XXIX

Jeudi 25 avril.

Je n'ai presque plus envie de rien écrire, trouvant de plus en plus ordinaires les choses qui m'entourent.

Quand je veux sortir, il me paraît tout naturel de descendre mon escalier noir; de rencontrer devant ma porte ma mule commandée d'avance, qui m'attend avec sa haute selle à fauteuil; de monter dessus du seuil même de ma maison, de peur de salir mes longues draperies blanches ou mes babouches dans la boue du dehors, et de m'en aller à l'aventure, par les étroites petites rues sombres.

Je m'en vais n'importe où, dans les quartiers déserts ou dans les foules, au bazar ou dans les champs.

Oh! le grouillement de ce bazar, le remuement silencieux de ces burnous, dans cette demi-obscurité confuse!... Les petites avenues, en dédale, s'en vont de travers, recouvertes de vieilles toitures en bois, ou bien de treillages en roseau sur lesquels s'enroulent des branches de vigne. Et là, tout le long, s'ouvrent les boutiques, grandes à peu près comme des niches, dans lesquelles se tiennent accroupis les vendeurs à turban, impassibles et superbes au milieu de leurs bibelots rares. C'est par quartiers, par séries, que les boutiques de même espèce sont groupées. Il y a la rue des marchands de vêtements, où les échoppes miroitent de soies roses, bleues, orange ou capucine, de broderies d'argent et d'or, et où stationnent les dames blanches, voilées et drapées en fantômes. Il y a la rue des marchands de cuirs, où pendent des milliers de harnachements multicolores pour les chevaux, les mulets ou les ânes; toutes sortes d'objets de chasse ou de guerre, de formes anciennes et étranges, poires à poudre pailletées d'argent et de cuivre, bretelles brodées pour les fusils et les sabres, sacs de voyage pour caravanes, et amulettes pour traverser le désert.

Puis la rue des marchands de cuivre, où du matin au soir, on entend, sur des plateaux ou des vases, marteler des arabesques. La rue des brodeurs de babouches, où toutes les petites niches sont remplies de velours, de perles et d'or. La rue des peintres d'étagères; celle des forgerons, nus et noirs; celle des teinturiers aux bras barbouillés d'indigo et de pourpre. Enfin le quartier des fabricants de fusils, des longs fusils à pierre, minces comme des roseaux, dont la crosse incrustée d'argent s'élargit à l'excès pour embrasser l'épaule. (Les Marocains ne songent nullement à modifier ce système adopté par leurs ancêtres; la forme des fusils est immuable en ce pays comme toutes choses, et on croit rêver en voyant fabriquer encore de telles quantités de ces armes du vieux temps.)

Elle bourdonne et grouille sourdement, la foule vêtue de laine grise, accourue de loin pour acheter ou revendre d'extraordinaires petites choses. Des sorciers font des conjurations; des bandes armées passent en dansant la danse de guerre, avec des coups de fusil, au son des musettes tristes et des tambourins; des mendiants montrent leurs plaies; des nègres esclaves charroient des fardeaux; des ânes se roulent dans la poussière. Le sol, de même nuance grisâtre que la foule, est semé d'immondices, de fientes d'animaux, de plumes de poules, de souris mortes, et tout ce monde, en babouches traînantes, piétine ces ordures.

Comme cette vie est loin de la nôtre! L'activité de ce peuple nous est aussi étrangère que son immobilité et son sommeil. A l'agitation de ces gens en burnous se mêle encore je ne sais quel détachement, quelle insouciance de tout, qui nous est inconnue. Les têtes encapuchonnées des hommes, les têtes voilées des femmes, poursuivent, à travers leurs marchandages, le même rêve religieux; cinq fois par jour, ils font leur prière et songent avant tout à l'éternité et à la mort. Des mendiants sordides ont des yeux d'inspirés; des pouilleux en lambeaux ont des attitudes nobles et des figures de prophètes...

Bâleuk! Bâleuk! C'est l'éternel cri des foules arabes. (Bâleuk! signifie quelque chose comme: «gare!»)

Bâleuk! quand passent en longues files les petits ânes, chargés de ballots tout en largeur qui accrochent les gens et les renversent. Bâleuk! pour les chameaux à l'allure lente, qui se dandinent au bruit de leurs clochettes. Bâleuk! pour les beaux chevaux de chefs, harnachés de merveilleuses couleurs, qui galopent et qui se cabrent.—Jamais on ne revient de ce bazar sans avoir été accroché par quelqu'un ou par quelque chose, heurté par un cheval ou sali par un ânon plein de poussière.—Bâleuk!

Des gens de toutes les tribus se mêlent et se croisent: des nègres du Soudan et des Arabes blonds; des Berbères autochtones, musulmans sans conviction, dont les femmes ne se voilent que la bouche; et des Derkaouas à turban vert, fanatiques sans merci, qui détournent la tête et crachent à la vue d'un chrétien. Tous les jours, on y rencontre «la sainte» qui prophétise dans quelque carrefour, les yeux hagards et les joues peintes de vermillon. Et le «saint», un vieillard complètement nu, sans même une ceinture, qui marche sans cesse comme le Juif errant, très vite à travers les foules, dans un empressement continuel, en marmotant des prières. De loin en loin, un petit recoin à ciel ouvert, une petite place où pousse un frais mûrier ou bien un énorme tronc de vigne plusieurs fois séculaire tordant ses branches comme un faisceau de serpents. Et puis, on passe devant les fondaks, qui sont des espèces de caravansérails pour les marchands étrangers: grandes cours à plusieurs étages, entourées de colonnades et de galeries en cèdre ajouré, et affectées chacune à un genre spécial de marchandises; il y a le fondak des marchands de thé et de bois des Indes; celui des marchands de tapis des provinces de l'Ouest; celui des épices et celui de la soie; celui des esclaves et celui du sel.

Tout ce quartier du bazar est réputé peu sûr pour nous: il est considéré comme saint, à cause des mosquées de Karaouïn et de Mouley-Driss, qui y sont enclavées. Et même, aux abords de Mouley-Driss, la moins grande mais la plus sacrée des deux, les rues sont barrées à la hauteur de ceinture par de grosses pièces de bois, comme celles que l'on met aux champs pour arrêter les bêtes: nous devons nous garder de les franchir, au risque de notre vie; les abords de cette mosquée, aussi vénérable en Islam que la Casbah de la Mecque, ne doivent être souillés jamais par les pas d'un Nazaréen, ni d'un juif.

A l'entrée de ce bazar, j'ai encore un recoin de prédilection, où chaque jour je laisse ma mule à la garde d'un de mes servants, pour la reprendre ensuite au retour, quand mes emplettes sont terminées.

Et c'est surtout au départ, au sortir du labyrinthe d'ombre, que le lieu dont je parle semble un lumineux décor des Mille et une Nuits. Là, tout à coup, s'élargit la rue étroite et obscure; s'élargit en éventail, formant une sorte de place triangulaire où un rayon de soleil tombe d'un coin de ciel bleu. Le fond de cette petite place,—où plusieurs autres mules sellées attendent comme la mienne, au pied d'une treille centenaire,—est orné en son milieu d'une fontaine jaillissante: un arceau de mosaïques, qui est plaqué sur le mur d'angle d'une maison en saillie et d'où sortent deux jets d'eau tombant dans un bassin de marbre;—tout cela si antique, si déformé, si déjeté, qu'il n'y a pas de mots pour exprimer des aspects de vétusté pareils.—A droite de la fontaine, une ruelle pavée en casse-cou monte en pente raide et s'enfonce dans le noir sous une voûte écrasée et sinistre. (C'est par là que tout à l'heure nous allons disparaître, ma mule et moi, pour nous rendre à notre logis, dans les quartiers hauts du vieux Fez.) A gauche, une inimitable porte monumentale, plus belle qu'aucune porte de ville, qu'aucune porte de mosquée—et du reste ne menant plus nulle part, que dans une cour triste. C'est une immense ogive, enguirlandée des plus rares arabesques, des plus fines mosaïques. Au-dessus de cette entrée passe une large bande horizontale d'inscriptions religieuses, en faïences, lettres noires sur fond blanc. Au-dessus encore, une série de petites ogives alignées, et remplies chacune d'arabesques différentes, fouillées en broderie, en dentelle,—les unes à très grands dessins, alternant avec d'autres à dessins très petits, de façon à accentuer encore la variété savante de l'ornementation.

Et, plus haut encore, un indescriptible couronnement en stalactites déborde sur la place, formant comme un linteau très saillant, comme une marquise. Toutes ces stalactites, absolument régulières et géométriques, s'emboîtent les unes dans les autres, se recouvrent, se superposent en masses d'une complication extrême; par endroits, on dirait les mille compartiments d'une ruche d'abeilles; ailleurs, plus haut, cela semble des pendeloques de givre. Et l'ensemble de toutes ces choses si soigneusement travaillées forme des séries d'arceaux d'une courbure charmante festonnés merveilleusement. Une couche de poussière terreuse éteint les couleurs des faïences; toutes les fines sculptures sont écornées, noirâtres, mêlées de toiles d'araignées et de nids d'oiseaux. Et cette porte de fées donne naturellement l'impression d'une antiquité extrême, comme du reste cette fontaine, cette place, ces pavés, ces maisons croulantes, comme toute cette ville, comme tout ce peuple... Du reste, l'art arabe est tellement mêlé pour moi à des idées de poussière et de mort, que je ne me le représente pas bien aux époques où il était jeune, avec des couleurs neuves...

En dehors du «bazar», le labyrinthe de Fez devient plus sombre et plus désert; il y a peu de voies à air libre; les berceaux de vigne et les toitures de roseau sont remplacées par des plafonds de bois, ou par des ogives de maçonnerie qui, de deux en deux mètres environ, traversent la rue, surmontées de pans de mur aussi élevés que le faîte des maisons, toujours tristes et closes. C'est comme si on cheminait au fond d'une série de puits communiquant ensemble par des arceaux; on n'aperçoit que par échappées le bleu ou le gris du ciel et il est impossible de s'orienter dans le réseau inextricable. Là encore, à côté de quartiers vides et morts, il y a des foules; là encore, le bâleuk! se fait entendre. Bâleuk! pour des gens graves et recueillis qui sortent de quelque mosquée après la prière. Bâleuk! pour des mules rétives, qui se sont arc-boutées en travers, refusant de reculer ou d'avancer. Bâleuk! pour des troupeaux de bœufs, qui courent à la file, la corne basse et menaçante, dans les petits passages obscurs à peine assez larges pour leurs gros corps...