ELLEN

I
L'ARRÊT

«Oui, c'est très grave, je ne puis vous le cacher, madame, l'état de votre fille est des plus alarmants. Je ne sais qui a conseillé cet été à miss Horneby le séjour des lacs italiens d'abord et de Venise ensuite, mais je veux ignorer le nom de ce confrère, pour ne pas avoir à porter de jugement sur lui. Rien ne pouvait être plus mauvais pour la malade que la constante humidité des lacs et la putridité moisie de l'Adriatique; c'est la montagne qu'il fallait, les grandes altitudes, quinze cents, deux mille mètres et plus si possible, Saint-Moritz était indiqué pour tout l'été.—Nous y sommes restées dix jours, hasardait l'étrangère en consultation.—Et de là, vous êtes descendues à Bellagio.—Mais nous étions sur la hauteur, à la villa Serbelloni.—A cent cinquante mètres, entre deux lacs, Côme d'un côté et Lecco de l'autre, en pleins brouillards avec toutes les senteurs énervantes d'un jardin d'Italie autour de vous. Il n'est pas possible qu'un médecin vous ait conseillé Bellagio.—Le docteur Tréwitz.—Ah! c'était le docteur Tréwitz…—Le docteur Tréwitz nous avait conseillé Saint-Moritz, mais Ellen s'y ennuyait.—Ah! Ellen s'ennuyait, et, quand votre fille s'ennuie, vous faites ce que veut votre fille. C'est pour ne pas contrarier son caprice que vous êtes allées passer octobre dans cette pourriture qu'est Venise, Venise où la malade a certainement pris les germes de la fièvre qui l'abat tous les soirs; car ce n'est pas Tréwitz, je le connais, qui vous a conseillé Venise en octobre.—J'avais entendu dire que le séjour de Venise était très bon pour les nerveux, et comme Ellen était très surexcitée…—Vous vous êtes laissé dire et vous prenez sur vous, madame, de contrecarrer les ordonnances d'un médecin; mais vous êtes très coupable, madame, et vous ne vous doutez pas à quel point, vis-à-vis même de votre enfant. J'aime mieux vous le dire de suite: si c'est là le cas que vous ferez de mes prescriptions, je préfère ne pas entreprendre la guérison de miss Horneby.» Le docteur Hameroy s'était à demi levé; une règle d'ébène entre ses doigts, il en frappait d'un coup sec le bord marqueté de la table: «Vous ignorez donc que cette enfant est phtisique?»

Un cri étouffé de la mère avertissait le praticien qu'il avait été trop loin.—Lady Horneby se levait lentement de son fauteuil, venait s'appuyer des deux mains sur la table et, enveloppant le médecin de toute la détresse de ses grands yeux tristes: «Pardonnez-moi, monsieur, disait-elle, mais j'en ai déjà perdu trois.» Harmeroy tressaillait car la réponse l'atteignait dans ses fibres. Il était père lui-même; il daignait regarder attentivement cette grande femme blonde, jeune encore, qu'il avait à peine remarquée la veille dans son cabinet de consultation, quand elle y était venue avec sa fille, une longue et mince anglaise de dix-neuf ans, phtisique au troisième degré, la pauvre créature, et dont il n'avait pas eu de peine à diagnostiquer l'incurable tuberculose. Des deux femmes très élégantes et toutes bruissantes de soie et de dessous mousseux, légèrement impertinentes même, la plus jeune surtout, de ce bel aplomb que donnent les grosses fortunes, Harmeroy avait d'abord fait les deux sœurs.

Harmeroy était sorti du peuple. De son origine, il en avait conservé la brutalité, et c'est par la puissance d'un cerveau de penseur, servi par un diagnostic merveilleux et les plus sérieuses études, qu'il était devenu un des princes de la science moderne et le plus consulté certes de tous les médecins des voies respiratoires. Un labeur obstiné et un infatigable esprit de recherches l'avaient aussi soutenu dans sa carrière. Il n'avait jamais pu se départir, surtout vis-à-vis de sa clientèle riche, d'une certaine rudesse, qu'il devait autant à son origine qu'aux atroces misères qu'il coudoyait tous les jours. A l'hôpital, dont il dirigeait la clinique, il voyait l'homme et la femme du peuple, la jeune fille du peuple surtout, l'humble apprentie, la petite ouvrière, aux prises avec l'horrible mal qu'il soignait dans la journée chez les riches; il savait combien les pauvres sont désarmés, pis, livrés, exposés à la tuberculose dans la déplorable hygiène des logis et des ateliers parisiens. Combien de rapports n'avait-il pas écrits là-dessus, et combien de fois à la Chambre, où il avait siégé pendant trois ans, n'avait-il pas pris la parole pour déplorer et dénoncer à la fois les atroces conditions imposées par l'insouciance coupable d'une société de jouisseurs aux classes laborieuses, les dangers grandissants d'une contagion fatale et, chose horrible enfin et que nul n'ignorait aujourd'hui, l'immoralité de certaines professions meurtrières, l'homme et la femme mathématiquement voués au trépas dans un délai fixé par certains métiers. Il avait obtenu des commissions et c'était tout; les belles indignations qu'il avait provoquées, les fonds dont il avait obtenu le vote, tout cela s'était évanoui dans de vagues paperasseries et dans des cartons ministériels. Il n'en avait recueilli que des éloges de presse et des compliments émus de belles madames à des dîners officiels. L'œuvre que le philanthrope et le savant poursuivaient en lui avait avorté dans d'interminables ajournements, et d'ironiques poignées de mains de ses confrères l'avaient averti trop tard qu'en France la politique ne peut servir que les politiciens. Pris alors d'un profond dégoût, son mandat terminé, il ne s'était pas représenté aux élections et s'était voué tout entier à son hôpital; là, il luttait de toutes ses forces pour arracher ses malades aux bacilles meurtriers de la tuberculose. Toutes ses matinées, il les employait à des expériences, souvent couronnées de succès. Dans la journée, il recevait dans son hôtel de l'avenue du Trocadéro sa riche clientèle, mais pendant trois ans il avait vu de trop près les puissants, les puissants de l'argent et les puissants de la politique. Il en avait conservé comme une rancune contre les hautes classes, et lui, Harmeroy, dont on citait les délicatesses inouïes et des tendresses en vérité touchantes pour de misérables phtisiques de son hôpital, il lui arrivait de brusquer et de malmener souvent la clientèle en équipage de ses lucratifs après-midi. Toutes ces belles poitrinaires, aux agonies calquées sur celle de la Dame aux Camélias et dont l'oisiveté exaspérait encore la névrose, avaient le don de l'irriter. La veille, il avait classé ces dames Horneby dans le clan banal et haut coté des belles neurasthéniques, qui promènent l'hiver, en Riviera, et l'été, de ville d'eaux en ville d'eaux, leurs misères physiques, accablées d'ennuis et de millions. Impérieuse et impertinente, la jeune fille, évidemment gâtée, lui avait déplu. Il avait accueilli ces dames froidement. Néanmoins, sa bonté native l'avait empêché de formuler son arrêt en présence de la malade; d'ailleurs, un regard de la mère l'avait averti. «Revenez demain, avait-il dit, impossible de me prononcer aujourd'hui, je dois contrôler mes observations, et il avait ajouté tout bas: Revenez seule.»

C'était cette mère dont il venait d'entendre avec stupeur le récit des faiblesses, cette mère coupable à force de tendresse, mère obéissant à tous les caprices d'une malade, et cela jusqu'à en aggraver l'état jusqu'au danger.

Outré, il venait de secouer d'importance cette damnable faiblesse, et voilà que d'un mot l'Anglaise venait de le remuer et de l'attendrir. La misérable femme, dont il avait si durement tancé le manque d'énergie, venait de lui donner le mot de sa détresse: cette mère avait déjà perdu trois enfants.

«Pardon, faisait le docteur Harmeroy, j'ignorais complètement, madame, et lui désignant le fauteuil qu'il venait de quitter, pouvez-vous me dire comment vous avez perdu vos autres enfants et depuis quand s'est déclarée l'affection de notre malade? sont-ce des filles que vous avez déjà perdues?—Deux filles et un fils, sanglotait la pauvre femme; le père aussi est mort phtisique» et faisant un mouvement pour se lever: «Mais je vous prends un temps précieux, monsieur, il appartient à vos autres clients.—Non pas, madame, je vous écoute, j'ai besoin de savoir, ceci fait partie de ma consultation.»

Et dans le silence du cabinet de travail assourdi de tapisseries anciennes, lady Horneby commençait la lamentable histoire de sa vie, inutilement sacrifiée à la santé des siens. Cette douloureuse existence d'une veuve et d'une mère survivant à ses affections, combien de fois la misérable femme ne l'avait-elle pas déjà confessée dans des circonstances analogues, dans le recueillement austère des vastes pièces de luxe où reçoivent maintenant les grands médecins. Lady Horneby était restée veuve à vingt-huit ans. Un mariage d'amour l'avait unie à son cousin; une phtisie galopante avait emporté en huit jours lord Edwards: il avait pris froid à l'époque des chasses, chez un cousin, dans un château d'Écosse, mais depuis longtemps il traînait une mauvaise fièvre. Dans son entourage ce brusque dénouement n'avait étonné personne, lord Edwards Horneby mourait exténué de fatigues de tous genres et surmené de sport. La jeune femme demeurait veuve avec quatre enfants, trois filles et un garçon; Ellen était la dernière. L'âme encore pleine du souvenir du mort, lady Horneby s'était vouée passionnément à l'éducation de ses enfants, mais ni son abnégation, ni ses soins assidus n'avaient pu enrayer chez eux le mal héréditaire. Elle avait vu mourir successivement ses deux aînées, Maud et Georgina. Grandes, saines et fortes en apparence, le mal, chez elles, s'était déclaré à quinze ans, leur jeunesse s'était fanée dans sa fleur. Comme lady Horneby était affligée de quelques millions, les médecins avaient fatalement ordonné la Riviera, pour Maud comme pour Georgina. L'infortunée lady Horneby avait connu les douloureuses étapes de Cannes à Menton et des Baléares à Madère. Peines perdues! Maud était morte à dix-huit ans, Georgina à dix-neuf. Maud reposait dans le cimetière de La Valette à Malte, et Georgina dans le cimetière de Cannes, et la poussière de son amour était ainsi éparse à tous les coins du monde.

Son fils Edwards avait résisté plus longtemps. Il était le vivant portrait de son père, et sa sœur Ellen lui ressemblait. Il s'était éteint dans sa vingt-cinquième année. Voyageur infatigable, toujours en yacht ou par monts et par chemins, il s'agitait dans une activité dévorante, qui avait fini par le consumer. Lui était mort à Londres, il y avait déjà trois ans, et c'était tout. Elle restait seule maintenant avec Ellen. Le médecin connaissait mieux qu'elle les symptômes du mal qui lui avait pris ses enfants. A quoi bon lui détailler les agonies, toutes identiques dans les mêmes râles et les mêmes étouffements.

Quatre fois frappée dans les siens, lady Horneby avait espéré que Dieu l'épargnerait dans sa dernière affection, mais voilà qu'elle recommençait avec Ellen son douloureux calvaire. Ellen avait hérité de son frère de cette avidité de jouissances et de cette fièvre de plaisir. Qu'importait que le jeune homme en fût mort, tel une phalène brûlée aux lumières d'un lustre. Ellen était impérieuse et fantasque comme tous les êtres jeunes que guette la mort, elle vivait dans une trépidation continue, savourant, on eût dit, intensément et éperdument les minutes d'une existence comptée. Lady Horneby connaissait depuis longtemps l'énigme de ses exaltations fébriles. La pauvre femme savait trop à quel dénouement se précipitent ces existences enragées de plaisirs. Voilà trois années que, sans volonté contre les caprices de sa fille, elle la suivait et l'escortait de stations en stations dans cette montée au calvaire, qu'était pour elle la Riviera. Nice les avait vues un hiver, Cannes un autre; le dernier hiver, enfin, elle l'avait passé à Menton, mais le voisinage de Monte-Carlo avait été mauvais pour la malade, et, à son retour à Paris, au printemps, Tréwitz avait trouvé la jeune fille si exténuée, avec des tempes creuses et des yeux si brillants, qu'il avait immédiatement ordonné l'Oberland.

A Saint-Moritz, la jeune fille s'était tellement ennuyée, que lady Horneby s'était décidée à descendre avec elle sur les lacs italiens. De Bellagio, Ellen avait voulu aller à Venise, et lady Horneby avait encore cédé.

A leur retour à Paris, elles n'avaient pas trouvé Tréwitz, un Congrès à Chicago le retenait en Amérique; en son absence, elles étaient venues consulter Hameroy.

L'homme de science avait laissé parler, sans l'interrompre d'un mot, la veuve de sir Edwards; sa large face glabre avait gardé son masque impassible, mais une immense pitié noyait ses yeux gris.

«Oui, je vois, disait-il enfin d'une voix lente, et à Nice, comme à Cannes, miss Horneby ne manquait pas un bal, un spectacle, un véglione; c'était une assidue, n'est-ce pas, de toutes les redoutes et de toutes les batailles de fleurs?» Lady Horneby avait baissé la tête, il y eut un silence. Le docteur ajoutait, comme se parlant à lui-même: «Leur nombre est légion sur la Riviera de ces condamnés qui hâtent ainsi éperdument leur mort; nous n'y pouvons rien, leurs familles favorisent leur suicide. Je n'ai rien à ajouter, madame, vous perdrez votre fille.—Monsieur! la pauvre femme avait joint les mains.—Qu'y voulez-vous? c'est bien moins contre ses caprices que contre votre faiblesse qu'il faudrait défendre miss Ellen. Que voulez-vous que nous fassions si l'on ne nous seconde pas? Vous êtes comme toutes les mères, vous trahissez le médecin.—Alors, monsieur!—Je n'ai rien à prescrire; mes ordonnances ne seront pas suivies.—Mais si je vous promettais.—Vous promettrez, mais vous ne tiendrez pas.—Mais si je vous le jurais.—Sur le salut de votre fille! Vous savez qu'il y va de sa vie.» Alors la mère, dans un élan: «Ma fille peut encore être sauvée?—Je n'ai pas dit cela, réservait Hameroy; miss Horneby peut être prolongée. Je me prononcerai d'une façon définitive quand je la reverrai au printemps.—Alors vous nous abandonnez.—Non, je vous envoie au soleil. Que faites-vous ici à Paris? Chaque minute que vous y vivez est un danger pour la malade.—Alors vous nous envoyez sur la Riviera!—Oui, mais pas sur celle que vous aimez, pas de Riviera spumante. Vous allez passer tout l'hiver à Hyères, Hyères près de Toulon, la station la plus calme, la plus morne, j'ose le dire, mais la plus salubre aussi de toute la Côte: une température de serre chaude avec la brise alisée du large, toutes les conditions de chance possibles pour une guérison. Quand on ne guérit pas à Hyères, on ne guérit pas ailleurs. Si j'insiste aussi cruellement, madame, c'est que l'état de miss Horneby est très grave.» A quoi l'Anglaise avec un demi-sanglot: «Oui, je sais, Hyères est la dernière étape.»

Le docteur Hameroy ne relevait pas le mot, il se mettait debout et tout en jouant avec son couteau à papier: «Mais voilà, miss Horneby voudra-t-elle aller à Hyères?» L'Anglaise se raidissait: «Elle ira, nous irons, scandait-elle.—Bien, je vais rédiger l'ordonnance; je vous l'enverrai demain à votre hôtel, ainsi qu'une lettre pour le docteur Didier. C'est un brave homme qui donnera à miss Horneby toute son âme et tous ses soins, il a perdu une fille de la poitrine.» Lady Horneby avait un sursaut: «Hyères ne l'a donc pas sauvée?—Le docteur Didier était venu s'installer à Hyères dans cet espoir, mais il y est venu trop tard», et plongeant intensément ses lumineux yeux gris dans ceux de l'Anglaise: «Il n'est pas trop tard pour miss Horneby.—Ah! monsieur, vous êtes bon», et, se baissant si rapidement que le praticien ne pouvait l'empêcher, lady Horneby lui baisait la main. Alors lui, à la fois ému et ironique: «Pouvez-vous me dire, madame, ce que vous et votre fille comptez faire ce soir?—Mais nous devons aller à l'Opéra, on donne le Tannhäuser.—Eh! bien, vous allez me faire le plaisir de demeurer chez vous ce soir, comme tous les autres soirs, jusqu'à votre départ. J'interdis toute sortie après quatre heures et demie, et d'ailleurs je veux vous voir parties après-demain.»

II
POUR GUÉRIR

«Comment va mademoiselle? A quelle heure êtes-vous rentrées?» Lady Horneby venait d'entr'ouvrir une porte; la femme de chambre, en train de renouveler les dentelles d'un corsage, levait instinctivement la tête. «Ah! c'est vous, madame! Mais mademoiselle va plutôt bien, elle doit reposer, je viens de lui donner sa potion de cinq heures.—Il y a longtemps que vous êtes rentrées?—A peine une heure.—Beaucoup trop tard.—Mais mademoiselle a voulu passer chez Doucet.—Encore!—Madame m'a recommandé de ne pas contrarier mademoiselle.—Soit; elle a acheté quelque chose?—Non! elle a rapporté des cartons qu'elle veut montrer à madame.—Mais vous êtes allées au Bois?—Certainement, comme tous les jours, d'une heure à trois. Nous avons même un peu marché dans l'allée de la Reine Marguerite, au soleil.—Bien, bien, Brigitte; prenez mes chemises et laissez ce corsage, nous n'irons pas au théâtre ce soir», et lady Horneby passait dans la chambre de sa fille.

Toute l'électricité allumée de la pièce, le lustre du milieu comme les candélabres de la cheminée et les ampoules de la tête du lit y incendiaient une tenture jaune pâle à fleurs d'argent, style Liberty. Un paravent de soie japonaise, des tables en laqué vert tige et, dans un grand vase de Gallet d'un bleu de fumée, une énorme gerbe de chrysanthèmes blancs, des chrysanthèmes aux pétales aigus et recourbés comme des griffes, élégantisaient la banalité de cette chambre d'hôtel. Sur les meubles, des cartons entr'ouverts, des fichus de linon et des volants de dentelles attestaient la présence d'une créature de luxe et de fragilité. Une violente odeur de créosote flottait par toute la pièce, dominée par un parfum de Chypre mêlé de vétiver; enfin, dernière note féminine, au dossier d'un fauteuil s'étalait une jaquette de loutre et, sur le marbre d'un guéridon, une paire de gants de Suède et un gros bouquet de violettes de Parme voisinaient. Dans la cheminée dansait la flamme claire d'un feu de bois. Lady Horneby était entrée sur la pointe du pied.

Une longue forme blanche étendue sur une chaise longue esquissait un vague mouvement; un peignoir de soie molle se soulevait à demi, un bras nu dérangeait une écume de lainages blancs, et une voix un peu altérée, comme brisée par places, mais délicieusement enfantine, une voix câline, impérieuse et lassée où il y avait un peu de curiosité et beaucoup d'ennui. «C'est toi, maman?» et miss Ellen Horneby s'étant tout à fait assise: «Eh bien, qu'a-t-il dit ce médecin, vais-je mourir, oui ou non, cette année? Où nous envoie-t-on tousser cet hiver?»

Lady Horneby s'était assise auprès de sa fille, elle avait pris entre ses doigts une petite main frêle et en tâtait la moiteur, puis, enveloppant d'un geste tendre la taille souple de l'enfant, l'attirait brusquement contre elle. Ellen tendait à sa mère son front un peu humide sous l'envolée des cheveux dorés et fixait sur elle un regard interrogateur.

«Avons-nous été raisonnable aujourd'hui? faisait lady Horneby sans répondre à la jeune fille.—Tu le sais bien, puisque tu viens d'interroger Brigitte. Et ce docteur, qu'a-t-il ordonné de si affreux, de si épouvantable, que tu n'oses pas me le dire. Il ne nous envoie pas en Suisse, j'espère. Ah! tu sais que je n'irai pas.»

Une moue alourdissait l'ovale aminci du visage d'Ellen. Les pommettes légèrement fardées par la fièvre, l'éclat des plus admirables yeux avivés par une cernure mauve d'une douceur de pastel, Ellen Horneby avait dans sa sveltesse juvénile et lassée une fragilité de tige et une grâce alanguie de fleur de luxe, une de ces fleurs de serre, on dirait, exténuées de soins et de chaleur. Tout était rare en elle, tant la maladie l'avait affinée, le bleu violet de ses prunelles trop larges, le dessin délicat de ses lèvres, la ciselure de ses narines trop mobiles, la transparence de son teint, l'étroitesse de ses épaules tombantes, la soie floche de ses cheveux et jusqu'à la fluidité de ses mains, tout en elle semblait irréel. C'était une créature d'aristocratie et d'exception, marquée, on le sentait, pour une fin prochaine. Dans cette chambre luxueuse d'hôtel moderne, miss Ellen Horneby était déjà d'au-delà, et c'est ce que semblait sentir et pressentir la pauvre femme blottie contre elle et qui, sans pouvoir lui lâcher les mains, la buvait si ardemment du regard.

Lady Horneby, en dévisageant ainsi sa fille, se grisait aussi d'une ressemblance, la ressemblance de son fils Edwards, mort il y a trois ans, que la jeune fille lui rappelait trait pour trait. «Eh bien, tu ne réponds pas, maman?»

Lady Horneby s'arrachait enfin à son silence. «Non, nous n'allons pas en Suisse, ma chérie, nous retournons au soleil.—Sur la Riviera, pas à Menton au moins. C'est trop triste.—Peux-tu dire cela après la vie que tu m'y as fait mener cet hiver! Non, pas à Menton.—A Cannes alors? faisait presque joyeusement la malade.—Non, pas à Cannes.—A Nice! le docteur Hameroy n'a pas pu ordonner Nice.—Nous n'allons pas si loin que cela, ma chérie, nous allons à Hyères.—Hyères, où est-ce cela? personne ne va à Hyères.—Je te demande pardon, mon enfant, on y envoie les gens très malades, et la voix de l'Anglaise était devenue grave. Et comme tu peux encore guérir, ma petite Ellen, je veux te guérir.» Les yeux de la jeune fille s'étaient subitement agrandis, voilés de larmes. «Une station de malades où il n'y a ni casino, ni carnaval, ni fête de fleurs, mais nous allons y mourir d'ennui, maman, et, avec un redressement de tout son être, je ne veux pas aller à Hyères.» Lady Horneby regardait sa fille dans les yeux. «Ellen, tu me fais beaucoup de peine; tu sais que je n'ai plus que toi au monde, tu n'ignores pas comment j'ai perdu ton frère et tes sœurs. Je ne t'ai jamais rien refusé, Ellen, j'ai toujours cédé à tous tes caprices. Eh bien, il faut faire enfin quelque chose pour moi. Tu vas consentir à passer cet hiver à Hyères.»

La jeune fille s'était rapprochée de sa mère, elle lui prenait les mains et, posant sa jolie tête sur son épaule: «Maman, je suis donc bien malade?—Il faut guérir, mon enfant.» Ellen baissait un front brusquement barré d'une grande ride. «Ah! cet Hameroy, je le déteste», et puis redressant sa petite tête obstinée, aux traits tout à coup arrêtés par l'énergie saxonne: «Oh! maman, je vais mourir d'ennui dans cet Hyères.—Non, faisait Mme Horneby, Toulon est à côté, il y a l'escadre.—Tu sais bien que l'escadre est à Villefranche pendant tout le carnaval. Ah! il va être gai, notre mois de février, maman, et moi qui avais commandé chez Doucet un tas de jolies choses. J'avais apporté les modèles pour te les soumettre; je n'en veux plus, c'est fini. Dans ce pays de sauvages!» et, croisant brusquement ses jambes en tailleur, elle se rencognait dans le fond de sa chaise longue.

Lady Horneby se levait, venait s'appuyer des deux mains sur le dossier du meuble et, posant doucement sa joue sur celle de la révoltée: «Au contraire, il faut garder toutes ces jolies lingeries et ces modes parisiennes. Il faut songer à être très belle, ma mignonne. Harry ne revient il pas au printemps.—Harry! et la malade avait un regard à la fois effaré et joyeux.—Mais oui, il quitte son régiment fin avril, tu le sais, et il doit être à Londres dans la première quinzaine de juin, il s'arrêtera certainement ici pour saluer sa fiancée au passage. Ellen ne veut donc plus plaire à son cousin?—Oh! maman.» La jeune fille avait levé les bras et tendrement attirait sa mère contre elle. Une longue étreinte unissait les deux femmes.

En prononçant le nom d'Harry, lady Horneby avait touché une des fibres secrètes d'Ellen; les deux jeunes gens avaient été élevés ensemble et vaguement destinés l'un à l'autre dans les projets de leurs parents; miss Horneby adorait son cousin. Depuis quatre ans qu'il était aux Indes, il n'avait jamais cessé de donner de ses nouvelles tous les mois; cette correspondance était une des grandes joies d'Ellen, une de ses grandes préoccupations aussi. Dans ses lettres la jeune fille racontait tout à l'officier sur ses déplacements, ses excursions, ses voyages, ses bals, ses végliones, ses parties de tennis et ses succès mondains; elle lui racontait même ses flirts, elle y était parfois hardie, car cette petite fille ardente était aventureuse et coquette; mais, au cours de ses imprudences, Ellen n'avait jamais oublié la longue moustache blonde et le torse corseté de rouge de son beau cousin.

«Je me soignerai donc, maman, disait la malade blottie comme un petit enfant contre sa mère.—Et il le faut, tu sais, ma chérie, tu as beaucoup maigri; tu es encore jolie, certes, mais ces grands yeux-là sont creux et ce visage est émacié par la fièvre. Tiens, regarde dans ce miroir, et, atteignant d'une main une petite glace ovale posée sur la table, lady Horneby la tendait à sa fille. Il ne faut pourtant pas que ce bel officier ne te reconnaisse pas.»

La jeune fille était devenue pensive, elle se regardait longuement dans le miroir. «Oui, j'étais plus jolie», et elle faisait un geste vers la cheminée. Lady Horneby devinait son désir, elle allait y prendre un portrait d'homme encadré d'argent ciselé: c'était la photographie d'Harry Astlher. Miss Ellen Horneby le contemplait longuement. Il y eut un silence. «Oui, Gladys est plus grasse que moi, mais elle est brune, pensait tout haut la poitrinaire. J'engraisserai à Hyères, maman?—Mais certainement, du moment que tu iras mieux, l'embonpoint te reviendra.» La jeune fille avait laissé le portrait et repris le miroir. «Alors nous allons à Hyères, câlinait lady Horneby, puisqu'il le faut? Et tu consentiras à te soigner sérieusement enfin, à suivre à la lettre toutes les ordonnances, tu ne te révolteras pas contre les prescriptions des médecins. On se couchera tôt, on ne sortira pas après le coucher du soleil, on mangera toutes les bouillies d'avoine sans faire la grimace.—Oui, maman.—Et pour commencer, faisait l'Anglaise enhardie, nous n'irons pas à l'Opéra ce soir.—Comment!—Le docteur Hameroy l'exige. L'humidité de ces brouillards est tout ce qu'il a de plus mauvais pour toi. Sortir le soir, c'est risquer une rechute. Tu ne voudrais pas m'attrister davantage, dis?—Soit, nous n'irons pas au Tannhäuser, et tout à coup se précipitant contre sa mère d'un élan un peu sauvage: Mais dis, maman, dis, on me guérira!» Lady Horneby pressait sa fille entre ses bras, elle appuyait lentement ses lèvres sur ses paupières, mais à la même minute une crispation douloureuse contractait tout son pauvre visage. Elle venait de percevoir dans l'haleine de sa fille la petite odeur de pourriture qu'elle avait si souvent respirée sur la bouche de ses autres enfants, et cette petite odeur-là ne la trompait pas.

Le rapide de luxe filait à travers la Crau incendiée de soleil. Adossée dans un angle du sleeping-car, Ellen Horneby, tout emmitouflée de lainages blancs et de fourrures, regardait fuir, sous le ciel implacablement bleu, l'aridité grise des plaines arlésiennes.

Assise en face d'elle, lady Horneby semblait dormir, mais son regard veillait sous le rideau de ses paupières. L'Anglaise les avait baissées pour mieux examiner sa fille, elle ne voulait pas que la malade pût lire dans ses prunelles la douleur et l'effroi de ses observations. Une nuit de chemin de fer avait-elle pu ravager à ce point la malade, n'était-ce pas plutôt la lumière crue du Midi qui accusait aussi cruellement cette pâleur plombée et cette maigreur? et lady Horneby en arrivait à maudire ce soleil de Provence qui défigurait ainsi son enfant. Que de précautions pourtant n'avait-on pas prises pour alléger les fatigues de ce voyage? Les deux femmes avaient quitté Paris l'avant-veille, par le train du soir. Parties dans la brume et le verglas, elles avaient trouvé le lendemain matin à huit heures, au-dessus des murailles crénelées d'Avignon, l'azur éclatant d'un ciel guérisseur.

Avignon! Elles y avaient passé la journée, Hameroy avait conseillé cette étape, elle coupait en deux le voyage et en diminuait d'autant la lassitude. Un télégramme avait préparé à l'hôtel deux chambres chauffées, où la jeune fille avait paressé jusqu'à deux heures de l'après-midi. Hameroy avait préféré le calme ensoleillé de la ville des Papes à la vie trépidante et au mouvement énervant de Marseille. La mère et la fille avaient la veille couché à Avignon et en étaient reparties le matin même; elles arriveraient à Toulon à onze heures et seraient à midi à Hyères.

Hameroy avait bien recommandé d'abréger le plus possible la vie d'hôtel, il voulait voir la malade en villa, le plus haut dans la vieille ville, la jeune fille ne dût-elle jamais descendre dans le nouvel Hyères; car il comptait encore bien plus sur le grand air et la lumière que sur la chaleur pour mener à bien la guérison; et surtout pas de promenades en voitures, Hameroy les avait formellement interdites. On s'y attarde toujours, avait-il dit, et c'est ainsi qu'on prend froid.

Ces dernières recommandations, le grand praticien avait pris la peine de venir les faire lui-même à domicile. Le jour de leur départ, dans la matinée, il avait trouvé le temps, en sortant de sa clinique, de passer à leur hôtel. Il avait demandé lady Horneby au salon et lui avait donné là les instructions dernières. «Didier, le docteur Didier, n'aura qu'à vous surveiller, je lui ai écrit d'ailleurs; mais maintenant, rappelez-vous ceci, madame, car le salut de votre fille en dépend: vous avez trop longtemps obéi, le temps est passé de l'obéissance, il faut maintenant vous faire obéir», et voilà qu'en contemplant le pauvre visage dévasté de la malade, lady Horneby s'apercevait avec terreur qu'hier encore elle avait cédé et enfreint les prescriptions de la Faculté. A quatre heures, Ellen s'ennuyant à l'hôtel avait voulu sortir, elle avait voulu aller revoir en voiture Villeneuve-les-Avignon, de l'autre côté du Rhône, Villeneuve-les-Avignon visité par elle, le printemps dernier, avec Gladys Harvey et toute une bande joyeuse de Monte-Carlo.

Villeneuve-les-Avignon et l'incurable mélancolie de cette ville de palais de cardinaux et de prélats, devenus des logis de paysans! L'automne empourpré du Midi n'en avait pas diminué la tristesse; la mère et la fille avaient erré, le cœur étreint, dans ces ruines déjà envahies par l'ombre et le crépuscule. Au fort Saint-André, où la jeune fille avait voulu monter, un vent froid s'était tout à coup élevé, des tourbillons de poussière avaient brusquement enveloppé la masse ronde des tours, et l'Anglaise se rappelait parfaitement son effroi en voyant une vieille croix de fer osciller sous le vent, au milieu des décombres.

Les deux femmes étaient revenues, le cœur serré d'une indicible angoisse, dans la bise aigre et les nuages de poussière d'une tombée de nuit équivoque. A l'horizon, un ciel de colère, un ciel on eût dit de flamme et de sang silhouettait en noir bleu la haute masse du Dum et les murs crénelés de la ville.

Pourvu qu'Ellen n'eût pas pris froid dans cette promenade!

Le train traversait justement les bastions effondrés du vieil Arles.

Du remblai de la voie lady Horneby découvrait les cyprès des Aliscamps. Leurs hautes quenouilles l'oppressaient comme un présage et, à la même minute, sa fille assoupie lui apparaissait si livide, si décharnée qu'elle faisait malgré elle un mouvement pour rompre ce sommeil de malade trop semblable à la mort.

«Mais qu'as-tu donc maman», faisait miss Horneby en soulevant ses paupières; elle attachait sur sa mère la transparence bleue de deux prunelles étonnées où se reflétait tout l'azur du ciel. Un flot de sang rose éclairait le visage blême, la lumière du Midi avait transfiguré toute cette lassitude, et lady Horneby se reprenait à espérer.

III
LETTRES DE CANNES

«Une lettre de Cannes, ma chérie!» et lady Horneby, entrée sur la pointe des pieds, déposait le courrier sur le lit d'Ellen; la malade entr'ouvrait ses paupières: «Une lettre de Gladys, donne!» et d'un geste nonchalant la jeune fille prenait la lettre et la glissait sous les dentelles de l'oreiller. «Comment! tu ne l'ouvres pas, demandait la mère.—Oh! tout à l'heure, j'ai bien le temps; songe, toute la journée, et miss Horneby se retournait dans la blancheur de ses draps.—Tu ne te sens pas plus mal au moins! tu n'es pas fatiguée.—Oh, pas plus que les autres matins, je suis toujours un peu lasse au réveil, maman. Quelle heure est-il?—Dix heures.—Comment! voilà deux heures que je dors.—Ah! c'est autant de pris sur l'ennemi. Vois, quel beau soleil, Ellen; ah, sommes-nous gâtées! quel temps!—Oui, toujours le même, nous n'avons pas encore eu de pluie depuis bientôt trois mois. Il y a des heures où ce sempiternel soleil me donne envie de pleurer.—Oh! Ellen, disait lady Horneby d'un ton de reproche, comme tu es injuste! Tu t'ennuies?—Dame, ça n'est pas très gai.—Nous allons faire une belle promenade aujourd'hui, ma chérie.—Oui, dans les ruines du château, à côté. Les ruines le samedi, les ruines le lundi, les ruines le mardi, les ruines le dimanche, toujours les ruines. Ah! les plaisirs d'ici ne sont pas variés.» Lady Horneby avait un geste désolé. «Mais, ma pauvre petite Ellen, puisque c'est pour ton bien!—Oui, je sais, est-ce que le docteur Didier est déjà venu?—Oui, mais tu dormais, il repassera tantôt.—Il m'ennuie, moi, le docteur Didier.—Ah! Ellen, peux-tu dire! un homme si dévoué et qui te soigne si bien!—Oui, un bien brave homme, m'a-t-il encore guérie?—Mais il faut plus de temps que cela, ma chérie.—Oh! maman, comme tu es naïve! mais dans le monde on met autant de temps à vivre qu'à mourir.—Tu es insupportable. Tu ne souffres pas davantage aujourd'hui?—Mais non, tu sais bien que lorsque je suis taquine, c'est que je vais mieux.—Soit, taquine-moi tant que tu voudras, mais ne dis pas de mal du docteur. Que deviendrions-nous sans lui ici, qu'y serions-nous devenues?—Comme s'il n'y avait que lui à Hyères. C'est vrai qu'il nous a trouvé cette maison.—Et elle n'est pas bien cette maison? Elle te plaisait tant au commencement. Impossible d'avoir une vue plus admirable.—Oh! oui, la vue est admirable, mais je la connais», faisait la jeune fille pendant qu'instinctivement soulevée, elle tendait le cou vers les fenêtres.

Les deux croisées grandes ouvertes laissaient entrer le bleu du ciel et le bleu du large; une éblouissante matinée de fin de février pailletait d'argent l'azur moiré de la mer, la Méditerranée frottée d'ail, comme disent les pêcheurs provençaux, la mer, le ciel et, à l'horizon, les découpures nettes et précises de Porquerolles, posées comme à plat sur la surface d'un miroir. C'est tout cela qu'on découvrait de la villa des dames Horneby; leur maison était tout à fait dans la ville haute, une des dernières du vieil Hyères, aux confins d'un faubourg, à deux cents mètres au moins au-dessus de l'église. Un sentier rocailleux tout criblé de soleil, impraticable pour des voitures, y conduisait entre des vieux murs de jardins. Les bagages de ces dames avaient dû y être transportés à bras.

C'est le docteur Didier qui avait trouvé cette maison. Des raisons sérieuses avaient motivé son choix; la difficulté des communications rendait impossible toute promenade en voiture, c'était moins une retraite qu'une aire, et dans ce nid d'aigles, Ellen Horneby ne pouvait songer à descendre dans Hyères, il eût fallu en remonter. Obéissant ainsi aux prescriptions d'Hameroy, le docteur Didier coupait court aux five o'clock tea des grands hôtels et à toute tentative de sorties du soir. La malade était bien isolée dans une température de serre assainie par toutes les brises du large.

Lady Horneby avait aveuglément accepté cet exil. La villa Soleil avait dans le pays une légende qui lui aurait tout fait supporter. Un vieux Maître italien et des plus célèbres, il y a quarante années, y était mort à quatre-vingt-dix-ans. Venu s'échouer à Hyères à soixante-cinq ans, accompagné de sa femme, très usé et plus gravement atteint, la villa Soleil et le climat des îles d'Or lui avaient rendu la santé, mieux, l'avaient prolongé de vingt-cinq ans; le vieux Maître s'était comme desséché et momifié dans le soleil. L'exemple de cette longévité avait immédiatement décidé lady Horneby, elle espérait désespérément tout de ce calme et de cette situation pour le salut de sa fille.

La villa, haute de deux étages, mais assez petite en somme, commandait un petit jardin en terrasse planté de citronniers et d'orangers comme un jardin d'Italie. Des lauriers roses y voisinaient aussi avec les bougainvillias. De la terrasse on dominait tous les toits de la ville, qui dévalaient, découpés et pointus, le long des rues, en pentes pittoresques comme dans un décor; mais de la chambre d'Ellen, située au premier, on ne voyait que le ciel et la mer. Une branche d'amandier en fleurs, jaillie comme une fusée, se découpait délicate et rose sur le bleu lumineux du ciel. C'est cette floconneuse aquarelle que fixaient les yeux de la jeune fille, tandis que ses narines palpitantes humaient les senteurs du jardin. La douceur merveilleuse du climat y faisait éclater à la fois toutes les sèves sans souci des saisons, et de la floraison simultanée des bougainvillias, des orangers, des œillets et des clématites, montaient des fragrances de vanille, d'encens et de miel.

La jeune fille, dans un bien-être inconscient, y respirait d'une narine avide, néanmoins étourdie.

Elle s'était même un peu assoupie. «Et le docteur, disait-elle d'une voix distraite, il a apporté des fleurs?—Comme toujours, tu le demandes?—Fais voir.—Tu les verras en bas, pas dans ta chambre, tu sais. Celles du jardin ne te suffisent pas? l'air en est imprégné.—Soit, quelles fleurs est-ce?—Des roses blanches et rouges, mais splendides.—Ah! toujours des roses, traînait la voix lassée de la malade.» Ellen avait dit cela du même ton que toujours du soleil.

Il y eut un silence, la malade était tombée dans sa torpeur. Lady Horneby ne pouvait s'habituer à ces somnolences, elles l'effrayaient; elle prenait sur une commode le vaporisateur rempli d'extrait d'eucalyptus et le faisait manœuvrer, essayant d'éveiller un peu l'atmosphère alourdie de parfums de la pièce. Ellen suivait ses mouvements, l'œil embusqué sous la frange de ses cils. «Maman! faisait-elle de sa voix d'enfant gâtée, je n'entends pas la guitare de Marius, ce matin.—Il est allé à Toulon, mon enfant.—Ah!» Et ce fut tout.

Marius Ayrargues était le neveu de la propriétaire des dames Horneby, le neveu chéri et choyé de la vieille Mme Ayrargues, veuve de M. Théodore Ayrargues, employé de la Mairie, propriétaire de la villa Soleil et de quelques autres immeubles à Hyères.

L'été, Mme Ayrargues habitait avec son neveu la villa qu'elle louait l'hiver; la location faite, elle se retirait dans un petit logement hâtivement bâti au bout du jardin, la cuisine demeurait commune. Lady Horneby s'applaudissait maintenant de cette complication qui l'avait effarée dans les premiers temps; la vieille Mme Ayrargues cuisinait de merveilleux plats du pays, dont la haute saveur avait souvent réveillé l'appétit hésitant d'Ellen. La complaisance de Mme Ayrargues était sans limite, elle s'était mise à l'entière disposition de ses locataires, leur avait fourni des domestiques du pays, les surveillait, les dirigeant au besoin pendant que lady Horneby était retenue près de sa fille; la cuisinière Aliette et Mme Ayrargues faisaient ensemble le marché, la table des Anglaises y gagnait. Brigitte, la femme de chambre de ces dames, était la seule à s'offusquer de tant de privautés, elle trouvait la vieille Ayrargues un peu familière. Lady Horneby, elle, s'en amusait; les allures trotte-menu de souris grise et la volubilité de Mme Ayrargues enchantaient Ellen.

Marius Ayrargues avait vingt-quatre ans, c'était l'idole et la seule passion de sa tante. Marius Ayrargues sortait du 7e alpin; il avait fait son service à Antibes, il en avait rapporté les galons de sous-officier et un goût inné pour la paresse; la faiblesse de sa tante l'y encourageait. C'était un garçon trapu, mais aux attaches fines; la race maure, si longtemps maîtresse absolue du pays, avait laissé en lui de profondes empreintes. Des Sarrasins, dont il était évidemment un lointain descendant, Marius Ayrargues avait le teint mat et ambré, le nez busqué aux narines sensuelles, les dents aiguës et blanches dans une bouche épaisse et le poil noir, dru et luisant: il en avait surtout la souplesse d'attitudes et les gestes enveloppants. Une langueur caressante y contrastait avec l'extraordinaire agilité de ses mains, le regard seul était chez lui bien provençal. Il roulait, sous des paupières long cillées de noir, des prunelles d'un bleu de nuit, des vrais yeux de Grec marseillais. Marius, intuitif et roublard comme tous ceux de sa race, jouait merveilleusement de ses yeux. Grâce à eux, il obtenait tout de sa tante.

Marius Ayrargues ne faisait rien. Depuis sa sortie du régiment, il attendait un emploi dans les Assurances qu'on lui avait promis, à Toulon ou à Marseille. En attendant, il battait les cartes dans les cafés de la ville neuve, allait au Casino le soir ou, assis sur une chaise de la cuisine, jouait indolemment de la guitare. De temps en temps, il allait à Toulon, pour y voir si la place venait, mais la place ne venait pas. On lui en proposait bien une à Lyon, mais sa tante ne voulait pas le laisser partir si loin, et Marius était bien forcé de reprendre sa manille au café du Commerce et les habaneras qu'il grattait vaguement sur les cordes de sa guitare… Le meilleur garçon du monde au demeurant. C'est ce Sarrasin mâtiné de Provençal, que ces dames Horneby avaient rencontré à leur première visite à la villa Soleil. Assis sur une chaise de la cuisine, avec, sur ses genoux, son éternelle guitare, à leur entrée, le Sarrasin ne s'était même pas levé. Il en montait tant, de ces Anglaises et de ces Américaines qui venaient visiter la villa et ne la louaient pas, mais la vue de miss Ellen, toute blonde et toute blanche dans un long manteau de drap blanc, avait éveillé le regard de Marius; et du bleu profond de ses prunelles tout le clair-obscur de la cuisine avait été soudain illuminé. «Handsome», avait dit simplement miss Ellen, avec la même intonation qu'elle eût eue devant un bronze de Musée ou un jeune tigre du jardin zoologique de Cimiez.

Maintenant, Marius Ayrargues et la jeune Anglaise étaient bons amis; le Sarrasin s'était apprivoisé et la Saxonne était un peu descendue de son piédestal, mais néanmoins un mutuel dédain persistait entre eux, marquant la différence des races. Pour la fille de lady Horneby, le beau Hyérois n'était rien de plus qu'un joli bibelot d'art, un bibelot vivant qui cadrait bien avec le ciel et le climat du pays. Il meublait, animait un peu la tristesse de la maison. Marius, lui, avait de la pitié, mais une pitié méprisante, pour cette anémie et cette maigreur; sa santé vigoureuse avait la peur de la maladie; pour rien au monde il n'eût touché les lèvres de cette poitrinaire, mais il admirait le luxe de ses robes, les dentelles de ses peignoirs et la soie claire de ses dessous. Marius, en bon méridional, avait le culte et le respect de l'argent: ces dames Horneby représentaient la richesse. La malade aimait les vagues bourdonnements dont la guitare du jeune homme emplissait la maison; parfois il lui arrivait de descendre au jardin et de lui demander de jouer pour elle quelques-uns de ses airs d'Espagne. Marius, flatté, s'asseyait sur un pliant auprès de la guérite d'osier où s'était installée l'Anglaise. Il prenait une pose abandonnée et, mettant en valeur sa main qu'il savait belle, il jouait avec toute sa petite âme futile et musicienne, en veloutant des œillades et se cambrant d'un air avantageux. Ses simagrées amusaient énormément la mère et la fille, elles émotionnaient la tante, qui, remplie de vagues espérances, pensait in petto: si la petite pouvait s'éprendre de Marius! Le Hyérois apportait presque journellement des fleurs à ces dames; elles sont pour rien au marché d'Hyères, et puis Marius avait tant de jardiniers parmi ses amis. Le jour des Rois, qui est une grande fête en Angleterre, Mme Horneby, pour distraire Ellen, avait prié Mme Ayrargues et son neveu à sa table, le docteur Didier était du dîner. Au dessert, on avait tiré les Rois, la fève était échue à Marius. Un caprice du pâtissier avait remplacé la fève par une bague; rouge de cette allusion, Marius n'avait pas osé prendre pour reine miss Ellen, il avait offert la royauté à lady Horneby: cet incident avait fait tressaillir Mme Ayrargues. Pour elle, il y avait dans la villa Soleil comme une atmosphère de fiançailles.

Ellen s'était de nouveau assoupie, lady Horneby se penchait sur la jeune fille, ramenait sur cette poitrine les couvertures un peu dérangées et regagnait la porte sur la pointe des pieds. Elle descendait au rez-de-chaussée.

Elle y trouvait le docteur Didier. «Eh bien?—Ah! vous tombez mal, elle redort, le sommeil vient de la reprendre.—Eh bien, tant mieux, tant mieux, elle répare pendant qu'elle dort, rien n'est meilleur pour elle, c'est le sommeil qui refait les tissus.» L'Anglaise hochait la tête; un doute était dans ses yeux. «Moi, je n'aime pas ces somnolences, docteur car elle ne dort pas à vrai dire, ce sont des sortes de torpeur, comme un affaissement de tout son être.—Mais vous vous forgez des chimères à plaisir.—Non, docteur, car je connais ces lassitudes de longue date, je les ai vues à des êtres chers que j'ai perdus.—Mais vous comptez sans la douceur de ce climat. C'est ce trop de sève et ce trop de parfums qui engourdit et amollit. Tant mieux si miss Ellen s'abandonne dans cette caresse, elle renouvelle et vivifie son sang appauvri.—Mais une chose m'inquiète encore davantage que cet engourdissement, c'est son indifférence. Ellen ne s'intéresse plus à rien, elle si surexcitée, si vibrante, inquiète de la mode et de tout, à l'affût des nouvelles de Monte-Carlo, de Paris et de Londres, elle vit maintenant sans se préoccuper de rien.—Elle se laisse vivre. C'est excellent, la vie d'une plante.—D'une plante qui se meurt, docteur; il me semble à moi que son intelligence s'éteint.—Vous la préféreriez nerveuse, exaspérée de sensations et de révoltes, usant son peu de force dans des émotions et des déperditions de phosphore. Vous n'êtes pas raisonnable, milady, je ne vous reconnais plus.—Ah! je suis si malheureuse, docteur!» Le vieil homme prenait les mains de l'Anglaise. «Voyons, un peu de courage.» Alors lady Horneby, avec un sourire amer: «Je ne peux plus espérer.—Quel enfantillage! Voyons, vous ne me dites pas tout, vous avez eu une scène avec votre fille?—Oh! j'aimerais bien mieux une scène que ce qui est arrivé.—Il est donc arrivé quelque chose?—Oui, il est arrivé un rien qui pour moi est très grave, une lettre de Cannes, une lettre de miss Harvey Gladys. Harvey est une amie de ma fille, nous avons passé tout un hiver ensemble à Cannes. Gladys est une flirteuse et une yachtman, c'est aussi une fervente d'automobile. Gladys Harvey, elle, a la santé. Nous avions les mêmes relations sur la Riviera et à Londres; miss Harvey et ma fille avaient les mêmes flirts, les mêmes succès dans le monde, il y avait même entre elles une petite pointe de rivalité. Avant le départ d'Harry pour l'Inde, il y avait quelque chose entre elle et lui; mais il y a encore deux ans, Ellen était autrement jolie; néanmoins ma fille et miss Harvey sont demeurées en correspondance. Il y a encore un mois, Ellen était très occupée de ce qui se passait à Cannes et des gestes de Gladys. Eh bien, ce matin, ma pauvre enfant a reçu une lettre de Cannes lui racontant certainement tout le carnaval, Ellen ne l'a même pas ouverte et l'a mise sous son oreiller.—Mais elle la lit peut-être maintenant, chère madame.» En effet, sa mère à peine sortie, miss Horneby avait décacheté vivement la lettre et ses yeux avides en avaient dévoré les huit pages. Maintenant elle les relisait encore à travers ses larmes et, la nuit suivante, sa mère une fois endormie, elle rallumait sa bougie et reprenait la lecture douloureuse et exécrée.

IV
BAINS DE SOLEIL

La villa Soleil et sa petite terrasse, débordante de feuillages et de fleurs, regardaient la ville et la mer. Derrière, courait un sentier rocailleux, presqu'un calvaire; de l'autre côté du chemin, se dressait un grand mur, un mur de pierres crevassé et lézardé au chéneau croulant, avec des arbustes jaillis des fissures et mêlant leurs branches à un lierre poussiéreux.

Ce mur, d'où s'élance, tous les cent mètres, la silhouette d'une tour, est la muraille d'enceinte de l'ancien château d'Hyères. Le château a disparu, mais la ceinture de remparts est demeurée, épousant étroitement la montagne, escaladant le roc et la pierraille, dominant ici le vide pour s'y précipiter tout à coup, et plus loin se collant contre les blocs de schiste et semblant les soutenir. De loin, c'est comme une écharpe de pierre et de granit, mollement nouée à mi-flanc du sommet: écharpe, elle ondule, s'abaissant de ci et remontant de là avec une souplesse d'eau courante; mais cette apparente irrégularité n'est qu'une parfaite compréhension d'un point stratégique. Ainsi pénétrée d'ouvrages de défense dans ses moindres replis, la montagne et la citadelle ne formaient qu'un, et dans cette mise à profit de tous ces accidents de nature, se reconnaît encore, après plus de huit siècles, l'ingéniosité maure.

Les Maures, ces merveilleux architectes et ces plus merveilleux ingénieurs. Les Maures, c'est-à-dire toute l'Espagne, la grande Espagne: Tolède, Séville, Grenade et Cordoue; et la mosquée, cette aïeule de la cathédrale. Les Maures sont encore vivants à Hyères. L'enceinte de murailles et de tours croulantes ne contient plus que des décombres, mais, sous le ciel implacablement bleu de l'Espagne, les cours d'allées du Généraliffe, ses salles de mosaïque, et ses fontaines jaillissantes dans leurs vasques de marbre, ses corridors de buis et d'ifs taillés ne donnent pas une plus puissante idée de la domination maure que ces quelques pierres éparses du château d'Hyères, sous l'azur provençal. Oui, les Maures vivent encore à Hyères. C'est l'empreinte sarrasine qui ajoute tant de grandeur au paysage; d'ailleurs, le site est africain et les Barbaresques devaient s'y sentir chez eux. Ils avaient devant eux la mer, la Méditerranée qui les avait apportés, eux et leurs tartanes, la Méditerranée, c'est-à-dire pour eux le chemin de la patrie; à leurs pieds, la ville conquise et esclave et, derrière eux enfin, comme à droite et à gauche, cet horizon de montagnes qui est encore plus beau que celui de la mer et qui a conservé leur nom, les Maures! et la molle chevauchée de leurs cimes boisées, leurs forêts de chênes-lièges et leurs pins parasols. «Voyez, ce sont les vallons de la Kroumirie», avait fait remarquer le docteur Didier à lady Horneby, la première fois qu'il lui avait fait les honneurs des ruines.—

«Oui, le paysage est arabe», avait répondu l'Anglaise qui avait voyagé. «Et la végétation donc!» avait renchéri le docteur. En effet, palmiers nains, figuiers de Barbarie, lentisques et agaves avaient envahi les trois kilomètres de solitude compris entre les murs. Ah! la magie de lumière, la pureté d'atmosphère et la transparence de ce ciel, lady Horneby les avait déjà rencontrées ailleurs, au cours de douloureuses étapes en compagnie de malades chéris, que l'Algérie n'avait pas sauvés. Cette odeur d'herbes brûlées et de roses pâmées de chaleur, l'Anglaise l'avait respirée dans les cimetières arabes à Tlemcem et à Blidah, et à Biskra aussi plus loin dans le désert. Oui, tout était arabe dans ce site, et ils avaient bien choisi, les pirates.

Ils dominaient tout de cette citadelle, tout, la montagne et la mer, et dans ces dix-huit tours, observant l'horizon, l'Anglo-Saxonne avait encore reconnu le génie de la race, cette race de guetteurs…, l'Arabe qui toujours guette, accroupi au flanc de la colline, affalé dans le fossé du chemin, ou couché parmi l'alfa de la brousse, l'arabe pilleur et détrousseur, couleur d'herbe roussie, de poussière et de pierre, l'arabe confondu avec le paysage, qu'il surveille et rançonne dans la personne du voyageur.

Lady Horneby avait visité Grenade et le palais de Boabdil. Une mélancolie l'étreignait, une nostalgie aussi, devant l'abandon de ces ruines, dans ce site voluptueux et sauvage, en face de cette mer bornée par des îles et la grisaille monotone des Salins d'Hyères.

«C'est là qu'il faudra venir tous les après-midi avec notre malade, avait déclaré le docteur, vous n'aurez qu'à traverser le chemin, je vous aurai la clef de la petite porte. Il faudra demeurer avec elle parmi ces décombres, des heures et des heures, au milieu de ces roches et de ces arbustes pétillants de soleil. Des bains de chaleur et de lumière, oui, pas autre chose, et de grand air aussi. Vous ne trouverez cela nulle part ailleurs. Il faut que miss Ellen redevienne une plante, qu'elle participe à la poussée des sèves, à la fermentation vivace de l'herbe et de la fleur. Si l'on soupçonnait quelle force il y a dans la terre surchauffée par le soleil! Je voudrais à notre malade une âme végétale. Vous rentrerez dès que l'air fraîchira, une heure avant le coucher du soleil; vous emporterez des oreillers, des couvertures, Mlle Horneby s'étendra par terre; vous emporterez des livres aussi; ce sera un peu dur dans les commencements, mais une fois l'habitude prise, le système nerveux ne fera plus des siennes et la santé reviendra. La solitude et le soleil, on guérit tout avec cela.» «Et vous n'avez pas guéri votre fille», pensait en elle-même lady Horneby. Elle n'en suivait pas moins à la lettre les prescriptions du médecin.

Tous les jours après le déjeuner, les deux femmes traversaient la route, Brigitte les accompagnait portant des couvertures, des fourrures et des coussins, on ouvrait la petite porte et, une fois dans l'enceinte, on cherchait une place ensoleillée où installer Ellen. La malade s'étalait à l'ombre menue de quelque arbuste grêle et la cure de soleil commençait. Autour d'elle dans l'azur intense, des silhouettes de tours crénelées s'élevaient de place en place, presque plates, tours sarrasines dont l'embrasure des créneaux est si profonde qu'elle semble darder une dentelure de tridents dans le ciel; des broussailles épineuses embaumaient, une flore de montagne inconnue et sauvage avait violenté les ruines de corolles éclatantes, toute l'enceinte fleurait le miel. Des vallées voisines montait une atmosphère de fournaise odorante.

Il y avait déjà quatre mois qu'Ellen Horneby y venait tous les jours prendre un long bain de soleil.

On était à la fin d'avril, Hyères commençait à se vider d'étrangers, deux hôtels avaient déjà fermé, l'exode des malades pour l'Angleterre et les patries lointaines s'accentuait depuis une quinzaine. Dans le pays déjà déserté on sentait s'établir l'atmosphère lourde de l'été; une somnolence avait gagné les rues et les places, mais pour Ellen Horneby le docteur Didier n'avait pas encore permis le départ, il la voulait garder au moins jusqu'au 15 mai.

La jeune fille s'était résignée, elle semblait avoir abdiqué toute volonté et, cette belle journée d'avril, elle était donc là comme tous les jours, avec sa femme de chambre et sa mère, parmi les roches brûlantes du vieux château d'Hyères. L'après-midi était particulièrement chaud, et même à ces hauteurs l'air aurait opprimé sans la brise du large.

Sur la mer étale, comme sur la ville assoupie par la sieste, rien que du silence; mais dans la vaste enceinte, foisonnante de feuilles et de corolles, un murmure ailé, continu, fait de vibrations d'insectes, de crissements de cigales et de fermentations de sèves, qui est peut-être la voix de la solitude; parfois, en écho, un claquement de fouet et le bruit amorti de charroi sur une route.

Lady Horneby, croyant sa fille assoupie, s'était un peu écartée et vaguait de ci de là, parmi les décombres en fleurs, mais Ellen ne dormait pas. Abritée sous la soie écrue d'une ombrelle, elle lisait et relisait avidement une lettre reçue il y a deux mois, la lettre de Cannes dans laquelle son amie Gladys Harvey lui détaillait les fêtes et les joies du carnaval. Ces huit pages d'une écriture volontaire et serrée, combien de fois ne les avait-elle pas prises et reprises! Sous l'écran de l'ombrelle traversée de soleil, la malade la déchiffrait avidement; certains passages surtout l'enfiévraient.


Au premier véglione nous avons déguisé mon frère Réginald en femme, il était délicieux. Il avait un domino de moire rose sur une jupe de satin blanc à maman, et un vrai décolletage tu sais, avec un collier de perles; c'est Albert qui l'avait coiffé. La princesse Nydorff a voulu lui servir de cavalier, Réginald lui a prêté son frac. Ainsi travestie, Nadège était parfaite, plus homme encore que Réginald était jeune fille; ils ont eu un succès fou. Tout le monde les invitait à souper, dans les couloirs on les suivait à la trace, et dans la salle on se mettait sur des rangs pour les voir passer; moi, j'étais dans la loge avec maman et me suis bien gardée d'en sortir, car les masques me font peur; mais au fond je crois que personne ne s'y est trompé, car c'étaient les femmes qui étaient les plus enragées après mon frère et les hommes après la princesse… Au bal costumé de lady Symmer j'étais en clown bleu turquoise, en clown et non en clownesse, tu m'entends bien. Maman m'avait prêté sa barrette de diamants, laquelle vaut deux cent mille, j'en avais fait un bracelet de cheville, c'était étourdissant; j'avais une énorme fraise de tulle d'argent et sur la tête un tout petit bonnet de velours noir orné de deux longues ailes de libellule en gaze transparente ocellée, comme une plume de paon; le Grand-Duc Serge m'a complimentée; j'ai soupé à la table du Grand-Duc Wladimir!… A la bataille de fleurs, notre breack était tout en œillets jaunes, dits soleil de Nice, et en hortensias bleu pâle, nous étions là une dizaine de fous, dont la princesse Nydorff et sa sœur miss Eacon qu'on prétend aimée du Kronprinz. Bob Forgett avait eu une idée lumineuse: il avait acheté plus de cinquante cochons en baudruche, gros comme de vrais cochons de lait, et les avait suspendus un peu partout parmi les fleurs de notre voiture. Sur la Croisette tout le monde se tordait; nous avons remporté le premier prix, une hideuse et luxueuse bannière tout en satin cerise… Il en est arrivé une bien bonne à la marquise de Baumanour, à l'hôtel Gallia. L'autre soir, il y avait des musicanti de passage au dîner, elle fait remettre un louis à un soliste de violon dont le jeu l'avait enchantée; à dix heures, elle monte chez elle et, à sa grande stupeur, trouve le musicien dans sa chambre; elle se récrie. «Mais pour ce prix-là, zézaie le violon obséquieux, ze donne touzours une aubade particulare», et mille autres folies suivaient. Ellen Horneby s'en grisait passionnément, les pommettes allumées et les prunelles luisantes.


«Mademoiselle! où êtes-vous? une lettre pour vous!» La voix de Marius Ayrargues appelait à travers les ruines, la jeune fille agitait son ombrelle, le Hyérois enjambait les décombres. En trois bonds il était auprès d'elle. «C'est le facteur qui vient de la remettre, j'ai tenu à vous l'apporter moi-même.—Donnez.» La jeune fille s'était emparée précipitamment de la lettre, elle en avait reconnu l'écriture; elle ne daignait même pas constater combien Marius Ayrargues debout sous le ciel bleu, parmi les agaves et les lentisques pétillants de lumière, était violemment sarrasin; la lettre était de Gladys Harvey. Un peu dépité, le beau Marius tournait les talons et s'enfonçait dans les ruines.

Ellen Horneby n'avait pas reçu de lettre de Gladys depuis deux mois. Ma Beauté, disait celle-ci, une grande nouvelle. Nous serons à Hyères demain ou après-demain, maman, Réginald, la princesse Nydorff, sa sœur Dora, Bob Forgett, toute une bande joyeuse. Nous quittons Cannes avec trois automobiles, nous nous arrêtons à Hyères exprès pour toi, et un peu pour ce château, dont tu me fais de si extraordinaires descriptions. Forgett, qui le connaît, prétend que c'est le château de Klingsor dans Parsival et que tu dois y ressembler à une fille-fleur; j'ai hâte de te voir dans ce cadre, car tu dois être guérie maintenant, dans tout ce soleil, ou ce ne serait pas la peine alors! Nous comptons t'enlever, ta mère et toi, en automobile jusqu'à Marseille, nous avons réservé deux places. Là, nous trouverons le yacht d'Algernon Histay, le milliardaire américain, qui n'attend que nous pour gagner l'Espagne: escales à Barcelone, à Valence et à Carthagène. Tu es des nôtres, hein? la mer te remettra tout à fait. A Carthagène, les timorés rentreront en France par l'Espagne, viâ terra, et les téméraires fileront sur Tanger, nous laissons les autos à Marseille. Je ne me tiens pas de joie à la pensée de te revoir et de t'embrasser; d'ailleurs, je t'expliquerai un tas de choses et tu viendras, car je compte bien te décider.

Mes yeux dans tes yeux et tes mains sur mes lèvres.

Ton amie, Gladys.


«Maman! une lettre de Gladys!» Le cri avait été poussé si perçant que lady Horneby accourait éperdue; elle trouvait sa fille debout, le visage tout rose, transfigurée, ressuscitée presque et les yeux agrandis d'une telle joie, que cette exaltation lui faisait un peu peur. «Qu'y a-t-il, mon enfant.—Il y a, il y a, maman, que Gladys, sa mère, son frère, tous seront demain ici; ils viennent en auto, exprès pour me voir, ils nous emmènent à Marseille, de là en Espagne sur le yacht de sir Algernon Histay, oui, ils nous emmènent d'ici, maman», et la malade s'abattait avec de gros sanglots dans les bras de lady Horneby.

L'exaltation de miss Ellen Horneby était enfin tombée. Toute la journée et même une partie de la soirée, elle avait divagué en proie à une espèce de fièvre de voyages et de grands déplacements, toute à des projets de traversées et de lointains exodes éveillés en elle par la lettre de Gladys. Elle parlait, elle parlait, le verbe haut, les prunelles allumées, une fièvre dans les yeux et dans ses mains frémissantes. Coupant ses rêves par de subits accès de tendresse, elle se levait de table pour venir enlacer sa mère et appuyer sa joue brûlante au front glacé de lady Horneby. «Nous partirons, maman, nous partirons, n'est-ce pas», et l'Anglaise regardait et écoutait dans une angoisse monter cette excitation maladive. Elle regardait surtout, et avec quelle épouvante! le visage halluciné d'Ellen; il s'y accentuait une ressemblance alarmante: c'était effrayant comme la jeune fille rappelait alors son frère Edwards Horneby, le fils adoré qu'elle avait perdu à vingt-cinq ans. Oui, c'était bien la même fièvre de mouvement et de départ.

Et puis l'exaltation avait fait place à de la prostration, et la malade s'était couchée. Lady Horneby, elle, veillait encore. Dans la solitude éclairée de la chambre voisine, elle s'attardait seule, debout dans la maison endormie, à remuer de douloureux souvenirs. Elle avait atteint des lettres et des papiers de son fils, des lettres enthousiastes sur les pays parcourus par le voyageur. Edwards avait aussi laissé un journal, un journal de ses impressions écrites au jour le jour et dans lequel s'affirmait une sensibilité artiste, et c'est ce journal que lady Horneby relisait.


Mon premier soir à Venise en septembre 1898, l'imprévu, le saisissement et l'émotion de mon arrivée sur le Grand Canal. Après la sensation de solitude et de froid d'une lieue de lagune traversée sur la digue, immenses étendues d'eau triste, d'une pâleur livide, dans la mélancolie du soir; tout à coup, de la lumière et des cris, des cris d'employés et de facchini… le tumulte des bagages réclamés par les voyageurs de tous pays. Venise, jadis auberge de rois, aujourd'hui auberge du monde. Puis, à peine sorti de la Ferrovia, toute une flotte de gondoles assiégeant les degrés de l'escalier: «Gondola, gondola! signore, gondola!» Les gondoles d'hôtels avec leurs portiers à casquettes galonnées, les gondoles de louage et les gondoles privées, reconnaissables à leurs cuivres brillants. Et, dans des lueurs et des clapotements d'eau, le choc et le mouvement de ces longs cercueils en bois noir, qui sont les fiacres de Venise et vont emporter à travers canaux et rii cette foule dégorgée par le train.

Un glissement lent en apparence, tant sa marche est fluide et douce, en réalité rapide, car à peine entrés dans un couloir obscur et même un peu sinistre, entre deux rangées de maisons noires qui sont une rue de Venise, nous voici dans le Grand Canal. Une immense allée d'eau s'enfonce devant nous, bordée de palais, de vieux palais à peine entrevus dans la nuit. Ils dorment, on dirait, irréels dans le recul du passé, et leur haute silhouette immobile et vétuste fait songer à une veillée de demeures fantômes tout à coup surgies dans l'enchantement de l'eau, du silence et de la nuit. Mon gondolier me les nomme au passage: la Casa d'Oro, il palazzo Borgia, il palazzo Vandramine, le palais Venière, le palais Doria, le palais Lorédan, le palais Morosini et c'est comme un écho des siècles réveillés dans l'ombre. C'est délicieux et un peu funèbre, toutes ces gloires du passé évoquées d'un mot par une bouche que je ne vois pas, la face confuse du gondolier debout en arrière et dont la maigreur longue et souple s'exagère encore dans cette solitude d'eau nocturne et d'architectures vieillies. Nous descendons toujours le Grand Canal. C'est comme une entrée dans une ville de songe, à jamais endormie sous le geste néfaste d'un mauvais magicien, et j'ai la sensation de vivre dans une atmosphère de contes. Parfois, une autre gondole nous croise ou nous dépasse, et c'est dans le froissement de l'eau déchirée, comme une soie, la vision, l'évocation plutôt de quelque barque d'autrefois, emportant le cadavre embaumé d'une princesse de légende. E poppe, crient de loin en loin la voix des gondoliers, et c'est une espèce de terreur enivrante dont l'angoisse m'étreint voluptueusement le cœur.

Le Rialto, une grande arche de marbre, enjambe ici le canal, le gondolier me la désigne, et voilà que par une merveilleuse coïncidence, dont le hasard fait toujours bénéficier les poètes, toutes les cloches de Venise se mettent à chanter. L'Angelus tinte aux campaniles des soixante-seize églises; la nuit est devenue musicale, des voix d'allégresse et de prières l'animent. Égrenées de tous ces clochers, ces sonneries proches et lointaines, portées sur l'eau des canaux, s'épanouissent toutes à la fois en une céleste et flamboyante retombée de sonorités calmes. La cité-fantôme est devenue une ville de fées; des fenêtres éclairées flambent joyeusement dans l'eau, l'Accademia, la Salute, la Dogana, les grands hôtels.

Et ce fut ma première entrée à Venise.


3 octobre 96.—La place Saint-Marc à l'heure de la musique!

On ne raconte ni Saint-Marc, ni San-Giorgio, ni le lion d'or de la Piazetta. On n'évoque pas plus le palais des Doges et la colonnade unique aux chapiteaux ombrés des admirables Procuraties. Venise et la place Saint-Marc, c'est le complet épanouissement de la plus fière aristocratie et de l'âme artiste d'un peuple, bercé pendant des siècles dans de la gloire et de la magnificence, et cela parmi le plus imprévu et le plus splendide décor. Venise! C'est une apothéose de marbre, de métal orfévré et de pierres précieuses, écloses et figées au milieu d'eaux mûres et nuancées par les nuées soyeuses du plus prestigieux ciel, le ciel de Venise, que Tiepolo a peint dans ses plafonds hantés de nudités volantes, et qui est demeuré tendu de Saint-Alvize à San-Giorgio Maggiore au-dessus des campaniles et des dômes de la ville, comme un dais béni de gloire et de ferveur. Ah! Saint-Marc, la place dallée de marbre, encadrée de palais et peuplée de statues, qu'est la Piazza, devant les cinq portails et les cinq dômes de marbre et de moire et la double ascension d'anges, des mosaïques de ces cintres.

Et la foule de la place Saint-Marc, la foule des promeneurs et des flaneurs, attablés aux cafés, devant les lentes allées et venues des dentellières et des verriers de la ville déambulant par couples avec les officiers de la flotte, les marins de l'Arsenal, et tous les Allemands et tous les Anglais des Cooks et les derniers descendants des Doges. Toute l'Europe qui voyage est là, Autrichiens vêtus de vert et coiffés du petit feutre fleuri d'edelweiss; Anglais à casquettes à carreaux, cravatés de rouge dans des homespuns jaunâtres; Russes aux doigts chargés de bagues; Français paonnants et bavards et tous les esthètes du monde curieux de la purulence sublime, que certains veulent voir en Venise, et en mal de se mouvoir en beauté dans la cité du Carpaccio.

Toutes les laideurs cosmopolites, toutes les extravagances de Londres et de Berlin, toutes les curiosités moscovites et toutes les vanités latines aussi, on les croise et on les toise devant Jésurum et Salviati; et ce soir, je suis du nombre, mais si absorbé par les Tiepolo et les Véronèse que je vois marcher devant moi en châle de laine et en veston de toile, que je regarde à peine les Barbares. Sur une estrade, des musiciens jouent du Wagner; dans les groupes, on annonce que le fils, Siegfried Wagner, vient d'arriver à l'hôtel Danielli.


10 octobre.—Je reviens de la Judecca, il est minuit, je suis revenu par des canaux abandonnés, déserts. Ce soir, un ciel invraisemblable, d'un bleu de fumée, tout pommelé de nuées de givre gris, épousait amoureusement les flèches des campaniles et les marbres des balustrades; sur la lagune, une lune de féerie enchantait le glissement silencieux des gondoles. Alors j'ai dit, en passant auprès du Giardinetto:

Gondoliere! à San-Giorgio Maggiore!


Lady Horneby tournait des pages, cherchant instinctivement des paysages où son fils reparlât de Venise, Venise où, dans sa conviction, il avait pris la fièvre dont il était revenu mourant à Londres.


Londres, novembre 1901.—Venise, j'ai revu Venise et j'en ai toujours subi le charme; je l'ai toujours trouvée à la fois la même et plus neuve encore. L'habitude et quatre séjours consécutifs en six ans n'ont rien changé, ni en moi ni en elle. Chaque fois que je la revois, c'est la même sensation de griserie nostalgique et d'enivrement calme, faite d'enthousiasme artiste et de ferveur du passé. J'ai acheté un coffret à Venise, un vieux coffret aux armes de Dandolo. Une devise y court sur un des panneaux:

Cor magis tibi senescenti pandit.

Mon cœur est plus à toi depuis que tu vieillis.

Eh bien! cette devise est mon état d'âme vis-à-vis de la ville. Plus je la revois, toute décrépite et caduque qu'elle soit dans ses marbres devenus pareils à de l'ivoire et ses ors plus verdis que ses marbres, plus elle entre en moi et plus je me sens en elle. Certes, je n'ignore rien de ses tares, je la sais devenue une auberge; et, comme l'amant d'une courtisane, je souffre de voir ses palais, ses musées, ses ciels et ses églises en proie à la horde affreuse des Cooks et des brasseurs d'affaires étrangers. Courtisane, oui, cette dogaresse déchue et ruinée l'est devenue; mais c'est Tiepolo qui l'a peinte, c'est Véronèse qui lui a donné ses attitudes, et, sous l'arche de ses palais, c'est l'Adriatique qui lui tend son miroir!

Et plus loin: Venise, j'en ai gardé une impression si harmonieuse et si profonde, qu'en tout autre pays je me sens en exil.


Cette phrase terminait le journal, c'était la dernière qu'eût écrite Edwards. L'exil! lady Horneby ne connaissait que trop cette sensation d'exil, cette impression de n'être bien nulle part,—et ce désir d'ailleurs qu'ont tous ceux qui vont mourir. La sonnette de la porte d'entrée, carillonnant dans la nuit, la faisait tressaillir. Une persienne, puis une fenêtre s'ouvraient, des pourparlers s'engageaient sur la route, puis des pieds nus montaient l'escalier, on frappait à sa porte. «Madame, c'est une dépêche, faisait la voix de Marius.»

Lady Horneby allait ouvrir en peignoir. «Pas de mauvaises nouvelles, au moins, Madame?» demandait le Hyérois. La dépêche venait de Gènes et était signée Harry: «Serai demain à Marseille et le soir à Hyères, passerai deux jours, préparez Ellen et toutes mes tendresses à la darling, suis en joie. Votre neveu, Harry.»

Debout près de la lampe, lady Horneby relisait le télégramme. Pourquoi n'en éprouvait-elle aucun plaisir?

V
LA MAISON EN FÊTE

«Mais on se marie donc ici, voilà toute la maison fleurie comme pour un matin de noces!» Le docteur Didier venait de pousser la porte de la salle à manger. La vieille Mme Ayrargues, en train de garnir les vases de la cheminée de branches de cerisier en fleurs, haussait les épaules et continuait son travail, une femme de journée la suivait pas à pas, lui tendant une grande corbeille plate remplie de fleurs, branches de pommiers, de cerisiers, de pêchers même jetées pêle-mêle avec des œillets et des mimosas tardifs; la Hyéroise puisait à même et les piquait un peu partout. La porte du salon ouverte à deux battants laissait voir une ornementation plus savante: un amoncellement de roses blanches, et des jaillissements d'iris jaunes et violets s'élançant en fusées de tous les vases; toutes les fenêtres grandes ouvertes laissaient entrer le bleu du ciel et le bleu de la mer, mais c'est surtout par les fleurs que les deux pièces semblaient illuminées. Tous ces floconnements roses, toutes ces corolles printanières avaient une clarté propre dont s'embaumait et resplendissait à la fois la demeure. Marius, écroulé sur une chaise de la salle à manger, regardait tous ces préparatifs d'un œil indifférent; il tenait bien sur ses genoux son éternelle guitare, mais ne daignait pas même en toucher les cordes. De l'autre côté du corridor, dans la cuisine, on entendait remuer sur les fourneaux des plats et des casseroles.

A travers les effluves de toutes ces fleurs, le docteur Didier fleurait une odeur de victuailles. «Mais on n'a pas dévalisé que le jardin, on a aussi dévalisé le marché, souriait-il en brochant des babines, quelle fête préparez-vous donc, maman Ayrargues, on attend un prince ici?» La vieille Hyéroise gardait sa bouche cousue. «Oui, je comprends, reprenait le docteur Didier, encore un caprice de la petite.—Un caprice! et Mme Ayrargues venait se planter devant le médecin. Un caprice! plût à Dieu, et levant les deux bras au plafond pour attester le ciel de son malheur, c'en est bien un autre, il arrive.—Qui ça?—Mais le fiancé, le cousin de ces dames, l'officier aux Indes, un Anglais comme elles. Ah! pauvre de nous, le télégramme est arrivé cette nuit; la petite ne tient pas en place, elle court dans la maison depuis le matin, il a fallu dépouiller trois vergers. Il y a là pour cinquante francs de fleurs des arbres fruitiers, quelle pitié!… Et mon pauvre Marius, faisait-elle en désignant le jeune homme affalé sur sa chaise, mon pauvre Marius, il souffre.»

Le désespoir de Mme Ayrargues était trop comique, le docteur Didier ne pouvait s'empêcher de lui rire au nez; la Hyéroise tournait les talons et sortait en claquant la porte. Le neveu suivait indolemment la tante.

«Il y a du nouveau», pensait le docteur, mais un pas léger descendait l'escalier, le médecin reconnaissait celui de lady Horneby. Il ouvrait la porte du salon au moment même où l'Anglaise mettait la main sur la poignée. «Hé bien, vous voilà heureuse», disait-il, mais il s'arrêtait brusquement, lady Horneby avait sa figure soucieuse des mauvais jours, une ride profonde barrait son front, et ses yeux clairs, comme cachés sous l'arcade sourcilière, accentuaient encore le pli amer de la bouche. «Vous savez déjà, faisait-elle en inspectant rapidement la décoration de la pièce.—Oui, lord Astlher arrive et vous n'êtes pas en joie, alors pourquoi toute cette maison en fête, je n'y comprends plus rien, votre gendre arrive et…—Mon gendre! et l'Anglaise avait un mauvais sourire. Vous savez bien qu'il ne l'épousera pas. Tenez, voici son télégramme, je l'ai reçu cette nuit.—Mais ce télégramme.—Oui, mais il ne l'a pas revue depuis son départ et, quand il la reverra, il y a quatre ans qu'ils se sont quittés, la reconnaîtra-t-il seulement?—Mais.—Oh! je vois ma fille telle qu'elle est, la pauvre enfant ne peut plus inspirer d'amour, l'égoïsme des hommes est si puissant. Harry saura-t-il seulement dissimuler.—Vous dites?—Je ne dis rien, mais je ne veux qu'une chose et celle-là je la veux bien, je veux que ma fille meure heureuse.—Mais miss Ellen n'en est pas là.—Si, docteur, Ellen en est là, je ne m'illusionne pas. Comme ses sœurs, son frère, ma fille est condamnée, mais ce que je ne veux pas, c'est qu'elle se voie mourir. Cette douleur est pour moi, je veux la porter seule, je veux que mon enfant s'éteigne, ignorante de son mal, dans l'illusion de sa beauté, de son amour et de sa jeunesse, je veux que jusqu'à la dernière minute Ellen se croie aimée. Je ne voudrais pas que ma petite fille s'en aille de ce monde, le cœur brisé, navré de désespoir. Vous me comprenez, je veux la voir mourir dans un sourire, et la froideur d'Harry, un mouvement de recul de son fiancé, ah, cela je le sais, elle n'y survivrait pas. Mais voilà, devant cette maigreur et cette pâleur Harry aura-t-il la force de soutenir ce mensonge! voilà ce qui m'épouvante et m'étreint le cœur.»

Lady Horneby s'était laissée tomber sur un fauteuil, sa respiration était entrecoupée, haletante; le docteur Didier lui avait pris les mains, il ne trouvait rien à lui dire. «C'est comme ces fleurs, disait lady Horneby en fixant d'un œil égaré les branches de cerisier de la cheminée, vous savez ce que l'on dit en Irlande sur la maison parée dans l'attente du fiancé. Elle appelle l'amour et c'est la mort qui entre.—Mais vous êtes folle, milady, c'est vous qu'il faut soigner.—Oui, en effet, je suis un peu folle de terreur, car j'observe ma fille depuis ce matin. Je vois son exaltation et sa fièvre grandir, cela avait déjà commencé hier après une lettre reçue de Cannes, de cette Gladys, et, ce matin, quand je lui ai apporté le télégramme de son cousin, à la violence avec laquelle elle a saisi mes mains et au cri qu'elle a poussé… je ne lui croyais pas cette force. Elle a bondi hors de son lit, et vous croyez qu'elle s'est jetée dans mes bras pour y pleurer, sangloter comme à son habitude; non, elle a couru pieds nus à son miroir et, ramenant en bandeaux ses cheveux sur ses tempes, ses cheveux un peu défaits pendant la nuit, elle n'a eu souci que de son visage et s'est contemplée longuement, mais avec quels yeux, Docteur! C'étaient des yeux de femme, ce n'étaient plus des yeux de jeune fille, je ne les reconnaissais plus. «Je suis encore jolie, n'est-ce pas, Harry pourra m'aimer encore? dites-moi que je suis encore jolie, maman?» C'était sa seule préoccupation, et puis elle a mis un peignoir, est descendue, a donné des ordres, il fallait des fleurs, beaucoup de fleurs pour accueillir le fiancé et parer la maison; j'ai vu le moment où elle allait descendre dans Hyères; heureusement a-t-on trouvé tout cela dans les jardins voisins. Elle a voulu assister au triage des branches, indiquer la décoration elle-même et n'est remontée chez elle que toutes les choses en train, mais elle n'en pouvait plus. Que nous réserve la fin de cette journée! j'en ai le cœur serré, Docteur, et ces gens de Cannes, cette Gladys Harvey et sa bande qui vont peut-être venir aujourd'hui. S'ils allaient se rencontrer avec Harry! Gladys a été jadis en coquetterie avec lui et Ellen qui ne l'a pas oublié. En vérité, la tête me tourne et le cœur me chavire, Docteur, et puis la chose la plus atroce, la plus alarmante de toutes, l'attitude d'Harry vis-à-vis Ellen. Pourra-t-il prendre sur lui de surmonter son émotion et de n'en laisser rien paraître. Ellen qui s'est mis en tête de l'aller chercher à la gare. Ah! cela, il ne le faut pas, vous le lui défendrez, Docteur, je compte sur vous. Vous resterez au besoin à lui tenir compagnie pendant que j'irai à la gare préparer mon neveu, l'endoctriner, lui faire la leçon, et puis vous dînerez avec nous, Docteur, votre présence amortira le choc. Ne me refusez pas cela, Docteur, nous avons tant besoin de vous aujourd'hui.» Et la pauvre femme pétrissait nerveusement les mains du vieillard. «Et notre malade, interrogeait-il, elle repose maintenant?—Non, elle ne repose pas», faisait la jeune fille, tout à coup surgie derrière eux, dans l'embrasure de la porte. Elle était entrée à pas de loup par le salon; il y eut une stupeur. «Non, elle ne repose pas, je vous entends comploter contre moi, mais vous n'empêcherez pas la fiancée d'être jolie. Suis-je assez jolie ce matin, Docteur?» Toute rose, les yeux d'un bleu violet dans une face, on eût dit, d'azalée tant elle était lumineuse, Ellen Horneby se silhouettait mince comme une tige dans les flots de tulle et de surah d'un peignoir corail. La poitrinaire était resplendissante, l'amour l'avait transfigurée.


«C'est nous, tu ne nous attendais pas, hein! Oh! mais c'est joli ici! On dirait une serre, en voilà des fleurs! et l'on est dans la mer, quelle vue! Sais-tu que tu es très bien ici.» Et Gladys Harvey s'arrêtait comme étourdie à la porte du salon. Elle était là, en tenue de chauffeuse, un léger cache-poussière d'alpaga gris argent ouvert sur une robe de drap mastic; la casquette de velours à côtes, très haute, rabattue sur les yeux. Un gros bouquet d'œillets roses fleurissait sa boutonnière. Derrière elle, dans le vestibule, se pressaient des têtes rieuses de jeunes femmes et de jeunes gens.

Ellen s'était levée de sa chaise longue très pâle, saisie au cœur par cette brusque entrée, qu'elle redoutait depuis le matin. Elle n'avait pas osé en parler à sa mère, la coïncidence du passage de Gladys à Hyères et de l'arrivée de son fiancé la bouleversait. Un soupçon l'avait mordue. Toute la matinée, elle avait craint une rencontre. «Mais qu'as-tu donc? faisait miss Harvey en se précipitant vers la malade, te voilà toute pâle. Je t'avais prévenue pourtant, tu as bien reçu ma lettre. Voilà Réginald, et tu ne le reconnais pas! Et puis mon amie Nadège, la princesse Nydorff, tu l'as vue à Cannes l'autre hiver, et sa sœur Dora Heacon; n'est-ce pas qu'elle est jolie? et mon flirt Bob Forgett, l'homme le plus inventif des Trois-Royaumes, celui qui a eu l'idée des cochons en baudruche pour la bataille des fleurs. C'est un peu à cause de lui que nous sommes ici. C'est lui qui nous a vanté ce fameux château d'Hyères; mais moi, je suis venue à cause de toi. Mais qu'as-tu donc? tu ne parles pas! embrasse-moi donc, Ellen.—Ellen est encore un peu souffrante, intervenait lady Horneby entrée au bruit; elle reposait, vous l'avez éveillée.—Souffrante, mais elle a une mine superbe, peut-être un peu plus tige que fille-fleur pourtant. Allons, lève-toi, Ellen, que je t'admire. Tu as un peu maigri, mais quel teint!—Un peu de calme, Gladys, Ellen a été très malade cet hiver». Et l'Anglaise faisait les honneurs de son home aux visiteurs; Gladys recommençait brièvement les présentations. Ellen avait un sourire forcé, un vague effroi de tous ces gens qui la dévisageaient.

«Maman nous suit, reprenait l'infatigable Gladys, elle sera ici dans dix minutes, mais quelle montée pour venir chez vous! elle désire tant voir Ellen. Nous en as-tu donné de l'inquiétude? et elle prenait entre ses mains celles de la jeune fille. Nous vous confions maman, car je ne la vois pas du tout escaladant ces ruines. Ah! je ne vous ai pas amené tout mon monde, j'ai eu pitié de vous, il y en a qui nous attendent sur la route et d'autres qui sont restés en bas, les flemmards! Nous sommes partis de Cannes depuis sept heures du matin.—Ah! nous en avons bouffé des kilomètres, sentenciait la jolie Dora.—Et vous dînez à Toulon ce soir! interrogeait lady Horneby.—Et nous y couchons aussi, nous voulons voir le Casino de Toulon, le Beuglant des matelots, nous serons demain matin à neuf heures à Marseille. Vous ne venez pas avec nous, madame?» Lady Horneby montrait du doigt sa fille retombée sur les coussins de sa chaise longue, la jeune fille se détendait un peu dans la conversation de miss Heacon et de la princesse Nydorff. Il y avait comme un malaise dans ce salon, miss Harvey le sentait. «Tu ne nous fais pas les honneurs des ruines, Ellen, hein! tu es un peu fatiguée. Allons vous autres!» Et elle se levait donnant le signal du départ. «Nous reviendrons te dire bonjour en repassant, nous te dirons comment nous avons trouvé ton domaine, princesse de légende du château d'Hyères.» Et sur le seuil de la porte: «Vous savez qu'il y a beaucoup trop de fleurs ici, disait-elle à lady Horneby, cela la fatigue, je la trouve un peu lasse.» Mais ce n'est pas toujours ainsi, disait étourdiment la mère, aujourd'hui nous sommes en fête.—Vous attendez quelqu'un?—Mais oui, mon neveu Harry Astlher qui nous arrive ce soir.—Ah! le fiancé arrive, ah vous m'en direz tant! le fiancé arrive, tout s'explique», et revenant brusquement sur ses pas: «Mes compliments, ma chère, et mes excuses aussi d'avoir troublé ton attente amoureuse. Je comprends ton air distrait. Après quatre ans d'absence revoir un fiancé. Ah! le bel Harry nous revient, et à quelle heure arrive-t-il ici? J'aurais été heureuse de le revoir.» Ellen ne disait plus un mot, sa respiration était devenue sifflante. «Mais pour le dîner, se hâtait de répondre lady Horneby, n'insistez pas Gladys, ajoutait-elle à voix basse, Ellen est un peu fantasque depuis quelque temps.—Pour dîner, s'exclamait la jolie chauffeuse, nous serons partis depuis longtemps. Nous dérapons à cinq heures, le temps de visiter les ruines. Tiens! voilà maman, allons, viens et ne fais qu'entrer et sortir, Ellen est un peu fatiguée, et puis tu les dérangerais; on attend le fiancé, nous le manquons de deux heures.—Harry Astlher, est-il possible!» gloussait, attendrie et moite et joignant les mains, la grosse dame toute rouge sous une guirlande de roses trémières; toute la bande était déjà sortie. «Allons, viens, maman. Adieu, ma jolie tige, reprenait d'un ton perfide l'insidieuse Gladys. Harry va te trouver un peu changée, mais si élégante!»

Elle était déjà dans le chemin, la compagnie joyeuse en escaladait la pierraille. «Hein! qu'en dites-vous, vous autres? un peu fichue, la fille-fleur.» La boutade était saluée de longs éclats de rire.


«Madame, il va falloir partir si vous ne voulez pas manquer votre train, j'ai juste cinq heures un quart à ma montre.—Maman, tu as commandé l'omnibus, au moins!—Sois tranquille, il montera jusqu'à l'église, de là Marius portera la valise.—La valise, c'est vrai, il ne vient que pour quarante-huit heures.»

Il y avait bien cinquante minutes que ce bref entretien avait été échangé entre lady Horneby, sa fille et le docteur Didier; le docteur Didier, entré sur la pointe du pied, à cinq heures sonnant, dans la chambre où la malade était remontée après la visite de ces dames Harvey.

La sortie de sa mère soulageait Ellen comme d'un poids. Depuis trois heures, elle luttait pour dissimuler l'inquiétude et l'angoisse où l'avait jetée la venue de Gladys. Jusqu'à cinq heures, elle n'avait pas respiré, comptant les minutes et les secondes à s'écouler avant le moment fixé pour leur départ; les automobiles devaient maintenant rouler sur la route de Toulon et lady Horneby descendait la route d'Hyères… la gare et l'arrivée du train et la descente de wagon d'Harry Astlher…

Ellen abandonnait ses deux mains au docteur Didier assis auprès d'elle; la Méditerranée déjà baignée d'ombre apparaissait, toute froide, dans un ciel vert; à Hyères, le soleil se couche derrière la presqu'île et n'allume jamais d'incendie sur la mer. L'heure était morne et terne, le médecin se levait pour fermer les fenêtres, puis, se rasseyant près de la malade, il reprenait ses mains dans les siennes. Il en avait tenu jadis d'aussi frêles et d'aussi brûlantes et connaissait de longue date leur vilaine moiteur; ces longues étreintes n'avaient pas retenu l'être cher dont le souvenir vivait toujours douloureux dans son cœur. Ah! oui, qu'il la connaissait bien, cette heure mélancolique et dangereuse entre toutes de la tombée du jour dans le Midi, l'heure des mauvaises pensées, des longs regrets et de la fièvre… La fièvre, il la sentait monter dans les doigts fluides qu'il tenait. Ellen avait fermé ses paupières, mais de grosses larmes coulaient sur ses joues, un grand silence flottait dans la chambre crépusculaire, et les larmes d'Ellen ne coulaient pas seulement sur son visage pâle, elles coulaient aussi dans l'âme du vieil homme, et une grande tristesse planait sur ces deux êtres, une grande tristesse et une grande douceur.

VI
HARRY ASTLHER

Harry Astlher achevait de déjeuner seul dans la petite salle à manger de la villa Soleil, les fenêtres béaient toutes grandes ouvertes sur un ciel d'un bleu limpide, si intense que la Méditerranée en paraissait argentée, comme embuée d'une légère vapeur. Tout éclatait de gaieté dans la salle à manger de Mmes Horneby, la nappe rose de la table, l'argenterie et les œillets rouges du couvert et jusqu'au rose du jambon, auquel l'officier venait de faire largement fête. Il achevait de beurrer des tartines, qu'il arrosait de thé impérial et de temps à autre d'un petit verre de Porto. Harry Astlher était grand, robuste, admirablement découplé, le buste un peu court peut-être, les jambes un peu trop longues, mais la poitrine si adroitement bombée, sanglée et corsetée dans la veste écarlate de l'armée coloniale, que ses épaules en paraissaient plus larges et sa taille plus mince. Il offrait le type parfait de l'officier anglais qu'on voit dans tous les magazines et les illustrés, les traits réguliers, mais un teint de homard cuit. Une longue, longue moustache couleur de seigle mûr, et des yeux d'eau salée, des yeux de vague et non de source, d'autant plus bleus dans tout ce hâle, complétaient au physique le cousin de miss Horneby. Au demeurant, cet homme rouge n'était pas sans charme, malgré son nez busqué et sa face prognathe. Harry Astlher avait de la race, il respirait la force, l'entrain et la santé. Une raie impeccable séparait jusque dans la nuque les cheveux jaunes et luisants du lieutenant; un scarabée d'Égypte et deux saphirs de Ceylan bossuaient les doigts de sa main gauche; un rubis sang de pigeon, serti dans du platine, brillait à sa main droite, sa bague de fiançaille, mais Harry la portait au pouce par originalité.

Son appétit, sa belle humeur et le soleil illuminaient la pièce. Harry Astlher se coupait une cinquième tranche de jambon et se versait sa huitième tasse de thé, une porte s'ouvrait et laissait entrer lady Horneby. Le jeune homme se levait, passait sa serviette sur sa moustache et, respectueusement incliné, baisait la main de sa tante. «Eh! bien, comment ça va-t-il ce matin.—Mais pas mal.—Ellen a bien dormi?—Hum, comme à son ordinaire, Ellen n'a plus beaucoup de sommeil.—Ça reviendra. Elle n'est pas plus mal au moins… Elle est levée.—Oh! non, nous ne nous levons plus avant onze heures, le matin elle repose, elle répare.—Ah! elle sera plus fraîche pour le déjeuner.» L'officier avait repris sa place et s'était remis à manger.

Il ne voyait pas l'air contraint de lady Horneby; l'Anglaise s'était assise en face, un coude sur la table, le menton dans une main. La manche de son peignoir en glissant découvrait un bras blanc encore admirable; lady Horneby avait été une des plus belles femmes de son temps et, involontairement, l'œil de l'officier considérait le nu et le galbe de ce bras; lady Horneby changeait d'attitude et rabattait sa manche. «Vous l'avez trouvée changée, hein?—Oui, mais pas tant que je le craignais.—Elle est bien maigre, n'est-ce pas?—Dame, elle n'est pas grasse.»

Et prenant son courage à deux mains,

«L'auriez-vous reconnue, si vous n'aviez été prévenu, Harry?—Dame, dans la rue, si je n'avais pas su que c'était elle, je ne dis pas. Mais elle a toujours de bien jolis yeux, vous savez, ma tante.—Oui, leurs yeux sont toujours admirables.» (L'Anglaise avait parlé pour elle-même). Il y eut un silence, l'officier éprouvait un vague malaise. «Mais j'ai bien joué mon rôle, hein! reprenait-il brusquement, je n'ai pas bronché quand je l'ai revue, j'ai bien crié: «bonjour Ellen, c'est toi, hurrah. C'est moi. Comme tu es grandie!» et nous nous sommes embrassés comme deux Valentins. L'ai-je assez bien soulevée de terre dans mes bras, ah! elle ne pèse pas lourd, la cousine. Au fond, j'avais une peur affreuse qu'elle ne s'aperçût de mon trouble, car, à vrai dire, je l'avais trouvée fondue…» Le lieutenant cherchait ses mots. «Mais elle n'y a vu que du feu, n'est-ce pas? elle était d'une gaieté hier soir! Mais vous avez l'air tout triste ma tante, vous devriez être contente.—Mais je le suis». Le sourire de l'Anglaise navrait. «Ellen, comment m'a-t-elle trouvé! ah! c'est que je suis changé, moi aussi, avec le soleil de là-bas! j'ai l'air d'une saucisse fumée.—Ellen! Ellen vous aime et encore davantage… hélas!—Comment, hélas!—Mais oui, hélas, car ma pauvre enfant vous aime et vous ne l'aimez plus.—Comment, je ne l'aime plus.—Mais oui, vous l'aimez comme votre cousine, mais plus comme votre fiancée, et comme je vous comprends, Harry.» L'officier faisait un mouvement, lady Horneby l'arrêtait d'un geste. «Je vous comprends et je vous absous. Ma fille, ce qui reste de ma fille est si peu femme. Comment votre belle santé pourrait-elle aimer cette anémie! la vie a l'horreur de la mort.—Ma tante!—Écoutez-moi, Harry, vous êtes un brave et loyal garçon, et c'est pour cela que je vous aime. Vous ne savez même pas mentir, vous étranglez et vous étouffez dans le mensonge que je vous ai imposé. Votre franchise fait éclater le masque, et cela serait comique, en effet, si cela ne menaçait de tourner au drame, car vous m'entendez, Harry, et l'Anglaise scandait ses mots, Ellen ne survivrait pas à la perte de votre amour.—Mais, ma tante je croyais avoir tout fait.—Vous croyez! Eh bien! non, mon pauvre ami, vous avez très mal tenu votre rôle, vous vous êtes empêtré dans cette comédie comme un enfant dans un costume de théâtre. Oh! vous y avez apporté tous vos soins et tous vos efforts. Comme je vous sais un grand cœur, je vous ai demandé de jouer cette comédie. Votre bonté, votre générosité s'y sont prêtées aussitôt; vous êtes entré dans ma combinaison, je n'attendais pas moins de vous, mais votre nature vous a trahi; mais aussi demander à un officier retour des Indes de jouer des charades de petite fille et quelle charade, celle de l'Amour devant la Mort.—Ma tante.—Je sais ce que je dis. Pourvu qu'Ellen ne s'y soit laissé tromper, elle a été si agitée toute cette nuit. Ah! c'est que la souffrance nous affine, nous, mon pauvre ami, et vous ne soupçonnez pas les subtilités de cette petite âme dolente et attentive, son cœur a des oreilles et des perspicacités.—Mais c'est que je ne sais comment faire, ma tante…—Nous y aviserons. Heureusement, hier soir, la présence du docteur a tout sauvé et la joie aveuglait Ellen; mais tantôt, à table, nous serons seuls tous les trois, seuls au dîner encore. Tenez, par exemple, hier, à votre arrivée, vous ne l'avez pas trouvée changée, c'était une faute. Ellen sait parfaitement qu'elle a maigri et pâli, vous l'avez trouvée trop bien portante.—Mais, ma tante, vous m'aviez dit…—Oui, je vous avais dit, mais vous avez forcé la note, et moi qui connais Ellen, j'ai vu de la méfiance dans ses yeux; enfin ce qui est fait est fait, mais ce qu'il faut éviter à tout prix, Harry, c'est ce regard de bon chien attendri que vous posez sur elle, quand vous croyez qu'elle ne vous voit pas. Ellen a des yeux partout.—Moi, ma tante, je la regarde…—Je vous considérais pendant le dîner hier. Oh! c'étaient des yeux très bons et très doux, les yeux qu'on a pour un petit oiseau tombé du nid ou un petit chat malade, ces chats qu'on rencontre au bord des chemins, grelottants et saigneux, ceux que des gamins ont à moitié noyés et poursuivis avec des cailloux. Il y a une grande pitié dans ces regards-là, mais il n'y a pas d'amour. Ellen mourrait d'un de ces regards, si elle le surprenait.—Mais, ma tante…—Ce sera très difficile, je le sais, mais enfin ce n'est que pour trente-six heures, puisque vous partez demain. Je vous adjure, Harry, de prolonger l'illusion d'Ellen, de la sauver du désespoir. Après, vous serez libre.—Mais ma tante, j'entends tenir ma parole.—Quelle parole?—Mais je suis le fiancé d'Ellen et j'entends l'épouser.—Soyez donc sérieux, Harry. Si Ellen a des illusions, moi, je n'en ai plus. D'ici un an, avant peut-être, ma fille sera morte.—Ma tante, pouvez-vous dire!—J'ai vu mourir les autres, et puis ma fille guérirait-elle, Harry! c'est moi qui m'opposerais à ce mariage. J'en ai assez de ce mal héréditaire que lord Horneby a transmis à tous les siens, les siens qui étaient miens et m'ont laissée seule maintenant.»


«Par ici, Harry. Avez-vous jamais vu des agaves de cette grosseur!—Tu dis des enfantillages, Ellen; ton cousin en a vu d'autres dans les Indes.—Mais ces agaves sont très beaux, ma tante, disait l'officier colonial.» Ellen Horneby faisait à son fiancé les honneurs des ruines du château, elle avait tenu à le guider elle-même dans cette enceinte de décombres et de broussailles, qui était devenu son domaine.

Le déjeuner avait marché au delà des désirs de lady Horneby, l'officier avait pris à cœur de bien jouer son rôle. Remonté par sa tante, il s'en était fort bien tiré, Ellen était rayonnante de joie; on est si heureux de croire ce que l'on désire, son sang fluide de malade lui était remonté aux joues, et la face toute rose, de ce rose délicat d'azalée qui parfois faisait d'elle une véritable fille-fleur, elle escaladait, leste comme une chèvre, les éboulis de roches et les degrés croulants de l'immense enclos; lady Horneby n'en revenait pas de cette agilité. Sa fille lui semblait comme ressuscitée. Ses grands yeux violets baignés de lumière reflétaient à la fois tout le bleu de la mer et le bleu profond du ciel, ses cheveux légers semblaient une fumée d'or autour de la candeur de son front, et dans la clarté de cette solitude ensoleillée, parmi ces lentisques et ces agaves engourdis de chaleur, au milieu de toutes ces odeurs brûlantes, elle apparaissait irréelle, aérienne, fantôme solaire, on eût dit, né du mirage du Midi. La jeune fille était comme transfigurée, la joie la nimbait de rayons; un élan l'emportait bavarde et bégayante, tant elle en avait à dire.

Elle allait, elle allait, enjambant les broussailles, à l'assaut des ruines, sans même vouloir accepter l'aide de son cousin; lady Horneby avait peine à les suivre. Brigitte venait en arrière, portant des couvertures et des oreillers.

Ils avaient presque atteint le sommet de la montagne, ils en descendaient maintenant l'autre versant. Les jeunes gens s'étaient engagés dans un escalier tournant, dont les degrés dévalaient sous des arceaux en ruine; une rampe de granit, fleurie de roses sauvages, bordait les degrés du côté du vide. Tout à coup des voix et des éclats de rire montaient d'au-dessous d'eux, une société était installée là au pied de l'escalier, une société joyeuse, car au bruit des toasts, des interpellations se mêlaient des détonations de bouteilles de champagne que l'on débouchait. Ellen Horneby s'était arrêtée interdite, il lui semblait avoir reconnu une des voix, mais les hautes quenouilles d'un petit bois de cyprès dérobaient aux regards la société assise dans le bas.

«Encore un peu de pâté, princesse?—Non, cette langouste est exquise, redonnez-m'en,» et des rires fusaient, puis le brouhaha des conversations se calmait. Une voix d'homme pérorait… «Et de toute cette beauté, de ce climat unique, de cette magie de site et de végétation ils ont fait une ville d'agonie; oui, la civilisation nous a donné cela: une station pour poitrinaires.»

La jeune fille s'était penchée avidement, des cris et des hurrahs saluaient l'improvisation du causeur. «Bravo, Forgett! Bravo, Bob! A vous, monsieur Mornart, un littérateur, faites-nous quelques phrases.» Une voix d'homme se récusait, et puis tout à coup d'un ton de prédication: «Où l'invasion maure avait mis des citadelles et des palais, toute une cour voluptueuse et guerrière, nous avons construit de grands hôtels, un casino et des kiosques de concerts, et dans cette enceinte, sous ces portes cintrées et sur les marches de ces escaliers tournants, qui ne conduisent plus nulle part, parmi ces débris où s'évoquent des silhouettes de sultanes voilées et des casques enturbannés d'émirs, toute l'épopée, enfin, amoureuse et tragique des brûlantes Cordoue et des fraîches Grenade, des Anglaises phtisiques viennent promener leur toux et leur ennui; et ces murs héroïques n'abritent plus que du spleen, de l'angoisse et des râles. Hyères, ville ensoleillée des neurasthénies millionnaires. La civilisation a fait cela.—Bravo, monsieur Mornart. Ça, c'est un vrai morceau de littérature, vous le replacerez dans un de vos livres. Messieurs, un ban pour notre romancier.»

Cette fois, miss Horneby avait reconnu la voix, c'était celle de Gladys Harvey; le sang lui avait reflué au cœur. Devenue brusquement toute pâle, elle avait dû s'appuyer de la main à la rampe; défaillante, Harry l'avait soutenue, tous deux avaient entendu les joyeux discoureurs prononcer leur verdict, l'officier aussi avait reconnu la voix de Gladys.

Ellen descendait maintenant l'escalier, elle avait repoussé son cousin et se hâtait vers le vide; en bas une douzaine de têtes se levaient. C'étaient les visages d'insouciance et de gaieté des visiteurs de la veille. Ils étaient là une douzaine de jeunes gens et de jeunes femmes, assis ou couchés au hasard dans la broussaille et dans les roches, autour d'une nappe étalée dans l'herbe et couverte de victuailles: c'étaient la princesse Nydorff, sa sœur Dora Heacon, le beau Forgett, lady Harvey, Réginald et d'autres encore, sous la conduite de l'intrépide Gladys. Tout ce beau monde avait laissé la tenue de chauffeuse et de chauffeur, c'était un assaut de robes claires et de toilettes printanières pêle-mêle avec des complets d'homespun, des vestons de drap beige et des pantalons de piqué blanc; des bouteilles débouchées, des pâtés en croûte entamés et les plus beaux fruits attestaient un déjeuner de campagne.

«Tiens, Ellen et Harry!» Gladys venait de se lever, elle désignait le couple à toute la bande. «Mes amis, je vous présente l'âme des ruines, Griselidis en personne revenue dans son domaine provençal. Hein! que vous avais-je dit, vous qui ne la connaissiez pas! Mon amie Ellen est-elle assez princesse de conte de fée, une vierge en or fin de livre de légende, et quel beau couple ils font là en silhouette sur le bleu du ciel! Vous êtes très retour des Croisades, master Harry Astlher.» Et tout à coup espiègle: «Bonjour Harry, ça va bien? vous êtes toujours très beau, vous savez. Mesdames et messieurs, je vous présente le plus beau lieutenant de notre armée coloniale, master Harry Astlher, le fiancé de mon amie Ellen Horneby; hip, hip, hurrah! un ban pour les amoureux du château d'Hyères.» Des clameurs accueillaient le toast de Gladys, elle se tenait debout, levant très haut sa coupe de champagne.

Ellen s'était arrêtée, glacée, au pied de l'escalier. Harry se taisait un peu ahuri, mais incapable de dissimuler sa joie d'avoir retrouvé là Gladys; la vue de tous ces jeunes visages et celle aussi des victuailles avaient soudain fait s'épanouir sa figure de bon vivant.

«Mais oui, c'est nous, faisait miss Harvey brusquant la situation; comme tu le vois, nous ne sommes pas partis à Marseille, nous avons couché à Toulon et nous sommes revenus déjeuner dans ces ruines. C'est trop beau, je voulais revivre une journée dans ce décor, c'est un peu le tien, Ellen, et puis je suis revenue aussi un peu pour vous, ajoutait-elle coquette avec un regard de coin à l'officier, je savais que vous arriviez hier soir et j'avais une folle envie de voir quelle mine vous rapportiez de là-bas. Songez, depuis quatre ans qu'on ne s'était vu. Voyons, Ellen, ne sois pas jalouse, on ne te le prendra pas ton Harry, il n'aime que toi, on le sait. Rien à faire, Mesdames, auprès du beau cousin. Nous nous marions fin juin, hein! nous vous avons vus descendre ensemble cet escalier branlant, impossible de nier. Tiens! lady Horneby.» Et l'infatigable Gladys se précipitait au-devant de l'Anglaise, lady Horneby s'était arrêtée stupéfaite au milieu de l'escalier. La princesse Nydorff et miss Heacon s'étaient emparées d'Ellen et l'avaient fait asseoir entre elles. Le romancier Mornart, très intéressé, s'était fait présenter. Réginald Harvey mettait en rapport Harry et Forgett, les présentations se continuaient, des shake hands s'échangeaient; mistress Harvey complimentait lady Horneby sur la santé de sa fille. «Mais elle a une mine charmante, cette enfant…» Après avoir voltigé de groupe en groupe, Gladys était venue s'asseoir auprès du lieutenant et l'avait accaparé; les yeux subitement foncés de la malade ne quittaient pas le couple.

«Et nous revenons ce soir luncher à la clarté des torches. Nous ne quittons plus Hyères, nous dînons à l'hôtel, mais nous reviendrons ici finir les restes du pâté. Voyez-vous ces tours et ces murailles dans le rougeoiement des résines avec le bleu du clair de lune, dans le ciel! car il y a en ce moment des clairs de lune, une magie! Il n'y a pas de décor de théâtre qui tienne à côté de cela. Ah! c'est que je suis une esthète, moi, j'ai le culte de la beauté, vous serez des nôtres, monsieur Astlher! Oh! pas pour le dîner, pour le clair de lune seulement et la tranche de pâté. Tu viendras aussi, Ellen!—Ellen ne sort pas le soir, intervenait lady Horneby, visiblement ennuyée du tour de l'entretien.—Alors nous te laissons ton fiancé, vous resterez tenir compagnie à votre Valentine, monsieur Astlher.—Mais Harry est absolument libre, ripostait la voix un peu rauque d'Ellen.—Alors, nous le cueillerons au passage, nous n'aurons pas trop de porteurs de torche. Oh! ça ne durera pas vingt minutes, le temps de faire le tour des ruines. Nous te le restituerons à dix heures sonnant; la lune se lève à neuf heures et demie, nous devons être à minuit à Marseille.—Mais, je ne sais, balbutiait tout bas l'officier.—Vous viendrez, je le veux, insistait la voix assourdie de Gladys. Vous n'êtes pas en charte privée, je suppose. J'ai la curiosité de vous voir en tunique rouge à la clarté fumeuse des résines, rouge sur rougeâtre, l'esprit du mal.—Surveillez donc votre prononciation, raillait l'impertinence de Forgett.»

VII
GLADYS HARVEY

«Ça ne tient pas debout, ce que tu dis là, Réginald. Astlher n'épousera pas Ellen, on n'épouse pas une agonie. D'ailleurs, elle sera morte avant.—Vous la tuez bien vite, observait le romancier, est-ce que miss Horneby vous gêne?»

L'Anglaise et le Français échangeaient un regard noir. «Mon petit Mornart, je vous en prie, cessez donc, une fois pour toutes, de me prendre pour une héroïne de roman; vous perdez votre temps en cherchant à analyser ma psychologie, je suis beaucoup trop simple pour vous.—Croyez-vous?—J'en suis sûre, et puis, vous savez, pas du tout tragique.—Ce n'est pas du tout mon opinion.—Que voulez-vous dire?—Oh! non, Gladys tragique, il n'y a que ces Français! s'exclamait Forgett, moi, je vous trouve comique!—Ni comique non plus, mon petit Forgett. Allons, vous avez bu un peu trop de champagne, messieurs.» Gladys Harvey se levait de table. «Mesdames, si vous voulez monter aux ruines, il serait temps d'aller prendre nos manteaux!—Comment, cela tient toujours, cette folie, demandait indolemment la princesse Nydorff.—Mais ce n'est pas sérieux, Gladys, gloussait mistress Harvey mère.—Si, c'est parfaitement sérieux; j'ai commandé un guide et des torches. Nous avons même un guitariste, ce Hyérois aux yeux sarrasins, que Réginald a ramassé dans la salle de l'auberge, l'amoureux d'Ellen Horneby.—Comment, l'amoureux d'Ellen!—Parfaitement. C'est le neveu de la propriétaire de leur villa. Ce garçon demeure au fond de leur jardin. C'est le musicien attitré d'Ellen, il lui donne des aubades le long de la journée, c'est la fable du pays. Quand on a l'habitude des flirts.—Vous détestez donc bien miss Horneby? reprenait la voix railleuse de Mornart.—Je vous crois qu'elle la déteste. Elle est en train de lui prendre son fiancé, et la princesse Nydorff, du bout de ses doigts fins, effeuillait une rose rose dans sa coupe de champagne.—Toi, Nadège!—Je te connais, Gladys.—Querelle d'Allemands. Tout cela, c'est pour ne pas venir avec nous au château.—Tu l'as dit, je suis fatiguée.—Tu ne vas pas me laisser monter seule avec Forgett, car dès l'instant que tu restes, nous ne pouvons plus compter sur vous, monsieur Mornart.—En effet si la princesse y consent, je tiendrai compagnie à la princesse.—A merveille. Psychologie de femme mariée, c'est votre fort. Vous vous connaissez moins en jeunes filles.—Cela dépend des jeunes filles, ricanait le Français.» Gladys se mordait les lèvres. «Alors, qui est-ce qui vient avec moi? vous Forgett, toi Réginald.—Oh! moi, faisait master Harvey, je ne viens que si miss Heacon en est.—Tu nous donnes Dora? demandait Gladys.—Oh! Dora est libre, répondait la princesse.—Et moi je viens, déclarait la jolie darling du Kronprinz; oh! je n'ai pas peur, j'irais partout, surtout dans les ruines. J'ai l'habitude. Cet hiver, à Cannes, nous allions une fois par semaine à l'Opéra de Nice.»

La boutade avait du succès. «Alors nous sommes quatre en tout, disait miss Harvey, visiblement énervée, et vous les autres, en êtes-vous ou n'en êtes-vous pas?» et elle bousculait du geste et de la voix les convives de l'autre bout de la table, quantité négligeable à ses yeux et seulement emmenée par elle pour faire nombre, d'ailleurs seigneurs et seigneuresses authentiquement millionnaires et propriétaires et chauffeurs d'autos. Miss Harvey racolait trois autres visiteurs pour les ruines, un ménage hongrois, le comte et la comtesse Zisko, et un Russe, Zanouskine, l'officiel Sigisbée de la comtesse. «Hé bien, nous partons! En route, il est neuf heures moins le quart.—Mais c'est de la démence, il fait noir comme dans un four, gémissait mistress Harvey.—Mais puisque la lune se lève à neuf heures et demie, et puis nous avons les torches, elles sont déjà là.» Gladys avait traversé la salle du restaurant et était venue écarter les rideaux d'une fenêtre. «Neuf heures moins le quart! il doit être plus, la lune se lève derrière la montagne. On voit la lueur.—Et vous serez rentrés pour onze heures, réclamait l'infortunée mistress Harvey.—Avant, maman, avant. Nous devons être à minuit à Marseille.—Écoute, Gladys», et la jeune fille s'étant rapprochée de sa mère: «J'espère que tu vas laisser de côté la villa Soleil! et ne pas entrer enlever lord Astlher à ces dames.—Ne pas entrer à la villa Soleil! mais je ne monte là-haut que pour ça. On ne lui mangera pas son lieutenant», et pirouettant sur ses talons, Gladys Harvey sortait dans un envol et un bruissement de jupes.—Charmante nature, sentenciait le romancier Mornart.


«Je te dis qu'elle va venir, moi, maman. Elle s'est mis en tête de troubler Harry et de le détacher de moi.—Tu te forges des chimères; Gladys a dit cela en l'air, mais ce n'est pas sérieux. Gladys est mal élevée, inconséquente, impertinente, mais ce n'est pas une méchante enfant.—Elle! tu n'as pas vu ses yeux.—Ils sont noirs et les tiens sont bleus, essayait de rire lady Horneby; j'aime mieux les tiens.—Oui, essaie de détourner la conversation. Tantôt, lorsqu'elle était assise dans l'herbe à côté d'Harry, lui la buvait du regard et elle, indifférente en apparence, n'avait d'yeux que pour le paysage, ça lui permettait de poser de profil. Eh bien, je sentais ses prunelles embusquées sous ses cils, elle me considérait à la dérobée, elle épiait le chagrin qu'elle voulait me faire, qu'elle me faisait. Ah! ses yeux guetteurs et sournois, ils entraient en moi comme deux lames, ils m'ont fait mal, bien mal, ils me font encore mal, maman!» Ellen avait laissé tomber sa tête sur l'épaule de sa mère. «Ma petite chérie, mon Ellen adorée, ma chère petite enfant, et lady Horneby berçait contre sa poitrine le corps fragile et redevenu puéril de la malade. Tout cela, c'est de la nervosité, vois-tu. Allons, remets-toi, Harry va rentrer, il ne faut pas qu'il voie que tu as pleuré. Les hommes, vois-tu, Ellen, les hommes détestent les larmes.»

La scène se passait dans la petite salle à manger de la villa Soleil, il était près de dix heures, une contrainte avait pesé sur tout le dîner. Harry, comme tous les Anglais après le café, était sorti dehors pour fumer son cigare; on entendait son pas arpenter la terrasse. C'était alors que la grosse peine d'Ellen avait éclaté. Lady Horneby la consolait de son mieux, maudissant la lourde incompréhension de l'officier. Harry était vraiment par trop naïf, mais elle ne pouvait lui en vouloir. D'un geste lent et continu elle caressait le front fiévreux de la jeune fille et l'enfant commençait à reprendre haleine au milieu de ses sanglots.

«Maman! c'est elle, ce sont eux!» La jeune fille venait de s'arracher à l'étreinte de sa mère. Elle vibrait toute, l'oreille tendue dans la direction du chemin; la salle à manger donnait sur la terrasse, une autre pièce la séparait de la route. «Mais tu rêves, Ellen, d'ici tu ne peux rien entendre.—Toi, peut-être, mais moi, j'entends très bien des pas et des voix.»

La sonnette d'entrée carillonnait donnant raison à la jeune fille, un bruit de jupes et d'éclats de rires remplissait le corridor, la porte s'ouvrait toute grande. «Bonsoir, c'est nous, riait la voix mordante de Gladys, nous venons cueillir le fiancé. Bonsoir Ellen, bonsoir madame Horneby. Où se cache donc le beau lieutenant? il n'est pas déjà dans les ruines?» Miss Harvey se tenait debout, sa jolie tête encapuchonnée de dentelles, toute la gaieté de ses dix-huit ans et toute sa malice d'enfant terrible dans le sourire de ses petites dents blanches et la luisance de ses yeux. Derrière elle, c'étaient les cheveux d'or de miss Heacon et les bandeaux noirs de la comtesse Zisko dans des envolements de tulles et de soies; comme un effluve de jeunesse pénétrait dans la pièce, Harry venait de paraître à la porte du jardin, une œillade de miss Harvey allait le cingler sur le seuil; l'officier colonial ne disait mot, un peu gêné. «C'est nous, reprenait la voix de tête de Gladys, nous n'avons qu'une parole, nous venons vous chercher. Tu nous prêtes bien Harry pour vingt minutes, n'est-ce pas, Ellen? puisque vous avez campo ce soir, monsieur Astlher.—Mais je ne sais, je ne peux, balbutiait l'officier.—Alors nous rentrons à Hyères, nous sommes quatre hommes et trois femmes, ce serait shocking, la comtesse a son mari et Zaneskine, c'est très bien. Dora est défendue par un flirt princier, mais, moi, je ne puis m'aventurer seule avec Forgett. Forgett est trop compromettant, et puis je comptais sur vous, monsieur Astlher comme porteur de torche. Vous me l'aviez promis.—Mais allez donc, Harry, intervenait Ellen.—Et je vous avais réservé une surprise, un guitariste extraordinaire et qui a des yeux, le plus beau garçon du pays. Il est amoureux fou d'Ellen.—Qu'est-ce que c'est que ça, faisait l'officier en haussant les épaules?—La vérité pure. Lorsqu'il a su que vous étiez de la partie et que nous venions vous chercher ici, il n'a plus rien voulu savoir. Vous ne connaissez pas Marius, il habite ici.—Qu'est-ce que ce garçon, je ne l'ai jamais vu.—Je vous crois. Depuis votre arrivée ici, il a quitté la villa, il ne peut pas vous voir.—Vous inspirez des passions, Ellen?—Il faut le croire, répondait la malade raidie dans un sourire qui faisait mal, nous nous trompons déjà l'un l'autre. Allez, Harry, ne faites pas attendre Gladys.—Merci.—Mais demandez la clef à Brigitte. Quand vous rentrerez, ma mère et moi, nous serons couchées.—Mais je te le rends dans vingt minutes, insistait Gladys.—Vingt minutes ou deux heures, qu'importe, ma fille se couche à neuf heures, il est déjà plus. Bonsoir, Harry.»

Miss Harvey s'avançait pour baiser la joue d'Ellen, lady Horneby l'arrêtait d'un geste. «Bonsoir, Gladys. Une prière, en rentrant ne faites pas trop de bruit quand vous passerez devant sa porte, nous dormirons sans doute, mais Ellen a le sommeil très léger.—Oh maman! faisait miss Horneby en se jetant dans les bras de sa mère, la porte à peine fermée sur les intrus.—Que veux-tu, ma chérie! c'est la vie. Tu la commences à peine, tous et toutes nous y blessent.—Comme tu as été dure pour eux, maman.—Oh! Harry n'a rien compris, il est décidément trop bête.—Et tu défendais Gladys, tu la croyais bonne.—Bonne! Et brisée par les émotions de la journée jusqu'au blasphème, je ne sais même plus s'il y a de la bonté au ciel.»


Harry Astlher rentrait de son équipée dans les ruines. Si les émotions de la journée avaient brisé lady Horneby, les péripéties de ces dernières vingt-quatre heures, jointes aux effarements de la veille, n'avaient pas moins troublé le calme du bel officier. Sa stupeur en retrouvant sa cousine si changée, la certitude qu'elle n'en avait plus pour longtemps à vivre, la scène pénible qu'il avait eue, le matin, avec lady Horneby, l'adjurant de mentir à sa fille, cette comédie de l'amour imposée à sa pitié, et puis dans la journée l'imprévue rencontre de Gladys et sa société dans le cadre des ruines; Gladys, son ancien flirt d'il y a quatre ans, retrouvée plus jolie et plus étourdissante d'esprit que jamais, sa coquetterie, la hardiesse de ses allures et de ses propos, ses provocations à son adresse, tout cela avait bouleversé ce pauvre Harry, mais tout cela n'était rien encore auprès du trouble extraordinaire où venaient de le jeter les vingt minutes passées dans le clair-obscur des décombres et des broussailles, à la lueur des torches, en compagnie de l'endiablée Anglaise. Ah! cette lune de printemps dans ce ciel de Provence au-dessous de la silhouette agrandie des tours d'enceinte du vieux château, la métamorphose en choses qui rêvent et qui veillent de tous ces agaves et de tous ces lentisques immobiles dans l'ombre, leur aspect de plantes fantômes dans l'enchantement du silence et de la nuit, et, dans cette solitude peuplée d'âmes végétales, enivrante de trop de sèves et de trop de senteurs éparses, le profil délicat et précis de Gladys idéalisé par la clarté de l'astre et, contre son torse d'homme, la tiédeur de ce corps souple et son frôlement continu. Elle avait pris son bras à la sortie de la villa Soleil, y pesant à plaisir et parfois effleurant son épaule de ses dentelles et de ses cheveux. Forgett avait ouvert la petite porte et ils avaient pénétré dans les ruines; les torches erraient de ci de là, portées en avant par des hommes invisibles dans l'ombre. Leur rougeoiement mettait des lueurs fantastiques dans le bleu nocturne, parfois un pan de muraille jaillissait des ténèbres violemment éclairé, et comme une armée de feux follets précédaient les visiteurs.

Gladys Harvey étourdissait l'officier de son babil. Curieuse et caressante, elle s'inquiétait de ses quatre années de séjour aux Indes, de ses campagnes, des mois qu'il avait passés sous la tente, de ses rapports avec les Cipayes, des habitudes et de la docilité des hommes et des fêtes légendaires de Bénarès et de Singapoor. Elle voulait tout savoir; tout l'intéressait, et les palais des Maarajahs et les cérémonies dans les temples, le mystère des religions millénaires et la veillée solennelle des divinités ignorées et terribles dans des sanctuaires inconnus. Elle voulait connaître aussi les légendes des Bouddhas, le culte des forêts et celui des montagnes, les récits effarants que l'on chuchote sur les lacs, les rites des sacrifices, le symbole des offrandes, la beauté des bayadères et le faste des chasses royales. Harry subjugué répondait d'un mot, sans détours et sans phrases, sans aucune littérature surtout. L'enjouement de la jeune fille piquait dans le récit des remarques drôles et d'imprévues questions. Elle y mêlait aussi de personnels souvenirs, des souvenirs de bals, de fête et de garden-parties auxquels l'officier et elle avaient assisté. C'était avant son départ, et c'était, à chaque minute, des vous rappelez-vous, Harry? Et son incessant verbiage évoquait des retours de chasse en Écosse et d'épiques parties de tennis. D'Ellen, il n'était pas question.

Forgett s'était un peu retiré à l'écart. La comtesse Zisko, très myope, poussait des petits cris en s'accrochant tour à tour au bras de Zanouskine et à celui de son mari; les voix de Réginald et de miss Heacon, demeurés en arrière, discutaient froidement des cas douteux de gulfs et de foot-ball. Forgett avait pris la tête et dirigeait les porteurs de torches.

Les visiteurs parvenaient ainsi au bord d'une rampe dominant à pic un petit bois d'oliviers. L'endroit était vertigineux et sinistre; et, ainsi déformée par la nuit, la joyeuse bande ne reconnaissait plus la terrasse où elle avait déjeuné à midi. Le mur de la citadelle formait là entièrement corps avec le roc; le terre-plain s'assombrissait de quenouilles de cyprès, une tour de guetteur démantelée en flanquait un angle. Forgett donnait l'ordre aux porteurs de pencher leurs torches sur le vide. Des agaves monstrueux jaillis de la roche apparaissaient dans la lueur, dardant sur l'abîme un hérissement de sabres glauques. Les femmes avaient toutes un mouvement de recul.

Forgett jouissait de l'effet qu'il avait préparé. «Hein! est-ce assez turc! Quelle merveilleuse et naturelle oubliette pour des favorites infidèles! Vous figurez-vous les Fathma et les Zuleïka des légendes musulmanes, préalablement ligotées dans un sac avec le chat, le coq et la vipère réservés à la femme adultère comme au parricide, et précipitées dans le ravin?» Et prenant une voix de mélodrame: «Vous imaginez-vous leur chute à travers la rigidité de ces cactus, leurs dards éraflant la toile des sacs et la chair des condamnées, et finalement l'écrasement flasque et mou des corps sur la roche grise en bas. Quel cadre pour un conte des Mille et une Nuits! Tenez, avec le reflet des torches on croirait voir une tache de sang là-bas, sur cette pierre.» Toutes les femmes avaient un frisson; Harry sentait trembler le bras de Gladys, elle se pressait peureusement contre lui. «Je n'ai pas cessé de vous aimer, Harry. Vous savez que je vous aime toujours.» Elle avait parlé dans un souffle. Un tressaillement secouait Harry. «Sérieusement, reprenait-elle, vous n'épousez pas Ellen, n'est-ce pas?—J'ai donné ma parole, répondait l'officier.—Mais elle se meurt, ce mariage serait un crime. Vous ne voyez donc pas dans l'état où elle est; elle ne pourra le supporter, votre étreinte la tuerait, et y survivrait-elle, voyez-vous les enfants qu'elle vous donnerait, des condamnés comme elle et ses sœurs, mais c'est abominable. La vie n'épouse pas la mort.—Je suis son fiancé, répondait le jeune homme.—C'est bien.» Miss Harvey avait brusquement quitté le bras de l'officier et s'avançait vers le vide, le jeune homme avait un mouvement de peur. Miss Harvey prenait une torche des mains d'un des porteurs, se penchait dans le noir et y laissait tomber la résine enflammée. La torche tournoyait, allumant dans sa chute les parois du roc et les pointes des agaves, elle atteignait le fond, et sa flamme rougeâtre semblait y saigner. Miss Harvey la regardait s'éteindre lentement. «Je vous aimais, n'y pensons plus, et elle reprenait le bras du jeune homme. Nous rentrons, n'est-ce pas?»

Ils retraversaient les ruines en silence, toute leur gaieté était tombée; Harry s'arrêtait à la porte de la villa, il introduisait la clef dans la serrure. «Je vous laisse donc à votre cher devoir, persiflait la voix de miss Harvey.—De grâce, baissez la voix, Gladys.—Bah! croyez-vous qu'Ellen ignore la comédie que joue votre pitié. Mes compliments, Harry, vous êtes une belle âme.» Et miss Harvey prenait le bras de Forgett.

La petite troupe s'enfonçait dans la nuit, et Harry Astlher rentrait dans la villa.

VIII
TROIS DAMES DANS L'ILE

Harry Astlher se déshabillait. Il avait soigneusement amorti le bruit de ses pas en montant l'escalier. Une légère angoisse lui avait serré le cœur en entrant dans le silence de la demeure. La maison était comme morte, toutes ses fenêtres éteintes, et pourtant il avait cru entendre se refermer une croisée derrière les persiennes closes, au moment où il prenait congé de Gladys, mais sûrement il avait rêvé… quelque domestique peut-être. La chambre d'Ellen donnait sur la terrasse, de l'autre côté de la route; il y avait beau temps que toutes les femmes de la maison étaient couchées. Il s'était glissé comme un voleur dans la solitude du vestibule et avait escaladé à pas de loup le bois craquant des marches, et maintenant, la porte fermée, il se dévêtait dans la petite chambre claire que lui avait donnée lady Horneby.

Il avait allumé trois bougies et, sa tunique déjà ôtée, il dégrafait devant la glace le satin noir de son hausse-col: un léger bruit lui faisait dresser l'oreille. On heurtait timidement à sa porte; en effet, quelqu'un était là. «C'est vous, ma tante», disait-il en allant ouvrir; il croyait à une visite de lady Horneby, il se savait en faute et s'attendait à de justes remontrances.

«Non, c'est moi, moi, Ellen,» et la jeune fille, demeurée blottie dans l'ombre, pénétrait svelte et vive dans la chambre de l'officier. Harry avait un mouvement de recul. C'était elle, toute blanche dans une longue robe d'intérieur de soie molle. Elle avait jeté un grand manteau de drap blanc sur ses épaules. La gravité de ses yeux démentait l'enjouement de son sourire, il y avait comme une décision inscrite dans l'ensemble de ses traits. «Remettez-vous, Harry, quittez cet air effaré… Oui, c'est moi, j'ai à vous parler.» La jeune fille avait refermé la porte. «Vous m'avez attendu, balbutiait l'officier; au moins vous n'êtes pas malade?—Non. Oui, je vous ai attendu puisque j'avais à vous parler, Harry.» Astlher sentait sa tête chavirer. «Mais ici, dans ma chambre, Ellen, vous n'y songez pas, si votre mère soupçonnait.—D'abord, elle ne soupçonne pas, elle dort, pauvre mère, elle est si fatiguée. Nous lui avons, vous et moi, donné quelques émotions aujourd'hui…—Mais…—Il ne peut y avoir d'inconvenance entre nous, Harry, ne suis-je pas votre fiancée.—C'est justement cela…—Mais une fiancée si platonique. Croyez bien, mon cousin, que je ne serais pas ici si je sentais le moindre désir entre nous, mais vos regards m'ont avertie, je suis ici chez le plus loyal et le plus dévoué de mes amis.—Oh! cela, Ellen.—J'ai dit de mes amis, et la voix de la jeune fille se nuançait de tristesse. Nulle part je ne me sens plus en sûreté qu'auprès de vous. Vous ne m'avez pas dit de m'asseoir, Harry, je le fais,—et prenant une chaise la malade s'installait auprès de la table, elle s'y accoudait dans une pose de nonchalance, élevait vers son cousin la pureté de son profil.—Allumez donc une quatrième bougie. Trois lumières, cela porte malheur.—Mais, Ellen, c'est de la démence, faisait l'officier, interloqué de cette assurance et de ce naturel. Songez qu'il est plus de dix heures et que vous êtes dans ma chambre. Allons, assez d'enfantillage, il faut rentrer chez vous.—Il n'y a pas d'enfantillage ici, Harry, je vous assure que c'est très sérieux. Toute la maison repose, personne ne sait que je suis ici, il faut même que tout le monde l'ignore, ma mère surtout.—Vous me déconcertez, Ellen.—Oh! pour si peu de temps. Et la jeune fille avait un joli geste d'insouciance. C'est la dernière soirée que vous passez ici, ne pouvez-vous me la donner, vous ne m'avez pas gâtée aujourd'hui.—Oui, je sais, j'ai eu tort, vous allez me reprocher Gladys.—Ai-je prononcé le nom de Gladys. Il ne s'agit que de nous deux, de moi surtout. Vous partez demain, ne pouvez-vous me donner une heure. Qui sait si nous nous reverrons jamais!—Ah! vous voilà bien.—Oui, qui sait si nous nous reverrons jamais! insistait la voix alentie d'Ellen, vous n'avez pas une heure à me donner. Si, n'est-ce pas; tenez, je vais allumer une lampe—et la jeune fille se levait,—c'est lugubre, ces bougies, on dirait une veillée de mort.» Harry s'était assis à l'autre bout de la table. Impatienté, ses doigts en tambourinaient le rebord.—Ça va être long?—Mais assez, répondait Ellen en venant s'asseoir, nous allons agiter des choses graves.—Si graves que cela?—Mais oui, puisque je viens les traiter la nuit, et même assez difficiles à aborder. Aussi pour m'aider j'ai apporté un livre, et la jeune fille retirait de son corsage un petit album relié en maroquin vert.—Un livre! vous venez me faire la lecture maintenant.—Oh! trois cents lignes au plus, c'est un petit conte de moi.—Un conte de vous! vous écrivez donc, maintenant.—Il faut bien passer le temps, une malade.—Ah! c'est votre journal de jeune fille, il fallait le dire.—Non pas, ce serait bien monotone, mon journal, il n'y a rien dans ma vie. C'est un recueil de contes. Vous savez que dans la famille nous avons la manie d'écrire. Mon frère Edwards a laissé un très intéressant journal, mais moi qui ne suis qu'une petite fille, j'écris des contes, des contes imités de Gabriel Dante Rossetti et de notre Swinburne.—Ah! vous lisez Swinburne. Vous êtes devenue tout à fait femme auteur?» Ellen ne relevait pas l'impertinence.—Cousine, est-ce que ma tante sait que vous écrivez?—Non, ma mère ne sait pas tout ce que je fais, mais mon mari l'aurait su. Écoutez mon conte, Harry, c'est le dernier que j'ai composé, je l'ai écrit ici, je l'ai rêvé dans les ruines du château.—Ah!—Il faut bien faire quelque chose pour les enfants, n'est-ce pas?» Et la jeune fille, ayant approché la lampe, commençait d'une voix calme et grave.

TROIS DAMES DANS L'ILE

Dans un jardin d'été trois dames sont assises, trois dames de jeunesse et de beauté, toutes les trois vêtues d'étoffes fleuries et de nuances à la fois si douces et défaillantes que le regard semble s'y caresser; leurs pieds nus reposent dans l'herbe et, derrière elles, de claires roses trémières érigent leurs thyrses où des fleurs de soie se fripent et se déploient, rouges comme le vin nouveau et roses comme le désir.

—En effet, tout à fait du Swinburne! Vous avez de la mémoire, Ellen.—Ne m'interrompez pas et laissez-moi lire! La jeune fille reprenait.

Elles se dressent si claires dans le bleu du ciel d'août, les hautes roses trémières, que l'on dirait des cierges allumés en plein midi; à l'horizon, le bleu du ciel baise le bleu de la mer qui verdoie et, sur le rivage liséré d'argent, le bleu vert de la mer se confond avec le vert des prairies. Il y neige des aubépines roses, qui sont des pommiers tardifs, et des pommiers nains, qui sont des aubépines précoces. Des moutons errent dans la prairie et sur les flots en lapis-lazuli s'arrondit la voile d'une blanche galère; mais les trois dames, le dos tourné au paysage, ne s'inquiètent ni des troupeaux épars, tels des flocons d'écume, ni de la galère à la proue recourbée, tel un cygne.

—Nous nous souvenons de Florence, nous avons vu les Primitifs, souriait l'officier. Ellen le faisait taire d'un geste.

La première tient à la main un cistre, un petit cistre en forme de cœur, dont les cordes sont autant de fils d'or, et ses yeux bleus, du bleu des pervenches d'avril, s'alanguissent de mélancolie.—Votre portrait, cousine.—Si vous voulez.

Elle est la plus pâle des trois, et sur sa robe, du vert changeant des mers d'orage, s'effeuillent çà et là des bouquets de violettes mêlés de fleurs d'iris. Son voile bleuâtre a glissé le long de ses épaules, ses épaules frêles d'une blancheur d'hostie, et de ses doigts exsangues, alourdis de joyaux, elle tourmente indolemment les cordes d'or du cistre en marmonnant tout bas des lambeaux de chansons.

C'est l'Espérance.

—Une bien belle dame, soulignait Harry.

La seconde, gainée dans une longue robe de brocart d'argent qui la fait ressembler à un lis, ouvre tout grands deux yeux profonds, deux yeux pleins d'ombre dont le regard brûle et défaille comme une flamme sous la pluie.—Vos yeux, Ellen. La jeune fille haussait les épaules.—Vous travaillez d'après vous-même, vous êtes la Mme Vigée-Lebrun de la plume. La jeune fille poursuivait: Un lourd ceinturon bossué de rubis étreint ses flancs si strictement qu'il les meurtrit; et, couronnée de bleus chardons des dunes, elle n'en sourit pas moins sous le feuillage déchiqueté qui la pique et, toute la face extasiée, elle appuie sur son cœur une gerbe des mêmes chardons bleus et de branches de houx.—Oh! imaginative que vous êtes, vous avez le culte de la souffrance.—Peut-être, mais laissez-moi lire.

Un ciboire est à ses pieds, qui luit dans l'herbe enrichi de pierreries, et des rubis scintillent dans sa coupe, des rubis ou du sang? La face de la dame resplendit toute rose, toutes roses ses épaules, toute rose sa gorge dans sa robe d'argent; mais il y a des fleurs rouges dans les plis de l'étoffe, où sa main appuie les chardons et les houx, et parfois c'est la robe entière qui devient rose, tandis que le visage, les bras nus et la gorge blêmissent et que la chevelure couleur de ténèbres devient soudain rousse, rousse ou rouge de sang!

C'est la Ferveur.

—Mais je ne vous soupçonnais pas ce talent d'écrivain.

La troisième, hautaine au profil délicat, avec une bouche charnue, les ailes du nez mobiles et des yeux de caresse.—Mais c'est Gladys, cette fois, s'exclamait l'officier, et Ellen reprenait… la troisième, hautaine au profil délicat… peigne avec un peigne d'or une longue chevelure jaune parsemée d'escarboucles.—Une chevelure jaune! non, ce n'est plus Gladys, je retire ce que j'avais dit.

… Elle peigne sa chevelure et rit de toutes ses dents à un miroir poli qu'encadrent deux vipères; elle tient le clair miroir à la hauteur de ses lèvres, et sa nudité vierge ondule et frémit à travers les mailles brillantes et bruissantes d'un étroit filet d'or.

Des aigues-marines, des émeraudes et des opales, toute une floraison de gemmes translucides et changeantes, ruissellent le long de ses bras nus, de ses seins et de ses épaules prises aux mailles du filet. Elle a des bracelets aux bras, des anneaux aux chevilles, et des bagues aux orteils; tout en elle est reflet, lueur et rayonnement, mais entre ses seins, jaunit un bouquet de roses sèches, et son rire sonne faux, et faux le cliquetis de ses joyaux scintillants.

C'est l'Illusion.

—Notre maîtresse à tous.

Et l'Espérance, dans sa robe verte où des fleurs se fanent, maigrit et pâlit chaque jour; elle se lasse d'attendre celui qui ne vient plus et de chanter des chants que personne n'écoute. Une mortelle tristesse envahit ses yeux bleus, son front de jour en jour fléchit, fléchit plus lourd sous le ruisseau de ses cheveux d'heure en heure plus pâles.

Ses mains exsangues n'ont même plus la force de rattacher son voile, son voile transparent couleur de ciel et d'eau, derrière les plis duquel l'Espérance apparaissait jadis désirable aux hommes, aux hommes qui l'oublient.

Elle les a trompés si longtemps.

La Ferveur, dans sa robe de neige ensanglantée, elle, continue, indifférente à tout, à se meurtrir la poitrine et les tempes; sa souffrance l'exalte et sa chair, éperdue de cruelles délices, palpite et défaille avec des mots d'amour. Que lui importe la galère et ses nochers peureux, prudemment arrêtés devant l'île? Elle creuse sa douleur et s'en nourrit, son supplice l'enivre et, prolongeant son angoisse à plaisir, elle aime sa torture et boit dans le ciboire brazillant de pierreries son propre sang qui la fait vivre.

—L'Aïssaoua du trio, goguenardait le jeune homme.

Quant à l'Illusion, dans sa gaine dorée, elle ne fait plus illusion qu'à elle-même. Il y a des siècles que les hommes la connaissent sans l'avoir jamais vue. Les récits des aïeux ont instruit les petits-fils. Elle s'est appelée Circé et Calypso, et les poètes eux-mêmes, les poètes épris des mensonges et des fables, ne croient plus à ses fables.

Seule dans son île, où nul vaisseau n'abordera plus, elle s'affole devant un miroir, éprise quelle est de sa forme vaine, elle s'éblouit les yeux de l'éclat de ses joyaux et se grise l'oreille de leur froid cliquetis.

Et entre deux rires elle proclame, orgueilleuse «Je suis l'Amour et la Jeunesse.» Et la Ferveur répond, les prunelles agrandies, balbutiante d'extase: «Ma plaie m'enivre, j'aime et je vis», tandis que l'Espérance morne, attristée et lasse, secoue sa tête blonde et dit: «Je n'attends plus.» Et l'innocence des brebis bêlantes et des agneaux errant dans l'île anime seule les prés, les bosquets et les vergers en fleurs où l'homme de ces temps ne vient plus.

Dans un jardin d'été trois dames sont assises, trois dames de jeunesse et de beauté, toutes les trois vêtues d'étoffes fleuries.

—Eh bien, comment trouvez-vous mon conte?—Admirable! et il finit là?—Il finissait là hier matin, mais depuis aujourd'hui il y a une variante.—Et laquelle? insistait l'officier, décidé à entrer dans le jeu de sa cousine pour dérouter ses soupçons.—La voici, mais je ne l'ai pas encore établie dans sa forme définitive, mais en voici à peu près le fond. Un jeune étranger aborde dans l'île, il la visite et la traverse en tous sens, mais ne remarque pas les trois Dames. Il ne voit pas plus l'Espérance que la Ferveur et pas plus la Ferveur que l'Illusion, mais elles ont suivi du regard le visiteur et quand l'étranger remonte dans sa galère, leurs yeux à toutes trois se rencontrent; et elles se voient telles qu'elles sont. Elles s'apparaissent décrépites, fanées, amaigries, exténuées et défaites dans leur inutile attente et l'inanité de leurs rêves stériles, elles ne s'étaient jamais regardées, absorbées qu'elles étaient chacune dans le mensonge de leur extase. Elles s'apparaissent telles qu'elles sont, comprennent l'indifférence des hommes et leur solitude, mais, incapables de se mentir plus longtemps à elles-mêmes, elles penchent doucement le front et se laissent mourir, pareilles toutes les trois à des lampes qui s'éteignent… Et tous ces préambules, mon cher cousin, pour vous dire que vous ne m'aimez plus et que je vous rends votre parole.

La jeune fille s'était levée et, toute droite dans la lueur de la lampe, souriait d'une lèvre triste à son cousin.—Votre parole! mais vous êtes folle, Ellen. Je ne vous comprends pas, s'indignait le jeune homme, levé, lui aussi.—Si, vous me comprenez; l'Espérance, la Ferveur et l'Illusion sont mortes. A quoi bon mentir à ces cadavres.—Mais je vous assure, Ellen…—C'est un peu de mon âme que je vous ai montrée là. L'Espérance, la Ferveur et l'Illusion vivaient en moi, dans l'enceinte de ces ruines, oh! d'une vie bien fragile et bien précaire, mais elles vivaient enfin. Aujourd'hui elles ne sont plus. Quelque chose a passé qui les a effeuillées comme des fleurs sèches. A quoi bon prolonger un mensonge qui ne les fera pas revivre!—Mais vous vous méprenez Ellen, je vous aime.—Oui, je sais, comme une malade et comme une sœur, mais plus comme une fiancée. Vous ne savez pas mentir, Harry, et je vous en sais gré. Tout le monde ici ment autour de moi, ma mère, le médecin, Mme Ayrargues aussi, et moi je mens tous les jours à maman, et cette comédie à la longue m'excède et me fait mal. Vous au moins vous ne mentez, vous ne savez même pas mentir, Harry; c'est pour cela que je vous aime et que je suis venue causer en toute loyauté avec vous.—Mais c'est de la folie, je vous jure.—Non, c'est de la clairvoyance. On ne trompe pas une femme amoureuse, et je vous aime encore. Voilà pourquoi je vous rends votre parole; je vous veux heureux et vous ne pouvez plus l'être avec moi.—Je vous prouverai le contraire.—Non, Harry, pour ces sortes de choses la volonté ne suffit pas. Je ne veux pas être un cher devoir, je n'accepte pas votre pitié et je ne veux pas abuser de votre belle âme.

Le jeune homme reconnaissait les phrases insidieuses de miss Harvey.—Vous avez entendu?—Les malades ont l'ouïe très fine.—Vous étiez là!—Peut-être.—Alors vous nous avez épiés, vous, Ellen.—On défend son bonheur comme on peut. Vous voyez que je n'ai pas su garder le mien.

L'officier s'était emparé des mains de la jeune fille. «Ellen, je vous défends de parler ainsi. Ellen, je vous aime, et je vous aurai; je vous aime de toutes les forces de mon sang et de mon âme.» Il l'avait attirée brusquement contre sa poitrine. «Je vous défends de blasphémer davantage; j'ai été imprudent, étourdi; mais je n'ai pas cessé une minute de vous chérir. Vous ne me soupçonnez pas d'aimer Gladys?—Je ne vous ai pas dit que vous aimiez Gladys, mais Gladys vous plaît et je ne vous plais plus.—Ah! mauvaise tête, mauvaise tête, et malfaisante petite créature.» Il avait pris entre ses mains le front d'Ellen défaillante et lui plongeait ses yeux dans les siens. «Quand aurez-vous fini de torturer tout le monde autour de vous, et que vous faut-il de plus que ma parole et mon émoi?»

La jeune fille se tenait renversée dans les bras de son cousin, un sourire alanguissait ses yeux et entr'ouvrait ses lèvres. On ne voyait plus dans ce visage extasié que l'émail des dents et la sclérotique de l'œil. «Est-ce au moins vrai ce que vous dites là, Harry, implorait moins une voix qu'un souffle.—Ah mauvaise! mauvaise!—Eh bien, alors embrassez-moi.»

L'officier se penchait sur la malade et la baisait longuement sur le front; la jeune fille se redressait sous la caresse: «Est-ce ainsi qu'on s'embrasse entre fiancés.—Sans doute.—Ah!» Ellen se dirigeait vers la porte. «Oh! comme il doit être tard… et mon livre que j'oubliais… Bonsoir, bonne nuit, adieu, mon cousin.» La porte était déjà refermée sur elle.

«Étrange, étrange petite fille! faisait Harry Astlher. Je crois qu'il est temps que je parte.»

IX
LA VIE ET LE RÊVE

Lady Horneby se réveillait. Elle s'éveillait, la tête lourde et la bouche pâteuse. Échos répercutés des incidents de la veille, des visions opprimantes avaient hanté son sommeil; elle était encore toute bouleversée des fresques effarantes surgies dans les ténèbres de son angoisse et de sa solitude.

Elle se levait précipitamment, alarmée de l'heure que marquait la pendule. Neuf heures! Un soleil déjà brûlant allumait les lamelles des persiennes, elle les poussait, car lady Horneby dormait toujours les fenêtres ouvertes, et un flot de clarté, un flux de senteurs enivrantes aussi pénétraient dans la chambre. Tout le petit jardin de la villa montait, on aurait dit, dans la pièce. A l'horizon, une mer scintillante s'étalait infiniment plane sous un ciel d'un bleu profond, toute la radieuse allégresse des printemps de Provence enveloppait l'Anglaise de lumière et d'air vif, et, lourds oiseaux de ténèbres chassés par le grand jour, déjà les visions de la nuit s'effaçaient.

Lady Horneby respirait largement et passait une main sur son front, le souvenir de ses cauchemars s'était évanoui. Une vision cependant persistait encore, c'était la dernière apparue, et de celle-là lady Horneby vivait tous les détails. Elle était avec sa fille dans l'enceinte des ruines, elles y avaient passé la journée comme les autres, couchées au bon de l'air et du soleil, mais elles s'y étaient laissé surprendre par la nuit. Le jour était tombé très vite, un vrai crépuscule d'Algérie; les ruines et les broussailles, tout à l'heure si lumineuses, étaient devenues soudain couleur de cendre. C'était un coucher de soleil équivoque sans une lueur rouge à l'horizon, tout le paysage subitement éteint dans une atmosphère terne, et elle et Ellen se hâtaient à travers les décombres vers la petite porte et de là vers la maison. A ce moment, une lune décroissante, mince comme une faucille, s'était levée derrière elle dans le ciel, une nappe d'argent s'était répandue sur tout le paysage, et lady Horneby s'était aperçue que sa fille ne la suivait plus. Une forme voilée, harmonieuse et inquiétante, avait surgi au sommet de l'enclos, à l'extrémité des ruines. Elle se profilait debout sous la lune montante et tenait très haut une torche allumée, dont la fumée rougeâtre tournoyait dans la nuit et Ellen était demeurée en arrière et regardait le spectre… A vrai dire, c'était moins un spectre qu'une femme, et pourtant c'était bien moins une femme qu'un spectre: il y avait une menace dans cet être de mystère masqué de longs voiles gris; pourquoi dérobait-il son visage? on eût dit une statue de cendre. Ellen arrêtée la regardait toujours, et voilà qu'Ellen se mettait à marcher vers la forme voilée, elle remontait à travers les ruines, escaladait les décombres, sans se soucier d'elle, de lady Horneby, et de ses appels et de ses cris. Le spectre, toujours debout sous le ciel lunaire, agitait sa torche et semblait attirer la jeune fille vers lui, et lady Horneby demeurait là, clouée d'épouvante… Un charme la tenait immobile.

Elle parvenait enfin à le rompre, elle s'élançait sur les pas de sa fille. Ellen! la forme inconnue venait de disparaître. D'un bond elle atteignait la place où toutes deux s'étaient évanouies. Un escalier tournant aux marches descellées s'enfonçait vertigineux dans le vide, une file de cyprès l'escortait de grandes ombres, et lady Horneby reconnaissait l'escalier croulant au pied duquel Gladys et sa bande leur étaient apparues, déjeunant, la veille, dans la gloire ensoleillée de midi; mais l'escalier avait considérablement grandi, il tournoyait maintenant dans les ténèbres et s'y perdait comme dans le fond d'un puits; et la forme voilée descendait dans le vide et, derrière elle, Ellen s'engouffrait dans la nuit. Le spectre la précédait élevant haut sa torche, et c'était comme un engloutissement lent de sa fille dans du noir et dans de l'inconnu.

Ellen! Ellen! avait beau crier lady Horneby, elle ne voyait plus maintenant qu'une blancheur lointaine dans l'abîme. L'échevèlement rougeâtre de la résine la baignait d'une lueur; le spectre s'était, lui, enfoncé dans l'ombre: lady Horneby descendait trébuchante les marches de l'escalier. Elles vacillaient sous ses pas et la conscience de son impuissance lui cassait les jambes. Un vertige l'éblouissait, elle se sentait glisser et la distance augmentait toujours entre elle et Ellen, et cette descente durait un siècle. Elle touchait enfin le bas de l'escalier, il aboutissait à une grande route, la route était déserte. Pas d'Ellen, plus de spectre. Une torche à demi consumée gisait au milieu du chemin, fusant ses dernières étincelles; à la même seconde, une automobile lancée à toute vitesse passait trépidante, empestant de pétrole l'air pur de la nuit; la machine était bondée de monde, et parmi les voyageurs l'Anglaise reconnaissait Harry Astlher et Gladys. C'était moins une automobile qu'une trombe; Ellen n'était pas avec eux. Maintenant c'était la solitude et le silence, au milieu de la route la torche s'était éteinte, et c'était comme un grand déchirement dans tout l'être de lady Horneby, et la mère éclatait en sanglots, sentant que de l'irréparable était survenu à propos d'Ellen et qu'elle ne la reverrait jamais plus. L'affre était si forte qu'elle éprouvait subitement le besoin de voir son enfant. Au risque de la réveiller, elle pénétrait brusquement dans sa chambre. Elle trouvait la jeune fille presque déjà prête. Ellen tournait vers sa mère un visage extraordinairement calme. Elle était assise devant sa psyché, en train de tordre en câble la soie floche de sa chevelure, elle l'assujettissait sur sa nuque avec une fourche en écaille et tendait sa joue à sa mère. «Déjà levée!—Déjà une heure que je vais et viens.—Tu as bien dormi?—Admirablement.»

Lady Horneby trouvait à sa fille un air extraordinaire, elle avait dans toute sa personne une sérénité et dans les yeux une certitude qu'elle ne lui avait jamais vue. «C'est que je craignais qu'après la journée d'hier…—Oh! tout est arrangé; nous sommes, Harry et moi, les meilleurs amis du monde, nous avons eu une explication cette nuit.—Cette nuit! que dis-tu là.—Oui, j'ai attendu son retour.—Tu ne t'es pas couchée?—Non, j'ai attendu, il n'est pas rentré tard d'ailleurs. A dix heures un quart j'ai été le trouver dans sa chambre.—Dans sa chambre!» Et lady Horneby s'emparait des mains de sa fille. «Dans sa chambre! je ne comprends plus, voyons, tu t'expliques mal, tu n'es pas allée dans la chambre d'Harry la nuit.—Si, maman, j'y suis même restée une heure.—Mais, malheureuse enfant, tu n'as pu faire cela, que doit penser Harry de toi à l'heure qu'il est?—Nous nous sommes expliqués, cela était nécessaire. Il y avait une petite méprise entre nous, il n'y a plus rien, n'ai-je pas l'air content!—Ellen, Ellen, tu me déconcertes et tu m'épouvantes. Tu n'es pas allée dans la chambre d'Harry? Et il t'a reçue?—Il a eu l'air très ennuyé d'abord, encore plus effrayé que vous, maman, mais je l'ai rassuré et je lui ai fait la lecture.—La lecture!—Oui, je lui ai lu un conte de ma composition, il en a été charmé.—Tu as écrit un conte?—Oh! j'en ai écrit plusieurs, vous ne les connaissez pas, mais vous les lirez un jour comme le journal de mon frère.—Ellen!» L'évocation de son fils avait porté à lady Horneby un coup douloureux. «Oh! pardon, maman, c'était pour vous dire que rien n'était plus simple. Il y avait un petit nuage entre moi et Harry, j'ai tenu à le dissiper, et maintenant c'est de la fumée (La malade avait un joli geste d'insouciance). Mon petit conte symbolique a beaucoup aidé à cette explication qui était en vérité un peu délicate.—Un peu délicate, mais tu t'es compromise, ma pauvre petite! Harry doit avoir la plus déplorable opinion et de toi et de moi, de nous deux.—Non, maman, Harry m'épouse à la fin juin, à notre retour à Londres. Harry a la plus grande confiance en moi, maman, comme j'ai, moi, la plus grande confiance en Harry.—Mais, Ellen, une jeune fille ne va pas seule la nuit dans la chambre de son fiancé.—Pourquoi pas! si une explication entre eux est nécessaire et qu'ils agissent tous deux en pleine loyauté! Il ne pouvait rien m'arriver auprès de lui, j'étais tout à fait en sûreté.—Mais si le monde savait!—Le monde, le monde! mais le monde ne saura pas, et puis, que nous importe le monde, il n'y a que nous et c'est assez.» Le sang-froid de la jeune fille déconcertait lady Horneby, c'était une nouvelle Ellen qui se révélait. «Nous ne pouvons nous entendre, mon enfant, tu me navres, tu me navres», et l'Anglaise se retirait, en hâte de voir Harry et d'apprendre de lui la vérité.

Elle trouvait l'officier installé dans la salle à manger. «Eh bien! Harry, Ellen est allée chez vous cette nuit, vous avez eu une explication. Qu'y a-t-il de vrai dans tout ceci?» Le lieutenant levait sa face hâlée et daignait abandonner une minute la tranche de rosbeaf, qu'il assaisonnait de pickles et de cumin. «Tout est vrai, ma tante, Ellen est venue chez moi.—Chez vous!» Lady Horneby, les jambes rompues, se laissait tomber sur une chaise. «Mais rien de moins grave, ma tante, rassurez-vous. Un coup de tête de petite fille, un peu jalouse; l'attitude de Gladys l'avait alarmée.—Mais vous avez été si imprudent, Harry!—Oui, je sais, mais dans l'armée des Indes nous n'avons pas beaucoup l'habitude des jeunes filles; mais cela s'est bien passé et tout est bien qui finit bien. Elle m'a même lu un petit conte», et l'officier, dans son désir de rassurer cette mère, racontait la visite d'Ellen sans en omettre un détail. «Et vous vous mariez en juin, concluait lady Horneby avec un hochement de tête.—Mais tout ce qu'elle voudra, ma tante. Ne m'avez-vous pas dit d'abonder dans son sens? je suis maintenant toujours de son avis.» Lady Horneby attachait sur le lieutenant deux yeux d'angoisse. «Et vous aussi, vous avez l'air tout heureux! Eh bien! moi, toute cette joie me fait peur, je trouve à Ellen un air extraordinaire, je n'aime pas ce calme, cette décision que je lis dans tous ses traits.—Mais, ma tante, je ne sais que faire», et l'officier levait les bras.

«On peut entrer?» C'était le docteur Didier apparu à la porte donnant sur le jardin. «Ah! c'est vous, docteur», et l'Anglaise se précipitait au-devant de lui.

«Eh bien! comment s'annonce ce départ, les adieux vont-ils être très pénibles?—Mais cela s'annonce très bien, très bien, répondait Harry.—Ah! vous trouvez, vous? Figurez-vous, docteur, qu'Ellen est allée cette nuit dans la chambre de son cousin (et sans reprendre haleine lady Horneby racontait d'un seul trait les événements de la veille et l'incident de la nuit). Eh bien! qu'en dites-vous, docteur?» Le vieux médecin se grattait la tempe. «Je ne lui aurais pas cru cette énergie, mais avec les malades, avec les femmes surtout…, et le vieillard avait un sourire qui en disait long. Mais, en somme, comment va-t-elle ce matin?—Elle est extraordinairement calme.—Tant mieux, tant mieux.—Elle était déjà très calme hier soir, faisait le lieutenant; elle était même enjouée.—Vous faites donc des miracles, monsieur, tous mes compliments. Heureux qui dans la vie peut inspirer un pareil amour!—Oh! tout au plus une vieille affection d'enfance, disait l'officier devenu écarlate.—Mais voici votre fiancée, et le docteur acclamait l'entrée d'Ellen: Quelle mine charmante ce matin, mon enfant.—La mine des adieux, nous sommes comme cela dans la vieille Albion, répondait joyeusement la jeune fille, nous n'attristons pas les départs; on se quitte, on va se retrouver. Dans deux mois je serai guérie et nous serons l'un à l'autre. Pourquoi des mines et des larmes? je suis vraiment très heureuse, docteur.—En effet, vous en avez l'air.—Et maintenant, maman, nous allons, Harry et moi, au jardin. Nous avons encore beaucoup de choses à nous dire, tu permets? Vous, docteur, je vous laisse avec maman, je suis sûre qu'elle a un tas de confidences à vous faire. Oh! je la déconcerte et je la trouble beaucoup, madame ma mère; elle a besoin de se soulager auprès de vous, docteur, remontez-la, et puis songez-y, docteur, élaborez-moi un nouveau régime. Venez-vous, Harry?» Le jeune homme se levait et suivait sa cousine au jardin. Par les deux fenêtres ouvertes le docteur regardait le couple aller et venir sur la petite terrasse incendiée de soleil; des jasmins de Virginie et des tubéreuses en fleurs découpaient des étoiles de cire blanche dans le bleu violet du ciel. Ellen Horneby était ce matin éblouissante. Une longue robe de crêpe de Chine jonquille avivait la nacre rose de sa nuque et de son teint, le docteur Didier était stupéfait, il n'avait jamais vu à sa malade ce sang-froid et cette assurance.

Ellen avait attiré son cousin à l'angle de la terrasse, derrière une haie de tamaris; sa physionomie enjouée était devenue sérieuse, elle tirait de son corsage un petit livre relié en maroquin vert. Harry le reconnaissait: c'était celui dans lequel elle avait lu la veille au soir; elle le tendait au lieutenant. «Ce sont mes contes, je vous les donne, emportez-les à Londres avec vous. Je les ai écrits à votre intention. Il y en a cinq, vous les ferez tirer à très peu d'exemplaires… de luxe… cinquante, pas un de plus, mais très beaux. Vous payerez les frais… C'est le seul cadeau que je vous permets de me faire jusqu'à nouvel ordre. Lisez les beaux vers que j'ai mis en exergue sur la première page. Ils sont de Gabriel Dante Rossetti», et la jeune fille, reprenant le volume des mains de l'officier, rythmait d'une voix lente:

Regarde-moi bien dans les yeux,

Je suis celui qui aurait pu être,

Et mon nom est jamais plus.

«Mais pourquoi avoir choisi ces vers, Ellen! ils sont très tristes.—Ils étaient de la nuance de mon âme quand j'écrivais ces contes, j'étais malade et je croyais ne jamais vous revoir.—Quelle enfant vous faites!—Mais maintenant tout cela est fini», et s'appuyant câline au bras du jeune homme: «Regardez-moi bien, Harry. Je suis celle qui aurait pu être, et mon nom est jamais plus.—Comme vous êtes étrange, Ellen!»


«Allons, Marius, vous prenez la valise, nous partons.» Lady Horneby achevait de se ganter sur le pas de la porte, Harry Astlher dans le vestibule s'attardait aux dernières recommandations d'Ellen. «A Londres en juin, oui, c'est convenu, Harry. N'envoyez pas de télégramme de Paris, mais seulement de Calais, vous ne vous arrêtez pas à Paris, d'ailleurs.—Non, je ne fais que le traverser, je prends à Calais, le bateau de minuit.—Bon voyage donc, beau cousin, et se haussant sur la pointe des pieds jusqu'à son oreille: Je suis celle qui aurait pu être, et mon nom est jamais plus.—De quel air bizarre vous dites ces choses! pourquoi compliquer nos adieux de tout ce mystère?—Parce que ce sont des adieux, scandait la jeune fille.—Vous voulez dire un au revoir!—Oui, un au revoir, et se précipitant vers lady Horneby: embrasse-moi, maman.—Mais certainement, ma chérie.—Mais mieux que cela, bien fort, bien fort.—Mais tant que tu voudras. Comme tu es pâle!—Un peu d'émotion. Au revoir, Harry. A tout à l'heure, maman.» Lady Horneby et le lieutenant descendaient déjà le chemin, la jeune fille hésitait une minute, puis courait après sa mère: «Embrasse-moi encore une fois, maman.—Mais qu'est-ce que ce subit accès de tendresse! Tu as quelque chose, Ellen!—Moi, rien, et elle ajoutait tout bas: je ne puis pas embrasser Harry devant Mme Ayrargues et Marius; un dernier baiser, à tout à l'heure, adieu», et elle remontait en courant vers la villa. Lady Horneby et Harry Astlher tournaient l'angle du mur, elle se penchait en dehors de la porte, essayant d'envelopper sa mère et son fiancé d'un dernier regard. Ellen Horneby avait les yeux pleins de larmes, elle étouffait un profond soupir et rentrait dans la maison.


Lady Horneby revenait de la gare, elle avait mis le lieutenant en wagon, avait vu le train partir et pressait le pas en escaladant les pierrailles du chemin. La montée était rude, le soleil tapait ferme, et l'Anglaise défaillait un peu sous son large chapeau de paille, elle en avait dénoué les brides, elle avait hâte de retrouver sa fille.

«Où est mademoiselle?» faisait-elle en pénétrant dans la fraîcheur du corridor obscur, dans sa chambre?—Mademoiselle est sortie, répondait Brigitte.—Comment sortie!—Oui, mademoiselle est dans les ruines, à côté. Après le départ de madame, mademoiselle est montée chez elle, a écrit deux ou trois lettres, je crois, et puis elle a traversé la route et est entrée dans l'enclos.—Et vous ne l'avez pas accompagnée?—Mademoiselle m'a dit de la rejoindre dans une heure, elle a emporté un oreiller, son ombrelle et un livre.—C'est bien, je vais la rejoindre. Enlevez-moi ce cache-poussière, j'étouffe», et lady Horneby, sans même passer chez elle, traversait la route incendiée de la lumière et gagnait l'enclos.

La porte en était demeurée entr'ouverte, lady Horneby avait la sensation d'entrer dans une fournaise; les broussailles et les décombres pétillaient. La silhouette des tours ruinées en était devenue comme vaporeuse. «C'est de la folie, pensait l'Anglaise, c'est l'insolation sûre», et elle gagnait le premier coin d'ombre avec la certitude d'y trouver Ellen.

Personne! lady Horneby poursuivait son exploration, elle parcourait successivement tous les endroits où la jeune fille aimait s'étendre et rêver, elle ne la trouvait nulle part. Une petite fièvre gagnait lady Horneby, sa démarche devenait saccadée et ses gestes hagards. Jamais l'enceinte du château ne lui avait semblé si vaste, une angoisse l'étreignait. Elle avait peur de crier, et puis, n'y tenant plus, elle se mettait à appeler Ellen, Ellen de toutes ses forces. Elle n'éveillait que l'écho des ruines, rien ne bougeait dans la solitude des agaves et des lentisques, et tout à coup lady Horneby s'arrêtait. Son cauchemar de la nuit la hantait jusqu'à la souffrance, elle revivait son rêve. C'étaient les appels désespérés de sa poursuite vaine après la disparition d'Ellen, et l'Anglaise n'osait plus crier, sa voix lui faisait peur. «Bah! je deviens folle, Ellen sera rentrée à la maison par un autre sentier», et avide de donner un démenti à ses pressentiments, lady Horneby regagnait la villa.

Elle dévalait à travers les décombres en trébuchant, les jambes coupées d'émotion comme dans son cauchemar.

«Mademoiselle est rentrée, n'est-ce pas?—Non, madame!—Mais si.» Et la mère s'engouffrait dans l'escalier. Oh! la pesanteur de ses pauvres jambes et la hauteur des marches! Elle ouvrait la porte et entrait en coup de vent dans la chambre; la pièce sommeillait fraîche et calme dans le clair-obscur des persiennes closes. Posée au milieu de la table, une grande enveloppe blanche attirait immédiatement ses yeux. Ellen y avait écrit ces simples mots: Pour ma mère, et lady Horneby se laissait tomber anéantie sur une chaise. Un tremblement l'avait prise, ses dents s'entrechoquaient de peur, elle n'avait même pas la force de tendre la main vers la lettre. Elle l'atteignait et l'ouvrait pourtant.

Ma mère chérie, je te demande pardon à genoux de la grande peine que je vais te faire; je sais que je suis affreusement coupable et que je n'aurais jamais dû faire cela à toi, surtout à toi qui as déjà tant souffert. Oui, ma conduite est abominable, mais, vois-tu, maman, je ne peux plus, je ne peux plus, je suis lasse, exténuée de jouer la comédie. Le mensonge me tue, je ne vis que dans le mensonge depuis quatre ans; toi, les médecins, Mme Ayrargues, Harry lui-même, vous mentez tous autour de moi, moi-même je mens pour que ta peine soit moins grande de me voir tous les jours un peu mourir. Il y a quatre ans que j'agonise, ma pauvre maman, et je ne veux plus de cette mort lente de toutes les heures et de toutes les minutes; je sais qu'on ne peut pas me sauver. Moi, je ne suis pas comme toi, je suis jeune, je n'ai pas l'habitude de la souffrance, je ne peux plus mentir, je ne peux plus feindre, j'aime mieux en finir!

On me trouvera au pied du petit escalier. Adieu et pardonne à ton Ellen!

Un cri de louve blessée mettait debout toute la maison. Mme Ayrargues, Brigitte, Marius et la cuisinière se précipitaient au premier, ils y trouvaient lady Horneby tombée à genoux, effondrée, contre le lit de sa fille; elle se tenait là gémissante, cramponnée aux matelas et aux oreillers d'Ellen. La literie avait cédé sous son poids.

«Dans les ruines, dans les ruines, courez tous, prenez une litière, Ellen, elle s'est tuée, vous la trouverez au…» Un long sanglot secouait la malheureuse femme; lady Horneby glissait sur ses genoux et s'affaissait évanouie sur le parquet.