XI

Lundi 8 avril.

La trompette de réveil ne sonne pas ce matin dans notre camp: cela veut dire que nous sommes bloqués par la pluie; que la rivière de Czar-el-Kébir (l'Oued Leucoutz) est, comme nous le craignions, infranchissable.

On se lève donc plus tard que de coutume, ayant dormi sous une tente mouillée, au-dessus d'une prairie mouillée, entre des couvertures mouillées.

Déjà on entend les tambourins et les musettes. Toute la matinée, des musiciens, des sorciers, des fous, rôdent autour de notre camp; et aussi des pauvres et des pauvresses ramassant les vieilles pattes de poulet, les os de mouton, tous les débris de nos orgies, sur la terre détrempée de ce cimetière.

Après déjeuner, dans une accalmie de pluie, nous montons à cheval pour aller voir le gué, l'impossible gué de la rivière. Escortés de nos gardes, toujours, et précédés de l'étendard rouge, nous nous avançons vers la ville, qu'il va falloir traverser dans sa plus grande largeur. (Malgré le bon accueil incontestable, malgré les cadeaux et les sourires, nous suivons l'avis des sages, qui est de ne jamais faire un pas sans escorte, et de ne jamais s'en aller seul à plus de cent mètres des tentes; c'est du reste la recommandation du sultan lui-même, qui redoute pour ses hôtes chrétiens l'égarement de quelques fanatiques.)

Le chemin qui mène à la ville est un cloaque de boue liquide, semé de grosses pierres et de carcasses de bêtes pourries. Nous y galopons quand même, puisque tel est l'usage: au Maroc on n'hésite jamais à prendre cette allure de parade, même dans les sentiers où, chez nous, on craindrait de mener au pas un cheval tenu en main.

En dehors des murailles encore debout, il y a, perdus sous les cactus, sous les roseaux et les folles-avoines, des quantités de débris de remparts, remontant à je ne sais quelles époques imprécises. Czar-el-Kébir, si ignorée à présent, a eu tout un passé d'une complication extrême. C'est de là que partaient jadis les expéditions de guerre sainte pour la conquête d'Espagne. Quelques siècles plus tard, après la chute de Grenade, la ville, prise et reprise, détruite et rebâtie un nombre incalculable de fois, tomba aux mains des Portugais; et, il y a trois cents ans environ, à la suite de la «bataille des trois empereurs», elle redevint définitivement marocaine. Depuis cette époque, elle dort et s'écroule lentement, au milieu de ses jardins délicieux.

Nous entrons par une série de vieilles portes ogivales, toujours pataugeant dans les flaques de boue gluante que les pieds de nos chevaux font jaillir en gerbe contre les murailles. Tout est sombre et sinistre aujourd'hui, dans ces ruines mouillées. Chaque petite rue bien étroite, bien tortueuse, est un cloaque, un ruisseau immonde où notre passage remue des puanteurs. Rien que des gens encapuchonnés de blanc grisâtre, vêtus de guenilles grises, avec des jambes nues, jaunes et boueuses. Ils se rangent, se garent dans des portes, de peur de nos éclaboussures, et nous regardent avec indifférence; leurs figures, généralement belles, ont je ne sais quoi de sombre et de fermé; en eux-mêmes, ils poursuivent un vieux rêve religieux que nous ne pouvons plus comprendre. Ces gens, évidemment, ne sont pas ceux qui nous ont reçus hier dans les champs, musique en tête; on avait recruté je ne sais où ces manifestants de bienvenue, ceux-ci n'ont même pas la curiosité de nous voir.


On sent, dès l'abord, que cette ville n'est pas de construction arabe; elle n'est pas blanche et ses toits en pente sont recouverts de tuiles; le tout est d'un gris sombre plaqué de lichens jaune d'or, avec un reste de vétusté caduque. Ce sont les Portugais qui ont bâti cela, et les Arabes en arrivant l'ont trouvé tel quel. Çà et là seulement, ils ont découpé leurs portiques dentelés, leurs inimitables ogives. Et ils ont bâti leurs mosquées, leurs grandes tours carrées pour chanter les prières, leurs grands minarets où perchent les immobiles cigognes. Mais la chaux blanche n'a pu prendre sur ces murs étrangers, sans enduit; alors on leur a laissé leur teinte quelconque.

Dans le bazar, qui est couvert et obscur, les passages sont si étroits que nos chevaux, à la file, accrochent les étalages. Les marchands, accroupis dans leurs petites niches, en vêtements blancs, en turbans blancs, paraissent détachés des commerces de ce monde et insouciants des acheteurs. Ils ont surtout à vendre des cuirs, des harnais peinturlurés pour les chevaux, des sparteries multicolores, qui papillotent, accrochés partout en lourdes grappes.

Puis, vient le quartier des juifs, au moins aussi grand que celui des Arabes. Ici on pourrait se croire aussi bien en Turquie, en Syrie ou en Égypte; dans tous les pays musulmans, les juifs se ressemblent; leurs figures, leurs costumes, leurs maisons, à peu de chose près, sont copiés sur les mêmes modèles invariables.

Nous sortons de la ville par d'autres ogives, déformées, déjetées, mais toujours délicieuses de formes et d'encadrements légers. Et voici la rivière, l'Oued-Leucoutz (l'ancienne Leucus des Romains). Elle est plus large que celle d'hier et encore plus encaissée; en bruissant beaucoup, elle roule à toute vitesse ses eaux boueuses. Des gens à nous se déshabillent et plongent, pour sonder la profondeur: trois ou quatre mètres! Rien à tenter pour aujourd'hui. Il y a, paraît-il, un vieux bac dans les environs, et l'on va se hâter de le réparer et de l'amener ici.

Rentrons en ville, où nous sommes conviés à deux collations, une chez Chaouch, l'autre chez un certain chérif, dont le père, bouffon de cour, fut le favori d'un précédent sultan.

Chez ces deux personnages, les réceptions se ressemblent. Descendus de cheval devant des petites portes festonnées, qui s'ouvrent à peine, tout étroites, toutes basses dans de hauts murs caducs, nous sommes introduits dans des cours intérieures, à colonnades, pavées et lambrissées de mosaïques. D'abord, on nous asperge d'eau de rose lancée en coup de fouet en pleine figure, avec des flacons d'argent à long col mince; dans des brûle-parfums, on allume en notre honneur des morceaux d'un bois très cher de l'Inde, qui répandent une épaisse fumée odorante; puis on nous offre des «sabots de gazelle» dans de grands plats, et du thé dans de microscopiques tasses comme en Chine; un thé que l'on fabrique par terre, dans des samovars d'argent, et qui est très sucré, très aromatisé de menthe, d'anis et de cannelle. On ne prend presque jamais de café au Maroc:—du thé toujours et partout. Et c'est l'Angleterre qui le fournit, ainsi que les samovars pour le faire et les tasses dorées pour le boire. Des bateaux anglais jettent dans les ports ouverts des quantités considérables de ces choses, et les caravanes les répandent ensuite jusqu'au fond du Moghreb.

La réception du chérif, fils du bouffon de cour, me semble cependant la plus jolie des deux, et sa maison aussi, sa vieille maison toute en mosaïques et en blancheurs de chaux, immense et délabrée. Il est lui même quelqu'un d'étrange et d'attachant. Sa figure extrêmement fine et douce garde une expression toujours mystique; à chaque parole aimable qu'on essaye de lui dire, il croise ses mains sur sa poitrine, dans une pose de saint des Primitifs, et baisse la tête avec un sourire de jeune fille.

Je m'attarde en sa compagnie, tout en haut de sa maison, sur sa terrasse qui est grande comme une place publique, gondolée, ravinée par les pluies et les soleils; des couches de chaux blanche, accumulées pendant des siècles, en ont arrondi tous les angles; elle est bordée d'un mur crénelé, avec de petites meurtrières pour regarder au loin sans être vu. C'est la promenade la plus élevée de la ville, d'où l'on domine tout. Seules, les vieilles tours sombres des mosquées, avec leurs cigognes immobiles, la dépassent dans le ciel. Bien que ce soit contraire aux usages, c'est là, dit-il, qu'il passe la plus grande partie de sa vie, surtout ses soirs d'été. Pour des raisons politiques, il a été expulsé de Fez étant encore enfant et n'espère pas obtenir la grâce de quitter jamais cette résidence de Czar-el-Kébir, que le sultan lui a assignée comme lieu d'exil. Il étudie les sciences et la philosophie, telles sans doute qu'on les enseignait au moyen âge, dans de vieux manuscrits arabes extrêmement précieux, où la divination et l'alchimie tiennent une large place.

Nous sommes là trois personnages faisant mélancoliquement le tour de cette haute terrasse: lui, le chérif, tout vêtu de voiles blancs; Chaouch, en long cafetan violet, et moi,—mais je me sens gêné d'apporter une tache dans ce tableau sans âge, qui, si je n'étais là, pourrait aussi bien être daté de l'an 1200 ou de l'an 1000. Je songe aux abîmes de tranquillité et de mysticisme qui doivent séparer les conceptions de ce chérif des conceptions d'un monsieur du boulevard; je cherche à me représenter ce que peuvent être sa vie murée, son rêve et son espérance; et j'envie ses «soirées d'été» dont il me parle, passées ici à contempler de haut toutes les autres terrasses de la ville morte, à écouter chanter les prières, à sonder là-bas les lointains sauvages de la plaine et des montagnes d'alentour; à regarder, par ces sentiers qu'aucune voiture n'a jamais parcourus, passer les caravanes...


Rentrés au camp sous la pluie, éclaboussés jusqu'aux épaules de l'eau fétide des ruelles et des cloaques, nous trouvons les abords de nos tentes de plus en plus envahis par la truanderie de Czar. Encore des sorciers, des mendiants sans jambes qui se sont traînés jusqu'ici sur leur derrière dans l'épaisseur des boues, pour récolter quelques floucs de bronze (piécettes qui portent le sceau de Salomon et dont il faut environ sept pour faire un sou). Et des vieilles femmes, demi-nues, sont à quatre pattes sous nos mulets, grattant la terre avec les ongles, pour trouver les grains qui restent de leur orge et de leur avoine.