IL EST ÉTERNEL
Homme divin, au pied de ta croix qui chancelle,
Arbre toujours debout quoique battu du vent,
Je viens, humble inspiré de l’âme universelle,
A l’heure d’un grand soir, t’adorer en rêvant.
Des scribes nous ont dit qu’avant ton Évangile,
Bien avant toi, Bouddha se fit homme étant roi,
Et que ta gloire ainsi comme une autre est fragile,
Et que tu n’es plus rien, si Dieu n’est plus en toi.
Ils ont dit, pour nier tu charité sublime,
Qu’elle prouve la peur des maux qu’on craint pour soi,
Comme si le peureux, penché sur la victime,
Était moins beau, quand il secourt malgré l’effroi.
Ce n’est pas tout : l’horreur mystique sort des tombes
Chaque fois que ton nom retentit sur l’autel ;
Des chrétiens se sont faits vendeurs de tes colombes :
Ils n’ont plus le vrai sens de ton Verbe immortel.
On a fait de ton nom sortir tous les scandales,
Et l’on a vu tes fils, des prêtres et des rois,
Ton sceptre en main, les pieds chaussés dans tes sandales,
Imitant tes bourreaux, reclouer l’Homme en croix.
Eh bien, qu’importe à ceux que ta lumière inonde !
En es-tu moins la vie et l’espoir incarné,
Le vrai Verbe vivant, le vrai salut du monde ?
Seul tu conçus l’amour, seul tu nous l’as donné !
Nul de tes précurseurs n’est vivant dans notre âme,
Pour nous c’est ton nom seul qui signifie amour ;
Dix-neuf siècles déjà se sont transmis ta flamme,
Et chaque heure est ton heure et chaque jour ton jour !
Quelques versets tombés de ta lèvre divine,
Quelques gestes inscrits dans un livre inspiré,
Le drame d’une mort où l’espoir se devine,
Voilà de quoi le monde est encor pénétré.
Par de pauvres chansons qui disent ta légende,
Par des drames naïfs et des acteurs de bois,
Ta parole aux enfants se transmet simple et grande
Et souffle en eux de tous les côtés à la fois.
Certes, nous sommes loin des beautés de ta vie :
L’avarice et la haine occupent nos instants ;
Notre fange a couvert ta trace mal suivie,
Mais ton pur souvenir nous sauve en tous les temps.
C’est un dernier rayon de ta lointaine étoile,
C’est un mot familier qui te répète en nous,
C’est Véronique avec ta face sur son voile,
C’est le Cyrénéen essuyant tes genoux ;
C’est Pilate, lavant ses mains du sang du Juste,
C’est l’amitié de Jean qui n’abandonne pas,
Et nos cœurs sont la Table où ton Verbe s’incruste,
Et ton nom retentit sous chacun de nos pas.
Ta vie est le flambeau dont l’univers s’éclaire.
Sans la simplicité de tes légendes d’or,
Ton cœur n’entrerait pas dans le cœur populaire
Qui sent, lorsque l’esprit ne conçoit pas encor.
L’amour n’est pas un fruit des veilles du génie.
La mère et son enfant se l’expliquent tout bas :
Ta charité, ce n’est qu’une femme infinie
Qui voit des fils partout et ne distingue pas.
C’est ce cœur élargi que tu nous fais comprendre,
C’est l’homme ayant pitié de l’homme faible et nu,
C’est l’âme de chacun se faisant mère tendre
Pour protéger dans tous l’avenir inconnu.
Un seul flambeau qu’on penche en allume cent mille ;
Ton seul cœur généreux suffit au genre humain,
Et ce mot : AIMEZ-VOUS, où tient tout l’Évangile,
Multiplie à jamais tes poissons et ton pain.
Pour que le boiteux marche et que l’aveugle voie,
Tu parlas de tendresse… et le sourd te comprit !
Et les infirmités tressaillirent de joie…
Voilà ton grand miracle : il est tout en esprit.
L’âme humaine, c’était Lazare. Elle était morte.
Tu vins pleurer sur elle. Oh ! comme tu l’aimais !
Et maintenant, toujours plus vivante et plus forte,
Les yeux sur ton amour, elle y marche à jamais.
Elle y marche à travers le crime et la souffrance…
Comme Pierre, elle t’a trahi, mais en t’aimant,
Et le chaos du mal n’est rien qu’une apparence
Où ton verbe caché monte invinciblement.
Deux mille ans ont à peine ouvert le gland du chêne
Qui tiendra sous ton nom l’univers abrité…
Ta victoire sur tous les cœurs n’est pas prochaine,
Mais qu’importe le temps à ton éternité ?
Le monde passera, car il faut que tout meure,
La terre sous nos pieds, le ciel sur notre front ;
Mais par delà la mort ta parole demeure :
Heureux les derniers nés du monde : ils te verront !