CHOSES DE LA-BAS
I
UN SOIR AUX ZATTERÉ
Lord Saringham nous traitait, ce soir-là, aux Zatteré, la trattoria italienne dont la terrasse enguirlandée de pampres commande l'immense travée d'eau de la Zudecca. Une treille en pergola y laisse pendre au-dessus des dîneurs la transparence ambrée des muscats en grappes, l'ombre mobile des feuilles s'y découpe en dentelle sur la blancheur un peu grise des nappes et, si la vaisselle y est en vérité commune et l'argenterie un peu douteuse, le chianti et le vesuvio dans les fiasques de verre fumé, pansées et cerclées de jonc, comme l'asti dans les botteglia de Murano y donnent aux repas une saveur bien italienne. Les Zatteré ont une réputation établie pour les rougets à la Livournaise, les côtelettes aux truffes blanches et les scampi à la génoise… Enfin, la mode était d'y dîner cet été-là.
Les couchers du soleil sur la Zudecca sont admirables et un peu moins divulgués que ceux du Lido, crépuscules aujourd'hui classiques et classés dans tous les guides de l'Italie du Nord, et que le service organisé des bateaux a vraiment mis trop à la portée de tous. C'est très bien de s'embarquer à la Piazetta ou à San-Zacarria pour aller manger des huîtres et regarder la vraie mer au Lido et revenir de là coucher à Venise, mais aller en bonne compagnie goûter la soupe aux moules de Boracchio, aux Zatteré, est chose plus rare. D'abord, on a chance de n'y rencontrer personne et, si l'on y trouve quelques compagnons, on a la volupté entre toutes précieuse de se reconnaître entre pairs, c'est-à-dire entre gens du même monde, de même rang et de même culture intellectuelle, entre intoxiqués du même esthétisme, celui des snobs de demain; bref, entre délicats atteints des mêmes dégoûts et du même dédain de la foule, passagers du dernier bateau et amoureux de l'ultime gondole. Lord Saringham traitait donc, ce soir-là, aux Zatteré trois ou quatre femmes de la colonie, deux attachés d'ambassade de Vienne, un peintre russe, un autre américain, un banquier de Hambourg et quelques Vénitiens.
Lord Saringham donnait ce dîner en l'honneur de la comtesse de Croix-Vimeuse, qui l'avait reçu tout l'été. Lord Saringham liquidait en même temps quelques autres politesses, car, bien que cinq fois millionnaire, lord Saringham ne passe pas précisément pour tresser avec des saucisses les chaînes de ses chiens.
Il y avait donc là la comtesse de Croix-Vimeuse, une fervente de la ville des doges, qui, déjà depuis trois ans, a palais sur le Grand-Canal; la comtesse Azimoff, une des Russes les plus capiteuses de la colonie, et son amie la baronne Stourline, deux fidèles de Venise et de Danielli; Stermacheff et Harisson, dont les gondoles, encombrées de chevalets et de boîtes de couleur, stationnent, tout l'été, au coin des rios déserts, et quelques autres oiseaux de passage; parmi les autochtones, le comte Framani, dont le palais, converti aujourd'hui en hôtel, a vu naître et mourir quelques doges; Mandello, célèbre par l'amiral du même nom, qui, plus que don Juan d'Autriche, remporta la victoire de Lépante; Zeno Cantho, le meilleur peintre de Venise, héritier de la palette et des pinceaux du Canaletto, et dont les «Salute» de marbre argenté! dans des brumes gris perle, tels de grands nénuphars de moire sur des eaux de nacre, se vendent au poids de l'or dans toute l'Amérique, et Beppo Sforsina, le poète.
Sforsina au dessert, devant la féerie de la Zudecca embrasée par le crépuscule et de ses maisons roses et vertes apparues, comme autant de feux de Bengale, entre les hautes vergues des charbonniers anglais et les cheminées des steamers, devait nous dire le fameux sonnet de sa Venise en or:
La splendeur d'un passé de gloire et d'aventures
Surgit avec la nuit des canaux et du port.
Un horizon de flamme embrase des mâtures!
Des campaniles d'ambre allument un ciel mort.
C'est vous dire que la fête devait être complète, le choix des invités le promettait. On n'attendait plus, pour se mettre à table, que l'arrivée de la marquise Amaforti, Polonaise millionnaire, épousée par un marquis romain et, depuis son veuvage, fixée à Venise. J'avais beaucoup entendu parler de la marquise. Son luxe et son originalité préoccupaient énormément la société de là-bas. Je n'avais jamais eu la chance de la rencontrer. La marquise passait ses étés sur le lac Majeur et ne rentrait que très tard dans sa villa de la Brenta.
—Oui, elle a eu cette fantaisie, déclarait Harisson, et je l'en approuve, de fuir la pestilence de ces eaux fiévreuses et de l'étouffement de ces petites rues étroites encombrées de Forestieri, pour la mélancolie souriante et les grands horizons de cette admirable rivière que l'on ne connaît pas. La Brenta! Je parie que vous n'y avez jamais été. Elle longe, du côté du nord, toute l'enceinte fortifiée de Padoue… Padoue, dont elle baignait autrefois le quartier des palais, et vient en serpentant, à travers dix lieues de plaines verdoyantes, se jeter dans la grande lagune à quelques kilomètres d'ici, derrière cette Zudecca. Ah! les rives de la Brenta et leurs longues files de peupliers, le reflet tremblant de leurs hautes quenouilles dans une eau lente et bleue. Nulle part, dans la Vénétie, les ciels n'ont plus de transparence et plus de douceur. Le dix-huitième siècle, qui fut le siècle des nuances, ne s'y est pas trompé. Sous Casanova, toute la noblesse de la République émigra sur ses rives heureuses; la Brenta se peupla de villas. Les marquis en habits changeants et les belles dames masquées de Longhi en avaient assez des nuits de pharaon dans la fièvre et le bruit des maisons de jeu, assez des musiques et des illuminations des fêtes costumées sur le Grand Canal. Venise aspirait aux joies de la nature et au calme des champs; un besoin d'idylles et d'églogues faisait abandonner aux belles dames, éprises de philosophie et de lecture française, les vieux palais des aïeux. Venise eut des Trianons comme elle eut un Versailles, cet immense et fastueux château de Stra, aux salles décorées par Tiepolo que Napoléon Ier acheta pour le prince Eugène. Tout le pays a gardé le souvenir des Beauharnais. Toutes ces villas à colonnades et à portiques, bâties sur le modèle de Brimborion et de Bagatelle, et toutes inspirées du grand Trianon, ont un air bien plus Empire que Louis XVI. Pourquoi? C'est qu'une présence auguste les a animées, et le passage de la famille impériale dans cette partie de la Vénétie et le court séjour d'un simulacre de cour dans les vastes bâtiments de Stra ont suffi pour marquer l'empreinte et dater à jamais le pays.
—Nous avons lu tout cela dans Frédéric Masson, interrompait Mme de Croix-Vimeuse et, coupant la parole à Harisson: Bref, la marquise Amaforti a acheté une des plus belles villas de la Brenta, il y a surtout des communs admirables. Après celles de Stra, la Palomba possède les plus belles écuries du pays. Les stalles des chevaux y sont en marbre blanc, c'est tout vous dire, mais dame! c'est à une heure de Venise et d'une tristesse que je supporterais, moi, péniblement, mais la marquise sait peupler la solitude de son parc.
—Ah! comtesse, comtesse! faisait le peintre Zeno en la menaçant du doigt.
A quoi la Française:
—Mais je n'invente rien, mon cher Zeno, il est de notoriété publique que la marquise sait animer les ombrages de ses jardins, mais chut! la voici!
Toute l'assistance s'était levée et portée au bord de la terrasse, contre les balustrades. Une gondole de maître cinglait à toutes rames dans la direction des Zatteré, elle était à deux rameurs: gondole de luxe d'un noir d'ébène, dont les cavalis et les cuivres ciselés brillaient jaunes comme de l'or. Une femme en longue robe de drap blanc, un manteau de drap rouge jeté sur les épaules, se tenait nonchalamment renversée sur les coussins de l'arrière; une lourde retombée de drap noir flottait dans le sillage laissé par la gondole, tel un long catafalque qui eût trempé dans l'eau. L'avant de la gondole était fleuri de roses.
—Cléopâtre, hasardai-je dans un chuchotement.
—Vous ne croyez pas si bien dire, me glissait Nerbatcheff, regardez les esclaves du bord.
Vêtus de blanc comme la dame, les deux gondoliers-rameurs offraient, chacun dans son genre, le plus pur type vénitien. Sveltes et découplés tous les deux, ils avaient, dans l'enrythmie de leurs mouvements et la souplesse de leurs longs torses penchés sur la rame, la grâce un peu féline en même temps que fière des bateliers du Carpaccio; ils en avaient aussi la silhouette. Tous deux basanés, dorés et mordus par le hâle, avaient le profil hardi et un peu brusque qu'on prête aux aventuriers; mais tandis que l'un était d'un roux ardent, l'autre avait le front comme mangé par d'épaisses boucles de cheveux noirs. Tous deux, d'ailleurs, ramaient nu-tête comme des gondoliers de grande maison.
—Hein! deux beaux animaux, me faisait remarquer Harisson, la marquise a la main heureuse. Ah! la dame s'y connaît. Elle n'est pas Slave pour rien.
—Oui, ajoutait Nerbatcheff, la marquise Amaforti a toujours à son service les plus beaux gondoliers de Venise. Où les déniche-t-elle? Mystère, mais en sortant de chez elle, ils trouvent toujours un facile placement; peintres américains en quête de modèles et patrons de grands hôtels, tous guettent les gondoliers remerciés de la villa Palomba. D'ailleurs, ces braves gens sont prévenus, la marquise ne les garde jamais plus d'une saison.
—Ah! faisais-je intéressé.
Mais le ton de ma voix m'avait trahi.
—Oh! pas du tout ce que vous croyez, intervenait Zeno Cantho, c'est chez elle pur esthétisme. Les deux hommes que vous voyez sont la figuration d'une mise en scène arrêtée dans un décor admirable, dont la marquise comprend merveilleusement l'harmonie. Elle se meut en beauté, et ces deux gondoliers font partie d'un cadre imaginé et voulu. Oui, des comparses, et rien de plus. Des hommes de joie! Ah! non! la marquise est autrement compliquée!»
Mais sa gondole abordait. Lord Saringham s'était précipité au-devant de son invitée; la marquise avait ramassé en trois brassées les roses éparses devant elle et faisait, les mains chargées de fleurs, une sensationnelle entrée parmi nous. Elle les distribuait maintenant avec de jolis mots et de plus jolies intonations de voix à toutes les femmes et à tous les hommes présents: il y avait du gazouillement d'oiseau dans la diction de la marquise; de l'oiseau, elle avait aussi la mobilité inquiète et le perpétuel sautillement. Lord Saringham me présentait, la marquise attachait sur moi deux yeux ronds d'un éclat presque insoutenable. Elle avait le profil busqué, les lèvres minces, le buste plein et les attaches d'une finesse extrême; sa peau, très blanche, n'était pas celle de ses cheveux très noirs. Il y avait comme un désaccord entre tous ses traits et tous ses mouvements. Bref, cette Polonaise me déplut. Il y avait quelque chose en elle d'arménien et d'asiatique; mais sa voix était un délice. On ne pouvait se lasser de l'entendre parler.
—Oui, je n'ai pu résister à ce soleil couchant, j'ai fait le tour de San-Giorgio. D'où mon retard. Vous m'excusez!
Et avec des gestes vifs elle mettait nues hors de ses gants deux petites mains ornées de bagues. Lord Saringham l'avait mise à sa droite, à côté de lui.
—Quelle idée lumineuse de nous faire dîner ici! disait-elle. La vue de ces mâtures et de ces bâtiments de commerce est admirable, et toute cette fumée sur la ville, quel Whistler!
La gondole était toujours là, à ras de quai, attendant les ordres. La Polonaise s'avisait de sa présence. Elle interpellait les gondoliers:
—Eh bien! Guillermo, et vous, Giovanni, que faites-vous là? Qu'attendez-vous? Retournez à la maison, je rentrerai seule.
Et, avec un sourire à nos regards stupéfaits:
—Oui, je rentre toujours seule avec une gondole de louage prise au dernier moment. Ces deux-là sont mes gondoliers de jour. Allez! partez!
Les deux hommes s'inclinaient et reprenaient leurs rames; la gondole et sa longue retombée de drap noir s'éloignaient dans le crépuscule.
La ville flotte au loin, immense gemme éclose
Au ras des flots nacrés d'un soir d'apothéose!
Venise, perle blonde, ô fabuleux décor!
Sforsina venait de déclamer son sonnet de Venise. Des applaudissements et des bravos couvraient le dernier vers; une vingtaine de bouteilles d'Asti jonchaient les dalles de la terrasse, dont plusieurs brisées par la gaieté énervée des dîneurs. Les femmes avaient les prunelles brillantes et les joues fardées d'une fièvre de plaisir; les hommes affichaient, eux, des propos hardis et des gestes libres. Lord Saringham, qui, en sa qualité de Saxon, supportait mieux l'ivresse, donnait le signal du départ.
—Vous savez qu'il est plus de onze heures, disait-il en consultant sa montre. Nous ne trouverons plus de gondoles. Il est temps de songer au retour.
—Des gondoles! ricanait Cantho, mais il y en a au traghetto (station de gondoliers et de passeurs), derrière les Gésuati. Nous n'avons qu'à suivre le canal qui longe l'église.
—Suivons donc Cantho, c'est un vieux Vénitien.
Et les hommes acclamaient le peintre. Les femmes avaient mis leurs manteaux.
—Et quel clair de lune! chuchotait la comtesse Azimoff. Vous l'avez commandé exprès, mylord.
L'Anglais réglait l'addition. La petite troupe se mettait en marche. Tous étaient appareillés par couples, au hasard des sympathies; la marquise avait pris le bras de Cantho.
—Voyons, laissez-moi vous reconduire, câlinait la voix du peintre. Vous n'allez pas rentrer seule à la Palomba, ce serait une folie!
—Allons donc! Pourquoi pas? Je rentre ainsi tous les soirs. C'est mon plaisir de glisser dans l'absolue solitude de la nuit avec un inconnu, dont j'ignore jusqu'au visage.
—Voluptueuse!
Et le Vénitien hasardait le mot du ton avec lequel il eût dit: Coquine. Les yeux ronds de la Polonaise étincelaient dans la nuit. Le peintre, un peu gris, devenait insolent.
—Guillermo et Giovanni ont donc cessé de plaire?
—Vous êtes fou, Cantho! Vous savez bien que mes gondoliers sont des animaux de luxe au même titre que mes sloughis et mes chevaux hongrois. Je me caresse les yeux à leur physique, évidemment voulu, comme à des toiles de maître; leur silhouette entre dans la décoration et achève la ligne de ma gondole. Rien de plus.
—Et le gondolier du soir, l'anonyme pris au hasard des traghetti, qu'est-il pour vous, marquise?
—Ah! celui-là, c'est le frisson de la petite mort, le délice de l'angoisse, la volupté de la peur, la transe enivrante de tout pouvoir craindre.
—Et de tout espérer! ricanait le peintre.
La Polonaise ne relevait pas l'impertinence.
—Car, sachez-le, Cantho, à peine entrée dans la gondole que je vais prendre tout à l'heure, je vais commencer à trembler, et ce tremblement ne me quittera qu'arrivée chez moi. C'est les dents serrées d'effroi et les épaules transies que je vais remonter pendant plus d'une heure les eaux désertes de la Branta, sous ce splendide clair de lune, car j'y vais être à la discrétion absolue de cet homme. Il pourra tout oser, tout tenter. Qui entendrait mes cris sur ses rives inhabitées? Presque toutes les villas y sont à l'abandon. Vais-je assez me sentir défaillir! Mais c'est là la saveur de la chose, cette conscience et cette appréhension du danger. Et notez que je vais lui laisser voir mes diamants.
—Ah! vous méritiez de vivre à Rome, sous le règne de Claude, soulignait le Vénitien.
La marquise Amaforti avait un soupir.
—Mais tous les gondoliers de Venise sont honnêtes. Il ne m'est jamais rien arrivé!
II
LE DANGER DES GONDOLES
—Venise ondoyante, Venise magnifique, Venise en or…, un conte fabuleux d'amour et de sang, de vin rose et de fleuve enchanté, qui entraîne au fond de ses eaux une succession de siècles légendaires…!
Et Cantho, la barbe en éventail, les paupières plissées, toute la face hilare, parodiait avec un grand geste l'emphase et l'enthousiasme du poète Sforsina. Nous étions tous deux attablés devant trois douzaines de Natives. Je venais de retrouver ce bon peintre de Venise sur le boulevard, je l'avais laissé en novembre sur la place Saint-Marc et le croyais cet hiver-là au Caire. Le hasard venait de le mettre devant moi, à l'angle de la Chaussée-d'Antin, et d'autorité je l'avais emmené chez Paillard. Le peintre avait eu beau se défendre, attendu qu'il était, paraît-il, à Montmartre; un johannisberg et un rœderer demi-sec avaient eu raison de ses derniers scrupules et, émoustillés tous deux par la lumière et la présence des jolies femmes dont le restaurant était rempli, nous remuions des souvenirs de Venise et quels flambloiements de souvenirs!
Il y perçait un peu de jalousie contre Sforsina. Ma passionnée compréhension de Venise, je la devais autant à la peinture du peintre qu'au lyrisme parlé du poète; tous deux m'avaient initié à la ville et Cantho ne l'ignorait pas. C'est cette conscience de n'avoir pas été mon seul guide et éducateur qui l'animait contre l'absent. Il renversait sa large face camuse en arrière et continuait des phrases retentissantes:
—Galère d'or, aux rames d'ivoire, parmi les flammes et les oriflammes le Bucentaure s'avance dans la nacre incendiée du couchant. Comme un tapis d'Orient tendu aux vents de mer, le revêtement rosé du Palais des Doges s'étale au ras de ses piliers trapus, et sur les quais grouillants de peuple chaque Vénitienne reflète dans ses yeux le bleu fervent de l'Adriatique… Hein! est-ce assez cela?
Et, tout à coup familier, le bon pitre me tapait sur le ventre. J'étais gêné, nous avions tous les yeux du restaurant sur nous.
Le compère poursuivait:
—Et vos vers, votre poésie à la petite dentellière de chez Jésurum, car vous êtes poète à vos heures, vous aussi, vous savez qu'ils ont fait le tour de la ville? Un petit journal les a même imprimés. Ah! ils étaient en mauvais italien et pas très forts comme syntaxe, mais d'un si joli sentiment, je m'en souviens.
Moi aussi je me souvenais et j'évoquais un visage étroit et long de petite fille, deux larges prunelles de clartés sous un front de lumière, un front rond à cinq pointes comme ceux des femmes du Tintoret et la gracilité d'une nuque délicate, une nuque jaillie, comme une tige, hors des plis d'un pauvre petit châle noir.
—Vous lui avez porté bonheur, s'esclaffait Cantho, Harisson l'a prise comme modèle et l'a emmenée à New-York.
—Harisson, le peintre américain? mais elle posait déjà chez lui de mon temps.
—Mais z'elle n'était pas za maîtresse.
—Tandis que maintenant…
—Vous l'avez lancée, que voulez-vous! Vos vers lui ont fait un souczès.
Des noms en avaient amené d'autres, ma curiosité fouillait maintenant les deux mois déjà lointains de mon automne à Venise, je questionnais fiévreusement Cantho. Qu'étaient devenus Nerbatcheff, et la comtesse Azimoff, et la baronne Stourline? La comtesse de Croix-Vimeuse recevait-elle toujours dans son palais du Grand-Canal, et Mandello et Irimani et tant d'autres, lord Saringham et le beau Sforsina?
Cantho répondait à toutes mes questions. La comtesse Azimoff et la baronne Stourline étaient descendues sur Florence, Sforsina les avait suivies, un flirt s'était établi entre le poète et la Moscovite, mais Mme Sforsina y avait mis le holà. Elle avait couru dare-dare après le couple et avait ramené le fugitif; il entretenait maintenant une intrigue avec une danseuse de Padoue, on l'affirmait, du moins; les deux Russes, elles, passaient leur hiver à Palerme. Nerbatcheff était installé chez la comtesse de Croix-Vimeuse, il décorait une des salles de son palais, mais la décoration n'avançait guère, le jour est si mauvais pour peindre en hiver, et Cantho avait des sourires réticents. Lord Saringham s'était intéressé à Irimani, il l'avait emmené sur son yacht au Caire. Si Irimani ne faisait pas là le beau mariage et ne cueillait pas la grosse dot avec un tel parrainage (il y a là-bas tant de dollars échoués pour la saison), c'est que saint Marc ne protégeait plus Venise. Quant à Mandello, il s'occupait de vente de bibelots et brocantait des collections. On le disait commissionné par une Compagnie anglaise, les temps sont durs pour les descendants des doges, et la goguenardise de Cantho se mouillait de tristesse en parlant des choses de là-bas.
—Et la marquise Amaforti? Cette brune aux yeux si noirs?
—Et qui avait de zi beaux gondoliers, Guillermo et Giovanni! la marquouise Amaforti!
Et tout le visage de Cantho prenait une expression comique, tiraillé entre le fou rire et un visible effort vers l'apitoiement.
—La marquouise Amaforti, la pôvre, vous ne la reverrez plus. Elle a quitté Venize et pour touzours. Après ze qui loui est arrivé.
—Que lui est-il donc arrivé?
—Comment, vous ne zavez pas? Quel zcandale, mon cer monzieur Menard, la marquouise, elle a été dévalizée.
—On l'a dépouillée de ses bijoux. Naturellement cela devait lui arriver, avec sa folie de promenade nocturne en gondole, et quel est le gondolier qui a fait le coup?
—Il z'acit bien d'oune gondoulier, z'est oune bande de malfaitours organizée, oune bande de malfaitours cozmopolites qui a detrouzé la marquouise.
—Détroussé est charmant.
—Oh! z'est ze qui vous trompe. Ils z'ont été on ne peut plous rezpectoueux, ils z'y ont mis toutes les fourmes, mais la marquouise a été dévalizée dans les grands prix. On ne lui a pas pris que zes bizoux, za villa a été coumplètement déménazée, tout le moubilier, les bibeloux, les tableaux, les z'obcets d'art, l'arçenterie, les tentoures, tout jousqu'au linze et la garde-roube a été enlevé, mis z'en caize et embarqué zur deux zénormes çalands venous de Trieste. Oun a même emmené les çevaux, le doumaine a été vidé, nettoyé et cela zous les zeux du persounnel ahouri. L'intendant a laizé faire, il y avait des zourdres zignés de la marquouise, le déménaçement a douré près de deux zours.
—Deux jours! et la marquise, pendant ce branle-bas?
—Zéquestrée ou retenoue dans zoune maizon dézerte, dans zoune des zîles de la grande lagoune, traitée, d'ailleurs, avec tous les zégards. Ah! ça a été toute oune hiztoire…
—Contez-moi cela en détails, Cantho.
—Eh bien! voilà. Vous zavez que la marquouise Amaforti avait loué sur la Brenta une magnifique villa avec des zécouries et des dépendanses prinzières, la Palomba, size à oune heure de Venize et quarante minoutes de Stra. Oun merveilloux çardin complétait le doumaine habité, dit-on, zadis par le douc de Ragouse, lors du zéjour dou prinze de Beauharnais à Stra; la marquouise Amaforti a le coulte de l'époque impériale. Zette proupriété, la marquouise l'avait dizposée et meublée avec le goût de l'artiste et la proudigalité de la milliounnaire qu'elle est. Elle avait dépenzé là près d'oun million, mais z'est la femme de toutes les fantaizies, la femme des beaux gondouliers décoratifs pour ses proumenades de çour et des gondouliers inconnous à mines patiboulaires et menazantes pour zes retours, la nouit. Mais vous zavez oun zoir zaisi oune partie de zes confidenzes, le zoir dou fameux dîner de lord Zaringham aux Zatteré. Comme je zerrais de près zette proie de zoix, elle m'avoua que mon phyzique tourmenté lui plaizait, mais que malheureusement elle me connaissait trop et que la parfaite zécourité qu'elle aurait avec moi lui ôterait tout le plaizir, puis, quand arrivée à la ztazion des gondoules, il lui fallou çoizir oun rameur. «Zelui-là», me dit-elle en me dézignant oun ezpèze de géant à tête de broute, oun vrai mouffle de fauve à l'œil bigle, à l'air zournois, «za laideur m'eçite, il doit être capable de tout!» De pareils zinztincts appelaient la catastrophe.
—Mais enfin comment cela lui est-il arrivé?
—Oh! le plous zimplement du monde. Oun zoir qu'elle avait dîné cez la comteze de Croix-Vimeuze, çe crois, elle prit, zelo zon habitoude, oun gondoulier tout à fait inconnou et de mine plous qu'équivoque. La voilà filant dans la nouit noire à travers les lagounes dézertes, dans la direczion de la Brenta. Elle frizonnait délizieuzement, car il lui zemblait que l'homme, en la regardant, avait des luizances dans les zœils. Tout à coup, il lui zemble que l'homme a çençé de direczion; la gondole a tourné à droite et file vers Malamoco, pis deux gondoles zuivent la sienne, qui ze rapproçent et maintenant l'ezcortent et il y a deux hommes dans çaque gondole, et cela fait zinq inconnous, pouis za gondole z'arrête, oune des deux zautres aborde, et oun des deux zhommes zaute auprès d'elle et, la zalouant très bas:
«—Ne prenez pas peur, madame, vous trouverez, où nous vous menons, bon zouper et bon çite. Vous êtes zizi à oune lieue de toutes habitazions et il est oune heure dou matin. Donc inoutile de crier. D'ailleurs on ne vous veut aucun mal, mais ne vous zeffrayez pas zi z'eçige que vous vous laiziez bander les yeux. Il est de tout importanze que vous z'ignoriez où l'on vous condouit.»
«La tête farzie de lectoures galantes, la marquize veut croire à oun enlèvement et, demi-morte d'épouvante, laize faire. Les gondoles repartent, on vogue encore pendant quarante minoutes, pouis on aborde. Deux z'hommes la prennent zous les bras et la font dezendre à terre; puis on lui fait monter quelques marces, des portes z'ouvrent et ze referment. Elle traverse des couloirs, puiz on ouvre oune dernière porte et on la délivre de zon bandeau. Elle est danz oun zalon de campagne, devant oune table zervie. Oun inconnou très correct z'incline devant elle et avec un léçer aczent anglais:
«—Croyez, madame, que ze souis au regret de la violenze que nous avons été forzés de vous faire; mais comme il est peu probable que vous auriez accordé de plein gré ze que z'ai à vous demander, nous avons dû ouzer de soubterfouze; vous ne courez aucun danzer dans zette maison, mais ze vous préviens qu'elle est très izolée, à trois lieues de Venize et dans oune île où perzonne ne peut zoupçonner votre prézence. En dehors de moi et dou gondolier que vous avez pris ze zoir et qui est oun faux gondolier, perzonne izi ne comprend l'italien; z'est vous dire que vouz êtes abzoloument à ma dizcrétion. Ze pouis tout, tout sur vous: mais, rassurez-vous, ze ne vous veux aucun mal et, zi nous nouz entendons, ze dont ze ne doute pas, vous sortirez d'izi comme vouz y êtez entrée, emportant le zouvenir d'oune émozion azez rare, et çe sais, madame, que vous ne déteztez pas les émozions. Mais vous voilà toute pâle, marquize, oune verre de marzala et entamez donc ze perdreau.»
«La marquouize levait enfin les yeux zour zon interlocouteur:
«—Oun voulez-vous en venir, mounzieur, faites vite!
«—Madame, vouz avez le goût le plus sûr, oune connaizance dou bibelot, qui vouz a permis de réounir dans votre villa de la Brenta la plous merveilleuse coullection: meubles, vieilles tapizeries, tableaux et statoues, émaux, verreries et dentelles, tout zela est eztimé à près d'oun million. Malheureuzement, vous avez montré vos trézors à pas mal de connaizeurs et la Compagnie que ze reprézente (car ze souis izi qu'oun reprézentant) a acheteurs pour votre colleczion à deux millions; c'est oune opération que nous ne pouvons manquer et z'est tout votre mobilier de la Palomba que çe viens vous demander de nous zéder.
«—Au prix coûtant?
«—Ze me souis mal expliqué, Madame. Vous êtes izi entre les mains d'oune bande, d'oune bande organizée. Vous allez écrire oun mot à votre intendant. Dans ce mot, vous le prierez de faire emballer par votre perzonnel tout votre mobilier et de le laizer zarzer à bord des deux zalands qui zeront demain à quai de la Palomba. On vous zait fantasque. Votre intendant ne discoutera pas vos ordres.
«—Et zi ze refouse?
«—Nous en reparlerons, Madame; vous avez toute la nouit pour y réfléchir. Ze conçois que l'estrémité où vouz êtes trouble oun peu oune çolie femme. Votre çambre est au premier, l'on va vouz y conduire.»
«La marquouize, vous le pensez, dormit mal. Le lendemain matin, à neuf heures, on frappait à sa porte, et le même inconnou ze prézentait:
«—Ze viens prendre voz ordres. Avez-vous réfléçi, Madame?
«—Z'est tout réfléçi: ze refuze!
«—Z'est dommaçe, car un courrier allait partir pour çez vous. Il aurait pou vous ramener votre femme de çambre; vous en pazer doit vouz être pénible. Un mot, et elle vouz aurait rapporté un nézézaire, du linze, des robes et des biçoux, voz écrins; nous aurions fait un zoix, car nous sommes trop bien élevés pour vous priver de voz zoyaux de famille.»
«La marquouise hauzait les épaules.
«—Ze reviendrai donc à cinq heures en cauzer oune dernière fois avec vous, Madame.»
«A cinq heures, la marqouise exazpérée rezevait de haut l'inconnou.
«—C'est inoutile, monsieur, ze ne zignerai pas, ze n'écrirai pas. D'ailleurs, çe ne zuis paz en peine, ma disparizion doit être zignalée; la Questoure, à l'heure qu'il est, est zour pied et ma délivranze n'est qu'oune question de quelquez heures.
«—Puissamment raizonné, Madame. Votre intendant doit être, en effet, à la Questoure en ze moment; les reçerçes commenzeront demain. Or, écoutez-moi bien, Madame. Notre zoziété a fait de grands frais, nous avons loué zette maison exprès pour vouz y conduire; deux çalands venous de Triezte attendent dans la lagoune votre bon plaizir pour aller déménaçer votre villa; nouz avons diz hommes à bord de chaque: z'est toute oune mize de fonds, comme vous voyez. Si demain matin nos çens ne zont paz à la Palomba, nous nous çarçons d'arrêter les reçerçes de la polize. Le cadavre de la marqouise Amaforti zera retrouvé dans la lagoune, auprès des débris de za gondole, zelle-là même qui vous a amenée izi: vous vous zerez noyée dans la nouit. Nous n'en zommes paz à oun açident près.
«—Mais, monzieur!…
«—C'est vous qui l'aurez voulou, Madame. Lez affaires zont lez affaires.
«—Mais, monzieur, ma mort ne vous fera pas entrer en pozezion de mes biens. Que gagnerez-vouz à ze crime?
«—Ze veux bien vous le dire. Votre acte de dézès ouvrira votre zuccezion; votre mobilier zera mis zous scellés et il y zera conztitoué oun gardien. Ce gardien, notre Compagnie est azez riçe pour l'açeter et, z'il est honnête, nouz nouz en débarazerons. Nous nous zommes miz en tête d'avoir votre mobilier; il vous zerait zi fazile de nouz éviter deux meurtres.
«—Mais, monzieur, z'est horrible, abominable!
«—Madame, ze reviendrai à minouit prendre votre réponze ou vous emmener faire un tour en gondoule.»
«A minouit, l'inconnou ze reprézentait devant la marqouize, et la malheureuze femme écrivait tout ze que l'on voulait, lettre à zon intendant, lettre à za femme de çambre. A midi, la marqouise Amaforti avait za camérizte auprès d'elle; elle lui arrivait avec deux caizes d'effets et de lince et zes écrins. Son zeôlier, galant, lui laizait distraire un bon tiers des zoyaux, ceux de famille. On gardait encore la marqouize et la femme de çambre deux çours dans l'izolement de la maizon inconnoue et de zon île, pouis on faizait monter les deux femmes en gondole, après leur avoir bandé les yeux. Elles s'éveillaient comme d'un rêve dans oune partie dézerte dou Lido, la marquize retrouvait zes bagaçes et zes écrins, ceux qu'on lui avait laissés à l'hôtel Danielli; on y était prévenu de zon arrivée.
«La Palomba était entièrement démenazée: la Compagnie anonyme y avait fait maizon nette. L'intendant et le perzonnel ahouris ze réclamèrent des zordres zignés de la marquize. Des voleurs, pas de traze. La marquize ne pout même indiquer la direczion da l'île où elle avait été zéquestrée. Le danger d'aimer trop les promenades sur l'eau avec des gondouliers inconnous, la nouit!»
III
OPERATIONS YANKEES
—Les bandes organisées en vue de s'emparer des portefeuilles et des écrins cotés dans le monde du sport et de la finance, mais ce sont de véritables administrations fonctionnant d'après des statuts, à l'instar de Sociétés coopératives. Elles ont leurs agences de renseignements, leurs voyageurs et leurs courtiers, leurs pisteurs surtout ou plutôt leurs rabatteurs, lancés à travers les capitales et les villes de luxe, à l'affût du bon coup à faire… Ces bandes! mais elles ont mieux! Elles ont leurs maisons de banque et de recel, et celles-là de tout repos et d'absolue sécurité, complètement inconnues de la police, car la maison de recel supprimée, c'est l'effondrement même de la combinaison.
«Le siège de ces Sociétés est ordinairement en Amérique ou à Londres; un grand port de commerce aussi, port d'embarquement et de départ, est un centre indiqué d'opérations: Marseille, Newhaven, Chicago ou Hambourg. Je ne vous parle pas des villes d'eaux, surtout celles où l'on joue. Le joueur est une proie d'élection et une aubaine pour ces chevaliers du rossignol et de la pince-monseigneur. Et quel admirable outillage la maison-mère ne met-elle pas à la disposition de son personnel! Il y a des trousses perfectionnées, où tous les instruments nécessaires à forcer une porte, un sac à bijoux et même un coffre-fort s'aplatissent et se résument, démontés pièce par pièce, en une infinité de petites lames et de rouages minuscules, dont l'ensemble ne dépasse pas la longueur et la grosseur d'un pouce. En cas d'arrestation, le malfaiteur porteur de cette trousse a pour la dérober les plus subtiles cachettes; et la police, au courant des imaginations osées des cambrioleurs, a dépisté depuis longtemps le stratagème des chaussures à semelles creuses et des talons tournants. Certaines légendes littéraires, mais démenties quai des Orfèvres, voudraient que le service anthropométrique ait parfois découvert des trousses professionnelles à l'endroit où le Nègre de la maréchale Lefèvre avait caché le diamant dérobé à sa maîtresse. Mais ce sont là des inventions de chroniqueur. Le corps humain n'a pas cette élasticité, et si sur la frontière belge les filles enrôlées dans les bandes de contrebandiers trouvent, pour passer tabacs et cigares, d'étranges ressources en elles-mêmes, ce moyen, quoi qu'on en ait écrit, est refusé aux malfaiteurs. La nature a été avare envers l'homme, car les femmes soupçonnées de porter de la marchandise prohibée et des trousses de caroubles (pour parler argot) ont, en cas de péril, l'épaisseur complice de leur chevelure, pour y dérober la preuve de leur culpabilité. Mais la police, déjoueuse de ruses, a aussi éventé le stratagème du chignon. Mais que nous voilà loin de compte, mon cher Cantho! Vous m'avez raconté, et de façon savoureuse, la manière dont la marquise Amaforti fut dépouillée de tout son mobilier d'art dans sa villa de la Brenta, ce dernier automne, et comment, emmenée et séquestrée par une bande audacieuse de malfaiteurs en une île de la lagune, elle avait dû, sous les pires menaces, signer l'ordre de laisser déménager tout son domaine. Je n'ai pas oublié comment l'opération eut lieu sous les yeux ébaubis de l'intendant et du personnel ahuri de la villa; la chose fut menée et enlevée de main de maître. D'après ce que vous m'avez dit, ce doit être une bande américaine qui fit le coup. Ces gens-là sont hors pair; leur organisation fonctionne sur des rouages administratifs admirables; ils n'opèrent que sur des renseignements précis et n'hésitent pas à faire les plus grands frais; la mise de fonds n'est rien pour eux auprès de la réussite. La marquise Amaforti devait être épiée, surveillée et pistée depuis longtemps. Aussi voyez avec quelle sûreté de main la marquise fut dévalisée, et avec quelle impunité s'en tirèrent les voleurs.
«Oui, ce devait être des Américains! Ce sont bien là leurs façons de faire. J'ai pour eux la plus vive admiration. Ce sont des mathématiciens de premier ordre. Ils mettent tous les atouts dans leur jeu par un calcul logique des chances et des probabilités; mais pourtant ils ne réussissent pas toujours.
«Vous avez entendu parler de Nora Lhérys, et peut-être même l'avez-vous connue. Nora est maintenant retirée du théâtre; elle a eu la sagesse de disparaître en plein succès, de quitter, au milieu des ovations et des enthousiasmes, la scène où le public la voulait encore; et de ce départ en pleine apothéose, le calme de sa retraite a gardé comme un reflet de splendeur. Nora a rempli le monde d'une rumeur d'éloges et de cris de stupeur. Pendant vingt ans, elle traversa l'Europe dans un tumulte de succès, de scandales et d'aventures, affolant les foules ameutées de la vision d'une princesse des siècles héroïques, tout à coup réapparue parmi ces temps nouveaux; car il y avait dans Nora Lhérys de l'impératrice, de la princesse de contes de fées et de la courtisane. Il y avait de la prêtresse aussi; et les maîtresses de papes, les favorites d'émirs, les reines captives ou guerrières, les saintes un peu fées et les princesses magiciennes, les Cléopâtre, les Marozia, les Sémiramis, les Catherine II et les Élisabeth de Hongrie, que la tragédienne, à force d'art, de beauté et de volonté aussi, évoquait hors de la nuit des âges, étaient peut-être moins belles dans la fiction des poètes, que les créatures de rêve et de passion réincarnées par elle dans la réalité.
«Eh bien! Nora Lhérys eut deux fois maille à partir, dans sa carrière d'artiste, avec une de ces bandes organisées de malfaiteurs. Les étoiles et les femmes de théâtres sont très visées par ce genre d'associations; les écrins des actrices en vedette (et, par ce temps de bluff à outrance, la réputation d'une femme s'étaye moins sur son talent que sur la valeur de ses bijoux), donc, les écrins des artistes en vedette les désignent tout naturellement à l'attention des sociétés. Le hasard des tournées favorise les entreprises; c'est le transbordement des bagages de gare en gare, l'effarement des arrivées dans des villes inconnues, les débarquements dans des hôtels étrangers et la brusquerie des départs: autant d'occasions que ces messieurs ne manquent pas de mettre à profit; et les actrices le savent bien, qui, maintenant, n'emportent plus que du faux dans leurs tournées. Chatte échaudée craint l'eau froide.
«Mais, il y a dix ou quinze ans, les chevaliers du rossignol et du chloroforme avaient moins remué le monde du bruit de leurs exploits; l'Amérique, usine infatigable de bandes syndiquées de malfaiteurs modern style, n'avait pas encore inondé la vieille Europe et les réseaux de ses chemins de fer de ses produits perfectionnés; l'Amérique opérait encore chez elle ou du moins ne passait pas le détroit, se contentant de quelques opérations, sous bénéfice d'inventaire, à Édimbourg et à Londres, opérations entreprises au profit de la communauté,—car l'Anglais et l'Américain, étant de même race, ont conservé la même langue, et s'ils se détestent cordialement, ils oublient vite leurs anciens griefs, pour s'associer, quand il s'agit de business et de monnaies à empocher.
«Je parle du commerce des voleurs.
«Donc, il y a quinze ans, le métier de voleur d'écrins était moins divulgué, et Nora Lhérys était dans toute sa gloire. A tort ou à raison, la tragédienne passait pour avoir les plus beaux diamants du monde, les plus belles émeraudes surtout. De quelques liaisons royales, assez adroitement démenties pour être immédiatement ébruitées, Nora avait gardé un choix inestimable de colliers. Il y avait le collier du roi de Grèce, celui du roi d'Italie et celui de l'empereur d'Allemagne. Nora est Autrichienne et, à ce titre, n'avait pas trop pressuré les archiducs; mais toute la Russie avait donné dans les parures de turquoises, et Nora possédait les plus belles pierres de l'Oural. L'actrice avait là une authentique fortune et le public était convié, tous les soirs, à admirer la générosité des souverains sur les épaules et dans les cheveux de l'étoile; le snobisme s'était emparé de la chose, et croyez que bien des loges et des avant-scènes applaudissaient l'actrice, plus curieuses des diamants de Berlin et des émeraudes d'Athènes que de Poppée ou de Marie Stuart, ce soir-là évoquées par Nora.
«Tant d'opulence devait attirer l'attention des voleurs. Nora partait justement pour l'Amérique; c'était une de ses premières tournées. Elle allait initier le nouveau monde aux subtilités d'Alexandre Dumas et au français de M. Victorien Sardou. Nora s'embarquait à Hambourg; elle venait justement de donner une série de représentations à Berlin. Sur le transatlantique la tragédienne était prévenue que ses écrins étaient visés. On l'avertissait de se tenir sur ses gardes et d'avoir à ouvrir l'œil. Nora est une femme de tête; elle prenait immédiatement toutes les précautions: elle confiait ses écrins au commandant du bord et, déjà libérée d'un poids pendant la traversée, accordait ses flûtes pour déjouer à l'arrivée les complots dont elle était l'enjeu. C'était d'abord, à peine débarquée à New-York, la nouvelle aussitôt répandue qu'on lui avait volé ses bijoux. Elle n'avait sauvé que ses turquoises de l'Oural, car il fallait bien que le public eût quelque chose à se mettre sous la lorgnette; la presse s'emparait de l'affaire. Le vol dont la tragédienne avait été la victime s'ébruitait; le bluff organisé portait merveilleusement. Entre temps, l'impresario de l'actrice, homme de tout repos, avait porté les joyaux en péril à la Caisse des consignations. Ses écrins une fois en sûreté, la tragédienne avait respiré; elle savait bien que les voleurs ne risqueraient pas le coup pour ses turquoises. Il y en avait bien pourtant pour cinquante mille francs, mais la tragédienne, en femme avisée, en avait déprécié la valeur. Elle n'en prenait pas moins toutes espèces de précautions au Baleistry, où elle était descendue. Elle savait de longue date que les voleurs de bijoux prennent volontiers les couloirs d'hôtels pour théâtre de leurs exploits: elle exigeait pour elle et sa femme de charge une grande chambre au second, sans porte de communication avec les chambres voisines. La pièce étant immense, elle y faisait dresser un autre lit pour une amie à elle, de toute confiance, attachée à sa troupe, et, dernière précaution enfin, elle y faisait monter un lit de camp pour Édouard, son valet de chambre, un vieux serviteur à toute épreuve, déjà depuis quinze ans attaché à son service. L'homme coucherait dans un des petits couloirs d'entrée de la chambre, car la pièce était ainsi disposée que deux cloisons y formaient l'alcôve, et ces cloisons faisaient avec les murs deux petites antichambres donnant sur le palier. Ces deux retraits s'éclairaient par les impostes de deux portes, toutes les deux munies de verrous. Nora inspecte la pièce, vérifie serrures et fermetures et, le dîner expédié (car toute la troupe, débarquée le matin, tombait de fatigue), remonte avec sa garde improvisée dans sa chambre; tout ce beau monde s'enferme, la tragédienne se couche, les deux autres femmes en font autant, et Édouard, derrière un paravent déployé, se met le dernier au lit. Chacun a un revolver à sa portée, sur une chaise ou sur une petite table; et, rompu par les émotions du voyage, tout ce beau monde s'endort.
«Le lendemain, Nora se réveille, la tête lourde, dans une atmosphère épaisse. Il fait grand jour, à en juger par la lumière fusant à travers les rideaux, car la chambre est plongée dans l'obscurité. Nora s'étonne d'y trouver tout le monde endormi; elle sonne, elle appelle, on accourt du dehors; tout le monde dort et les portes ne sont plus fermées. Le personnel tire les rideaux, ouvre les fenêtres; les femmes s'étirent, blanches de sommeil. Toutes ont le cœur fade et mal à la tête. Quant à Édouard le valet de chambre, impossible de le réveiller.
«—Mais qu'est-ce qu'il y a?… ça pue le chloroforme ici!…
«Et Nora s'emporte et s'inquiète:
«—Mais qu'est-ce que vous avez, vous autres? vous êtes comme des mortes! quelles figures! Eh bien! vous dormez? Mais quelle heure est-il?…
«—Une heure.
«—Une heure!…—Et la tragédienne bondit hors de son lit.—Une heure, et nous nous sommes couchées hier à neuf! Alors, nous avons dormi seize heures d'affilée!… Mais c'est fou, invraisemblable. Il y a quelque chose là-dessous!… Et cette odeur de chloroforme! Vous ne la sentez donc pas?… Et cet autre qui ne se réveille pas!…
«Et Nora s'agitait, allait et venait dans les flots de dentelles de son peignoir. Et, tout à coup, interpellant le personnel de l'hôtel:
«—Et vous, comment êtes-vous entrés ici? Les verrous étaient donc ôtés, les portes ouvertes. Alors quelqu'un s'est introduit, cette nuit, ici!
«Et, comprenant soudain:
«—Et mes turquoises, mes valises, mes bijoux!…
«Les valises sont aussi ouvertes, les écrins ont disparu, les voleurs ont soigneusement visité les bagages de la tragédienne. Ils ont même emporté les revolvers qui leur étaient destinés. Nora s'est laissée choir, atterrée, sur un fauteuil.
«—On m'avait bien prévenue. Mais par où, par où sont-ils entrés?…
«Et le maître d'hôtel, qui vient enfin d'arracher le valet de chambre à son évanouissement, s'avise tout à coup des deux impostes des portes; les vitres qui les emplissaient n'y sont plus; des vitriers, experts dans le maniement du diamant, les ont coupées et emportées. Et toute la scène du vol se reconstitue. Juchés sur une échelle, les malfaiteurs ont démonté successivement chaque vitre d'imposte et par l'ouverture ont vaporisé, adroitement et patiemment, du chloroforme dans la chambre. Les dormeurs une fois anesthésiés, nos gens n'avaient eu qu'à descendre dans la pièce et faire main-basse sur les bijoux convoités; quelques tampons d'ouate imbibés de chloroforme sous le nez des anesthésiés trop lents avaient complètement assuré la sécurité de leur travail. La chose terminée, ils n'avaient eu qu'à tirer les verrous et tourner les clefs dans les serrures pour se retirer à la muette. Nora Lhérys s'éveillait dévalisée. Mais comment les voleurs avaient-ils pu opérer sans être inquiétés dans l'hôtel? Il est certain qu'ils avaient des complices dans le personnel. Mais ces bandes organisées, celles d'Amérique surtout, sont assez riches pour s'assurer des intelligences dans la place, partout où elles en ont besoin. Heureusement, la tragédienne avait-elle été prévenue; les voleurs eux-mêmes furent dupes dans cette affaire. Nora Lhérys en fut pour ses turquoises. Les écrins de prix étaient en sûreté.»
IV
BANLIEUES DE LONDRES
—Nora Lhérys n'a-t-elle pas été une fois dévalisée à Londres? demandait Cantho. Il me semblait que les journaux, il y a cinq ou six ans, avaient été remplis d'une arrestation sensationnelle de l'actrice entre Greenwich et Wolwich.
—Oui, j'ai lu cela, je m'en souviens, répondis-je.
En effet, la tragédienne avec son luxe était une proie indiquée pour les bandes organisées de l'autre côté du détroit. Les fabuleux écrins que lui prêtait la légende excitaient bien des convoitises. A New-York, Nora Lhérys, prévenue, avait passé à travers les mailles du complot tendu pour la dépouiller. De tous les joyaux visés, les malfaiteurs n'étaient parvenus qu'à soulever les turquoises de l'actrice, dépouilles opimes de la Russie, une bagatelle de cinquante mille où ces messieurs avaient cru trouver plus d'un million. Nora Lhérys se l'était tenu pour dit. Rentrée à Vienne, elle avait commandé, chez un bijoutier de toute discrétion, les garnitures en faux de ses plus célèbres pièces. C'est à quoi se sont résignées depuis presque toutes les femmes de théâtre. Celles qui ont un écrin respectable en possèdent toutes un double pour les tournées de province et de l'étranger. La plupart du temps même, ce sont des joyaux faux que nous admirons sur la scène; les vrais sont réservés au public des premières et des répétitions générales. Ne croyez pas, d'ailleurs, que ces dames se tirent de toute cette fausse joaillerie à bon compte: rien de plus coûteux que les faux beaux bijoux; les pierres ne sont rien, la monture est tout, et diamants, émeraudes et saphirs faux ne font illusion qu'à l'expresse condition d'être aussi bien montés que les vrais, et il suffit d'avoir passé vingt minutes chez un grand bijoutier pour savoir ce que coûtent les belles montures.
Voilà donc Nora Lhérys à Londres.
C'était en pleine saison, en 1895, je crois; elle donnait alors une série de représentations à Gaity-Theater. Élisabeth d'Angleterre, de Carducci; Lucrèce Borgia et Marie Tudor, de Victor Hugo; la Cléopâtre de Shakespeare et la Joconde de d'Annunzio alternaient chaque soir sur l'affiche. Nora Lhérys a toujours exercé une sorte de fascination sur les Anglais. Sa plastique, qui était alors incomparable, y soulevait autant d'enthousiasme que son génie. Il faut avoir vu la Lhérys descendre, appuyée sur ses esclaves, de la galère de Cléopâtre, au milieu des flabellum, des enseignes et des aigles romaines et la pourpre déployée des étendards, pour comprendre ce qu'a été cette femme. Plus nue que la nudité même dans la transparence brodée d'invraisemblables voiles, les seins fleuris de béryls et la taille pliante sous le poids des joyaux, casquée d'or vert et la face encadrée de ruisselantes pendeloques, avec partout, dans la clarté chatoyante de ses voiles, d'énormes scarabées bleus d'Égypte, un grand lotus érigé dans sa main droite en guise de sceptre, c'était la déesse Isis elle-même. La nonchalance de ce corps de nymphe n'égalait que la profondeur mystérieuse de ses yeux: deux prunelles irradiées et violettes, allumées comme des flammes par la volonté de l'artiste encore plus que par l'artifice des introuvables fards… et la langueur de ses attitudes et l'attirance de ses gestes. C'était la Volupté même qui descendait au-devant d'Antoine, quand, debout sur le praticable figurant les bords du Cydnus, la Lhérys se cambrait, étincelante de pierreries, dans le faste chatoyant de sa cour orientale.
Elle n'était pas moins hallucinante quand, au dernier acte d'Élisabeth, comme tassée par l'âge et par la maladie, devenue, dans un écroulement de chair et d'hermine, une sorte de masse informe et geignante, elle râlait plus qu'elle ne jouait l'agonie de la vieille reine. A la fois boursouflée et hâve avec une face cadavéreuse de vieux pape, elle mimait, comme je ne l'ai jamais vu faire à d'autres, l'angoisse et les affres de la mort, avec en plus le désespoir rageur, le regret exaspéré de la puissance qui va échapper et qu'on ne peut retenir. Oh! la crispation fébrile de ses pauvres mains voulant poser la couronne sur la tête de Norfolk et, à la dernière minute, hésitant et retirant le diadème pour le cacher peureusement dans les plis de son manteau! Dans ce mouvement d'avare, blottie sur elle-même et serrant désespérément l'emblème de la royauté, l'artiste atteignait à une grandeur tragique, que dis-je, à une grandeur humaine plus impressionnante encore que la vision de beauté donnée dans la reine d'Égypte.
La Lhérys dans une Élisabeth d'Angleterre et dans Cléopâtre, inoubliables souvenirs!
Jamais souveraine en voyage ne fut plus acclamée, plus adulée par un peuple étranger que ne le fut, cet été-là, Nora par toute la population de Londres. C'était du délire. Quand elle sortait du théâtre, la foule dételait ses chevaux et se disputait l'honneur de traîner son cab. La police devait protéger les arrivées et les départs de l'actrice. Dans la société on disputait la gloire de l'avoir à déjeuner, à souper; on lui offrait des cachets invraisemblables pour une récitation d'une heure. Les femmes de la cour assiégeaient sa loge.
Un des enthousiastes de Nora n'avait pas permis que la tragédienne descendît à l'hôtel. Très riche, il avait mis à la disposition de l'actrice une maison merveilleusement installée qu'il avait dans la banlieue de Londres, la maison avec les écuries, les chevaux et toute la domesticité. Un grand jardin complétait le domaine: pelouses de velours vert, rouges incendies de géraniums en massifs allumant le clair-obscur de profonds ombrages, tout le décor de luxe des parcs anglais. La tragédienne serait mieux défendue là qu'à l'hôtel contre les indiscrets et les importuns; la distance et puis le personnel stylé de lord Hasting seraient autant de barrières entre elle et les fâcheux. Et la tragédienne avait accepté.
Le domaine était assez loin du théâtre. Le cab de lord Hasting y conduisait Nora tous les soirs; elle en repartait vers sept heures après une légère collation, et y rentrait après le spectacle; elle y avait généralement quelques invités à souper. Le même cab la reconduisait chez elle.
La Lhérys n'avait apporté à Londres que ses faux écrins, et bien lui en prit. Les laisser au théâtre eût été un aveu et une imprudence vis-à-vis le public. On ne laisse pas pour onze cent mille francs de diamants, d'émeraudes et de perles dans une loge d'artiste. Pour l'opinion la tragédienne devait avoir tous ses bijoux. C'étaient ses diamants royaux, ses perles fabuleuses et ses émeraudes célèbres que Londres devait évaluer et admirer dans les parures d'Élisabeth et les colliers de Cléopâtre. Nora avait réservé quelques bagues et quelques pendeloques authentiques pour ses soirées dans la gentry anglaise; mais elle ne portait que du faux à la scène. Nora Lhérys était très manégée et très adroite; elle a apporté dans la réclame une intuition naturelle et un doigté acquis, qui ont presque autant fait pour sa réputation que son talent et son génie; et pour entretenir la légende des écrins princiers, tous les soirs, en allant au théâtre Nora emportait, précieusement enfermés à clef dans une valise, ses fausses perles et ses Lère-Cathelain: elle n'eût pas pris plus de précautions pour du vrai. Et, la nuit, après le spectacle, elle les rapportait de même. Ces précautions surexcitaient follement la curiosité et l'opinion publique; mais elles attisaient aussi bien des convoitises.
Un soir que Gaity-Theater avait justement donné Cléopâtre, la tragédienne, son rouge une fois ôté, débarrassée elle-même enfin de ses costumes, s'enveloppait dans un de ces grands manteaux dont elle a lancé la mode et quittait précipitamment le théâtre; son cab l'attendait à la porte. Elle y montait et sa femme de chambre avec elle, porteuse de la valise aux bijoux.
Elle avait justement, ce soir-là, quelques amis à souper.
—Vite, Harry, vite à la maison et prenez par le plus court.
Le trotteur détale, et voici le cab filant à toute vitesse dans la nuit. Nora Lhérys s'était légèrement assoupie—Cléopâtre est un des rôles les plus exténuants du répertoire—et, bercée par le mouvement de la voiture, la tragédienne s'était laissée envahir par la demi-torpeur des détentes nerveuses. Elle avait appuyé sa tête sur l'épaule de sa femme de chambre et sommeillait; la femme de chambre, demeurée éveillée, ne reconnaissait pas le chemin. Quelle étrange route avait donc prise le cocher! Elle regardait avec stupeur: des haies succédaient à des grands murs de propriétés et, par-dessus les petites clôtures, des grandes prairies s'étendaient à perte de vue, coupées, çà et là, par des files de saules. Ce n'était pas là la banlieue qu'elles habitaient. Et la stupeur de la camériste devenait de l'inquiétude, et cette inquiétude se changeait de seconde en seconde en angoisse grandissante… Et la femme de chambre n'osait pourtant pas réveiller sa maîtresse de peur de l'effrayer. Le cab roulait maintenant en pleine campagne. Tout à coup, il s'arrêtait court. Trois hommes, surgis d'un bouquet d'arbres, étaient à la tête du cheval. Le brusque arrêt et son cahot avaient arraché Nora à sa torpeur. Elle se penchait curieusement en dehors.
—Qu'est-ce qu'il y a, Harry?
On était au carrefour de trois routes, et la lune, qui venait de se lever, éclairait à perte de vue tout un horizon de pâtures et d'enclos. La tragédienne s'avisait seulement des trois hommes debout au milieu du chemin; l'un d'eux avait pris une des lanternes et l'approchait de la tragédienne. L'homme était masqué.
—Ne vous effrayez pas, madame! Nous ne vous voulons aucun mal. Veuillez seulement nous remettre votre valise et vos bijoux.»
Nora est toujours armée. Elle braquait sur l'inconnu le canon de son revolver. L'homme lui avait saisi le poignet et, appuyant sur sa gorge la pointe d'un stylet:
—Allons, pas de manières! Ne nous contraignez pas à employer la force, il y aurait du vilain et, nous vous le répétons, nous ne vous voulons aucun mal. Exécutez-vous, donnez-nous la valise aux bijoux.
Un des autres hommes, surgi de l'autre côté du cab, maintenait la femme de chambre à demi morte d'épouvante. Le troisième était toujours à la tête du cheval.
—Et Harry, mon cocher! s'écriait instinctivement l'actrice, vous l'avez tué, vous l'avez assassiné, misérables!
—Votre cocher! ricanait l'homme d'une voix goguenarde, il ronfle tranquillement dans une écurie de White-Chapel, préalablement ligoté. Mais il a trop bu pour s'en rendre bien compte. Il vous sera rendu sain et sauf. C'est ce brave garçon qui le remplace pour cette nuit.
Le cocher, descendu de son siège, s'était approché. Un cache-nez remonté jusqu'aux yeux et son chapeau rabattu sur le front le faisaient impénétrable. Mais la tragédienne reconnaissait sur son dos la livrée de l'absent.
L'homme continuait:
—C'est un brave compagnon qui vous reconduira chez vous, à cent mètres du moins de la maison, pourvu que vous promettiez de ne pas jeter les hauts cris, ou, sans cela, nous serons forcés de vous abandonner ici, sur la route, et la banlieue de Londres n'est pas très sûre la nuit… D'ailleurs, je me ferai un devoir de vous reconduire moi-même. Il y aura bien une petite place entre vous. Permettez-moi d'abord de vous débarrasser de ce revolver. Il vous gêne.
Et quand il eut cueilli délicatement l'arme des mains de l'actrice interdite:
—Je vous ai déjà demandé deux fois, madame, de vouloir bien nous remettre votre sac à bijoux.»
La campagne était absolument déserte; les trois routes s'étalaient, puis s'amincissaient, toutes blanches sous la lune, dans des directions inconnues, et la tragédienne savait ses bijoux faux.
Elle s'exécutait de bonne grâce. Elle remettait la valise à son interlocuteur. Il la passait à l'un des autres hommes et, en un clin d'œil, la route se trouvait libre. Des quatre hommes debout autour du cab, trois avaient disparu; le cocher était remonté sur son siège, derrière la voiture; les deux autres s'étaient évanouis dans la nuit. La valise avait été véritablement escamotée. Nora, en racontant la chose prétendait avoir eu la sensation d'un tour de clowns ou d'une séance de magie.
L'inconnu beau parleur, demeuré auprès des deux femmes, s'installait en s'excusant entre elles deux et le cab repartait au grand trot. Il roulait près de trois quarts d'heure et s'arrêtait de nouveau. L'homme sautait à terre et, offrant la main aux voyageuses:
—Vous êtes arrivées, mesdames, votre maison est à cent mètres. Vous en reconnaissez les murs d'ici. Vous m'excuserez si je ne vous reconduis pas jusqu'à la grille, mais la prudence et la discrétion ont des nécessités que vous comprenez comme moi.
La tragédienne regardait les fenêtres éclairées de sa villa briller joyeusement dans la nuit. Toute secouée qu'elle fût par l'alerte, elle riait pourtant sous cape en songeant aux bijoux. Elle rendait presque imperceptiblement son salut au voleur incliné très bas devant elle.
—Vous êtes témoin, madame, que nous ne vous avons fait aucun mal, faisait-il d'une voix presque implorante.
—Et mon revolver? demandait l'artiste.
—Oh! madame, permettez-moi de le garder en souvenir de vous. On n'a pas tous les jours l'honneur de dévaliser Mme Nora Lhérys.
Une malice pétillait dans les yeux de l'actrice.
—Mes bijoux! Ils sont un peu connus, je vous préviens, et d'un placement difficile. Si vous aviez quelques ennuis, vous savez où les rapporter, je les reprends au prix coûtant. Vous avez mon adresse.
Et elle se dirigeait vers sa villa.
L'homme était déjà remonté dans le cab et le cheval filait au grand trot.
Voilà, mon cher Cantho, l'exacte vérité sur l'aventure arrivée à Londres à Nora.
LA CONQUÊTE DE PARIS
—Assez remué de souvenirs et de potins comme cela, mon cher Cantho. Les Alpes du Tyrol doivent se profiler toutes blanches au-dessous de Murano, et j'ai lu dans les journaux d'hier qu'il y avait de la neige à Venise. Laissons la ville des doges dormir aux bords de ses canaux fourrés d'hermine dans le noir apparu plus noir de ses vieux palais et parlons de vous, mon cher ami. Qu'êtes-vous venu faire ici? Je vous croyais au Caire. Vous avez donc lâché les pyramides?
Nous achevions de dîner. Le maître d'hôtel venait de servir les fruits rafraîchis.
Cantho avait un geste d'une insouciance bien italienne:
—Il faut vivre, zézayait-il avec un clignement d'œil; ze zouis venou izi faire oune expozitione…
—De vos œuvres! Je vous prédis un beau succès, Cantho.
—De mez œuvres et de zelles dez autres. Les peintres américains, ceusse de France et de tous les pays, ils expozent touzours des vues prizes à Venize; et les peintres véniziens, ils n'envoient zamais, eux, de leurs toiles en Franze. Alors, z'ai penzé avec d'autres camarades qu'il fallait montrer aux Pariziens comment, nous autres de Venize, nous comprenons les ziels et les monuments de notre pays. Ai-ze eu tort?
—Non pas. L'idée est admirable, d'autant plus qu'étant le premier peintre de l'Italie du Nord, les toiles de vos chers camarades vont paraître des croûtes auprès des vôtres!
—Ah! mon cer monsieur Ménard, ze vous azoure! protestait le Vénitien. Vous me connaissez mal.
—Au contraire, je vous juge très bien. C'est très fort, très fort, ce que vous faites là, Cantho. Vous méritez de réussir.
—Vous m'y aiderez?
—Dans la petite combinazione, mais comment donc! de tout mon possible. Mais vous allez du coup me brouiller avec ces pauvres peintres vénitiens.»
Toute la face camuse de Cantho pétillait de malice: ses prunelles, ses narines, ses lèvres, tout jusqu'à ses oreilles semblait rire dans la grimace enflammée de pourpre, qu'était devenu son visage.
—Mais non, mais non! se défendait Cantho; si leurs peintoures n'ont pas de sucés, ze les zignerai de mon nom et ze les venderai comme des z'études de moi et ze les venderai coume du pain.
Je me renversais un peu en arrière pour contempler cet homme admirable:
—Mon cher Cantho, vous êtes plus Parisien que moi et vous avez tout à m'apprendre. Vous avez sans doute déjà choisi votre salle d'exposition. Puis-je savoir où je serai convié à admirer vos toiles et celles de vos amis? Vous êtes, vous le savez, le seul, à mon avis, qui ayez compris et bien rendu Venise, son atmosphère de nacre humide et les gris infiniment doux et changeants des vieux dômes de marbre sur les ciels de l'Adriatique… Vous exposerez où?
—Mais çez Dourand-Ruel ou çez Zeorzes Petit.
—A merveille, vous avez du flair. Le loyer est un peu chaud, mais la publicité y est tout installée.
—Oh! la poublizité, interrompait Cantho, z'aurai oun zcandale, z'il le faut. Z'ai oune maîtreze très zalouse qui tirera oun coup de pistolet zour moi, zi z'est nézézaire. Ze l'ai ammenée eçprès avec moi d'Italie.
—Ah! vous l'avez amenée?
—Oui, Zinah est capable de tout, za ne dépend que de moi.
—Mes compliments, c'est une Vénitienne?
—Prezque, elle est de Vérone, le pays dou grand Paolo; des çeveux couleur de couivre, oun front a zinq pointes et çalouze comme oun tigre.
—Tigresse, faisais-je en rétablissant le français du peintre, et elle était avant d'être Mme Cantho?
—Modèle, déclarait emphatiquement le Vénitien. Ze l'ai connoue dans l'atelier d'oun ami, mais çe l'ai connoue vierze. Zamais z'avant moi, par la Madona, ze le zoure, zamais aucun homme! Elle ze dénoudait bien pour les z'autres, maiz elle ne z'est dézhabillée que pour moi.
J'appréciais la délicatesse de la restriction.
—Et jolie, cette Zinah?
Et j'allumais une troisième cigarette.
—Admirable, vous la verrez çez moi. Oune Vénus Anadyomène, mais bien plous oune femme dou Tintoret que dou Véronèze. Elle est frottée de roze partout, dans les bonz endroits, avec des petits frisons d'or qui z'alloument de zi de là. Zi ç'avais à la peindre, ah! ze crois qu'il m'en faudrait dou vermillon et dou zaune de chrome zoure ma palette. Oun vrai coucer de zoleil sour le Lido, que la noudité de Zinah!
—Et cette nudité-là n'a jamais tenté votre pinceau, Cantho?
—Oh! moi, ze ne m'attaque pas au nou, ze ne fais que le payzaçe.
—Et c'est peut-être un tort, entre nous. Un joli modèle est chose rare, et la nudité d'une maîtresse a fait ici la fortune de plus d'un peintre. On est très friand de morceaux de nu à Paris.
Nous n'en dîmes pas plus ce jour-là; nous nous étions attardés à bavarder. Il était près de dix heures, et Cantho, qui n'avait pas prévenu sa maîtresse, avait hâte de rentrer auprès d'elle. Zinah avait dû l'attendre pour dîner: quel accueil allait-il trouver auprès d'elle? Mme Cantho était coléreuse et loquace comme une rousse Italienne, et le peintre appréhendait les bordées du seuil.
—Baste! ça préparera le petit scandale que vous méditez en vue de votre exposition! faisais-je en redressant d'une bourrade le dos voûté de Cantho.
Le peintre avait les épaules trapues et un peu hautes, mais il les bombait encore, en prévision des véhémences qui allaient pleuvoir dessus.
Je hélais un rôdeur et je mettais mon Vénitien en fiacre.
—Où faut-il vous conduire?
—Rue des Abbesses, 34.
—Hum! c'est bien haut et la clientèle riche, Cantho, récalcitre à Montmartre.
—Oui, ze zais! la plaine Monzeau ripostait ce transalpin averti. Ze vais çercer oun autre zite, z'aurais z'oune autre adreze pour mon catalogue.
«34, rue des Abbesses», m'avait dit Cantho en me quittant. A quelque temps de là, me trouvant sur la Butte, je me souvenais de l'adresse et poussais jusque chez le peintre. Mon Vénitien habitait une véritable cité d'artiste, au fond d'une cour dont tous les bâtiments étageaient, du rez-de-chaussée au cinquième, des grandes baies vitrées d'atelier. «Au troisième, escalier J», avait daigné me répondre un concierge bougon. J'escaladais une soixantaine de marches et sonnais à une porte ornée de faux cuirs de Cordoue. C'était Cantho qui venait m'ouvrir et il était en tenue de travail.
—Ah! z'est vous, çer ami, quelle çanze!
—Je vous dérange?
—Vous, zamais. Ze prépare mon ezpoziçion. Vous allez en zuzer. Z'ai modèle.
—Comment, modèle! Vous m'avez dit que vous ne faisiez que le paysage.
—Oui, avant de venir à Paris, mai z'ai zouivi vos conseils. Maintenant, ze fais le nou.
Tout en causant, Cantho m'avait poussé plus que conduit dans le clair-obscur d'un petit couloir. Il ouvrait enfin une porte: un flot de clarté inondait un vaste hall; je m'arrêtai ébloui. Debout sur une table à modèle, une femme nue donnait la pose. De la cambrure des reins frottée de rose aux frisons d'or roux de la nuque, jamais je n'avais encore vu une pareille splendeur. Les bouts des seins crêtés et droits, les talons comme vermillonnés, les ongles des orteils et jusqu'à la fleur ambrée du nombril, tout brillait dans cette créature d'un éclat humide et nacré de coquillage. Comme une lumière émanait de cette chair de pêche et de fleur, et, en vérité, ce modèle inattendu éclairait bien plus l'atelier que la baie du vitrage.
—Mme Cantho, faisait le peintre… M. Ménard… Allons, zoiz z'aimable, Zinah.
La femme tournait vers moi l'insolence d'un joli profil de dogaresse courtisane. Elle n'avait eu ni surprise, ni pudeur; ses narines seules avaient frémi, comme celles d'une pouliche à l'odeur de la poudre. La femme nue me déshabillait froidement d'un œil clair et scrutateur. Deux hommes assis sur un divan s'étaient levés à mon entrée.
—M. Armédo et M. Alfred Léviston. Vous connaizez zans doute zes mezieurs?
En effet, je les connaissais de nom. Armédo est un des plus gros courtiers grecs de Marseille, et Alfred Léviston est le richissime banquier américain de New-York, mais que faisaient-ils dans l'atelier de Cantho?
Les deux hommes s'étaient rassis et avaient repris leurs cigarettes. Cantho m'avait campé debout devant son chevalet. La nudité de sa maîtresse y éclatait en larges taches roses et or, savoureuses comme un beau fruit. Tourmentée comme une flamme, la chevelure était un véritable éclaboussement de terre de Sienne et de jaune de chrome d'un effet fantastique et fou; mais la couleur était admirable. On y reconnaissait tout de suite la palette rutilante et le métier étourdissant de Cantho.
—Eh bien! qu'en dites-vous, çer ami? me demandait le peintre.
—Moi, j'en suis baba!
Je ne trouvais rien autre chose.
—N'est-ce pas, c'est tout à fait déconcertant, soulignait le Grec Armédo. Qui aurait jamais cru que le paysagiste, qu'est Cantho, réussirait ainsi la figure?
—Cantho s'est affirmé un des premiers peintres du nu, renchérissait le Yankee, il a le mouvement de Boldini dans le tumulte de couleurs de Whistler.
Que pouvais-je ajouter après cela! Mme Cantho, descendue de sa table, servait à ces messieurs des sodas. Elle s'était drapée dans un caftan de velours rose turc, qui en faisait la plus capiteuse odalisque des contes du docteur Mardrus. Ses étonnants talons vermillonnés ajoutaient encore à l'illusion: ils couraient, on eût dit, teints de henné sur les rosaces veloutées d'un tapis d'Orient. Une servante assez malpropre venait d'apporter un plateau chargé de verres et de sirops. Zinah, plus indécente encore dans son caftan que dans sa nudité, présidait très sérieuse à la confection des breuvages. Des vues de Venise, des canaux et des rios, où excellait le peintre, et de ses merveilleux ciels de l'Adriatique, il n'était plus question. En véritable artiste, Cantho ne vivait plus et ne respirait plus que pour son étude de nu.
—Z'est zour elle que ze compte pour mon expozicion.
D'ailleurs, il avait presque vendu toutes ses Venise: Armédo lui en avait acheté dix, et Léviston quinze. Il lui en restait à peine une vingtaine.
—Et vous attendez certainement un autre amateur?
—Mais oui, me répondait naïvement le peintre. M. De Lénancourt, le directeur des mines de Cenouilly; za vizite est annonzée pour aujourd'hui. Z'est oun amateur éclairé, m'a-t-on dit.
—Mais comment donc, mon cher! Mes compliments. Lénancourt est un homme de goût. Il a eu les plus jolies femmes de Paris: c'est un juponnier féroce. Aussi, naturellement, est-il collectionneur. L'amour du beau se poursuit en tout. La fortune de Lénancourt lui permet de cultiver l'art dans toutes ses branches; mais je le croyais surtout amateur de bibelots, de vieux Saxe. Vous savez sans doute, mon cher Cantho, ce qu'on est convenu d'appeler objet de Saxe en dialecte parisien.
Et, regardant fixement le peintre dans les yeux:
—Je vois que mes conseils ne sont pas tombés dans l'oreille d'un sourd. Comme vous avez eu raison, mon cher, d'abandonner le paysage pour le nu. Je vous l'avais bien dit: un beau modèle peut conduire à tout et vous avez bien fait de compter sur Madame.
Et, m'étant incliné bien bas devant le caftan rose de Zinah, je prenais congé du couple averti.
Décidément, ce Cantho était né coiffé ou tout au moins réussissait merveilleusement à l'être. Il avait su attirer sur lui attentions, faveurs et protections. On s'occupait de son exposition en haut lieu; des amateurs éclairés, enthousiastes de son talent, commanditèrent le jeune maître et firent pour lui les frais de location des salles de la rue de Sèze. L'inauguration en fut un triomphe. Toute la presse, intéressée par les amateurs éclairés, célébra à l'envie cet événement bien parisien. En huit jours, Zéno Cantho devint célèbre sur le boulevard. Lui seul avait compris et bien traduit Venise; des bons camarades venus avec lui des lointaines lagunes et comme Cantho, amoureux fervents de l'Adriatique, la presse, il est vrai, parla moins. On les cita juste comme les comparses de la pièce et les satellites obligés de cette nouvelle gloire. Une étoile venait enfin de se lever au ciel de l'art…
—Et une comète à son ciel de lit, insinuèrent de mauvais plaisants.
Mais la calomnie ne s'attaque qu'au véritable mérite; dans les milieux d'amateurs éclairés, il n'était bruit que de la beauté, du charme étrange et prenant de la belle Mme Cantho. Toute dévouée à la carrière de son mari, elle en était le modèle et l'inspiratrice, et le vrai talent du peintre ne s'était révélé que du jour où elle avait consenti à poser devant lui…
—Et quelques autres, ajoutait l'incorrigible groupe de médisants.
Enfin, c'était le ménage le plus uni, le plus touchant, et des douairières du Faubourg, gagnées par le catholicisme militant de la jeune femme, nièce, paraît-il, de S. Em. le cardinal Appiani, ex-nonce du pape, la citaient comme exemple aux évaporées modern style de la Rive gauche, la prônaient dans les salons les plus fermés.
Quant à Cantho, il gagnait ce qu'il voulait. Le jeune ménage habitait maintenant un petit hôtel de la rue Fortuny et y recevait tous les mardis soir l'ambassade ottomane et la colonie romaine et la noblesse roumaine aussi.
Citée dans toutes les premières, la jolie Mme Cantho avait le tact exquis de n'y paraître qu'avec un seul rang de perles, les perles tombées des ciels nacrés et flous de son mari. On ne lui connaissait qu'un défaut: une jalousie maladive et féroce pour ce brave Cantho, qui pourtant ne la trompait pas; mais c'était plus fort qu'elle. Son tempérament d'Italienne reprenait le dessus; cette Véronaise ne plaisantait pas avec les infidélités supposées de Cantho. La duchesse de Neurflize, née Champoiseau, eut même un bien joli mot à propos de cette jalousie:
—Cette jolie Mme Cantho, non, ce qu'elle est jalouse de son mari! Cela lui gâte la vie. Songez, elle est même jalouse pour lui.