» On retenait seulement qu'il s'était fait un mois de cent francs, et on haussait les épaules. Il est vrai qu'il n'écrivait pas pour qu'on le comprît, mais pour raconter ce qui était.

Le ton ne différait pas de celui du paragraphe suivant où on lisait: «Nous sommes allés en bateau, dimanche, jusqu'à Suresnes. Ah! le joli soleil d'hiver!»

À la fin de sa lettre, seulement, il disait:

«Ma femme et ma fille, qui partagent mes sentiments, ont tenu à vous en faire part elles-mêmes, à leur façon. Ce sont deux bons coeurs qui vous aiment. Ma foi, je ne crois pas que cela puisse vous être désagréable.»

Mesdemoiselles Victoire et Adélaïde soulignaient chaque mot par un signe de tête approbatif. Elles approuvaient tout confusément sans être certaines de bien entendre, mais en vertu d'un système; et elles répétaient, chaque fois que la voix de Félicie baissait:

—C'est un brave garçon!

—Comme il est bon! Comme il est bon!

Grand'mère, tournant le dos à sa soeur, construisait dans le foyer les châteaux de ses rêves et dissimulait l'émoi de sa figure. Félicie s'arrêta un moment, après avoir lu les derniers mots de Philibert. Les deux autres lettres étaient dessous; elle les touchait de ses doigts sans cesse agités. Une feuille de la dernière retombait, où l'on distinguait une écriture enfantine.

Félicie dit:

—Ah bien! moi, je suis fatiguée; lisez donc ça, vous autres.

Et elle tendit les deux lettres à qui voulut les prendre. Ces demoiselles les saisirent sans trop savoir comment interpréter la décision de Félicie. Elles cherchèrent leurs lunettes. Pendant ce temps, Félicie se leva. Elles se troublèrent; mademoiselle Adélaïde ne trouvait point son étui; mademoiselle Victoire écarquillait des yeux tout grands et n'y voyait goutte. Félicie ouvrit la porte:

—J'ai à parler à la cuisinière. Vous n'avez pas besoin de moi; vous savez lire, je pense.

Tout était perdu. Les deux pauvres demoiselles s'en rejetèrent la responsabilité:

—Tu es là qui te tâtes sur toutes les coutures, aussi! Tu sais bien que ça l'impatiente!

—Je me tâte, je me tâte! Eh bien, et toi qui as tes lunettes sur le nez et qui n'es pas fichue de lire un mot! Si tu avais commencé, elle serait restée jusqu'à la fin.

—Mais lisez donc!—fit grand'mère en se retournant brusquement, la joue rougie par la flamme;—lisez donc, sinon elle va être furieuse en rentrant.

La lettre de la femme de Philibert était très insignifiante. On y sentait les efforts de la malheureuse à remplir quatre pages sans prononcer un mot compromettant; des brouillons avaient dû précéder ce texte, et il portait des ratures. La lettre de l'enfant était émouvante. Elle écrivait:

«Il ne faut pas m'en vouloir de mon écriture, madame ma tante de Courance, parce que je ne peux pas me tenir comme les autres pour écrire, et je suis couchée jusqu'à l'âge de quinze ans, à ce que dit notre médecin, Bilboquet, qui est Américain et qui a un bien plus drôle de nom que celui-là, mais je ne sais pas l'écrire. Papa m'apprend à dessiner tout de même, et il paraît que je serai peintre de plafonds, ce qui rapporte plus d'argent que le reste qui n'en rapporte pas beaucoup. Et alors, je pense que, quand j'aurai une belle couverture qui me cache et une toilette mirobolante, je pourrai aller au Bois sans qu'on s'aperçoive de ce que j'ai…»

On avait tout lu, que Félicie causait encore avec la cuisinière.
Lorsqu'elle rentra, son premier regard fut pour la pendule.

—Dix heures! mais qu'est-ce que vous faites là? Il est temps d'aller se coucher.

Elle alluma elle-même les bougies rangées sur la console. Grand'mère et ces demoiselles, émues et désolées, les yeux pleins d'eau, barbotaient et se dépensaient en vains mouvements. Une d'elles osa dire, en tendant les lettres:

—Lis cela avant de t'endormir, Félicie!

Le ton avait une telle éloquence qu'il n'était pas possible de dire davantage. On se coucha encore confiants dans le lendemain. Mais Félicie ne fit plus jamais allusion à cette tentative d'introduction de la famille légitimée. Elle dit seulement à sa soeur:

—Quand tu écriras à ton fils, préviens-moi avant de fermer ta lettre.

C'était pour y glisser un billet de banque.