XV
Dix-huit mois s'écoulèrent encore, pendant lesquels mademoiselle Ranine passa par tous les degrés difficiles de l'art du chant. Son vieux maître, qui avait fini par se passionner pour cette belle voix, n'épargnait ni son temps ni sa peine pour l'amener à la perfection, et ses conseils, rudes parfois, préservèrent Ariadne de l'orgueil, écueil naturel des talents en germe.
Il ne lui avait fait chanter encore que des exercices, et la jeune fille n'avait jamais demandé autre chose. Un beau matin,—elle était venue seule, car la santé de madame Sékourof, toujours délicate, demandait des soins de plus en plus minutieux,—il lui dit brusquement:
—Pourrais-tu chanter ça?
Il lui présentait l'air d'Alice au premier acte de Robert le Diable.
Ariadne prit le morceau, déchiffra le chant d'un coup d'œil, lut les paroles à voix basse et commença en hésitant; puis sa voix se raffermit, elle oublia le reste du monde, et avec un sentiment profond, une expression extraordinaire, elle acheva:
Fuis les conseils audacieux
Du séducteur qui m'a perdue.
—Où diable as-tu appris à chanter comme ça? s'écria le vieil Italien en se plantant devant elle.
—Où? ici, avec vous? répondit Ariadne abasourdie.
—Ce n'est pas vrai! Je ne t'ai pas appris à chanter l'opéra! C'est toi qui trouves ça toute seule? Mais tu l'avais appris d'avance!
—Je vous jure que non, répliqua vivement la jeune fille un peu blessée de ce soupçon.
Sans répondre, Morini tira d'un cahier un autre morceau, le présenta à son élève, et, se remettant au piano, entama soudainement l'arioso du Prophète, qui a fait verser tant de larmes. Il espérait surprendre sur le visage de son élève quelque mouvement qui indiquât l'habitude de le chanter, car il n'est pas de contralto qui ne se soit essayé dans cet air si simple et si périlleux. Le visage d'Ariadne garda son expression étonnée, et elle manqua son attaque.
—Mais va donc! cria le maître: c'est à toi!
—Il faut que je chante? demanda innocemment Ariadne.
Le maître haussa les épaules.
—Tâche de compter les mesures, cette fois-ci. Vocalise!
Elle obéit, et, à mesure que le sentiment de cette invocation suprême entrait en elle, son beau visage se transfigurait, ses yeux lançaient des flammes, et ses mains qui tenaient le papier tombaient malgré elle, avec les lambeaux de phrases passionnées; puis elle s'anima, son corps aux lignes nobles et pures sembla grandir, et elle acheva tout émue, toute vibrante.
—Recommence! Les paroles! dit le vieux maître presque aussi ému qu'elle. Joue-le!
Elle recommença. Le premier mot: O mon fils! sembla sortir d'une âme désespérée; le second cri, plein d'espoir et de tendresse, jaillit de ses lèvres comme une prière; elle se laissa enlever par le rôle; ses yeux se dilatèrent, elle posa sur le piano le papier pour en suivre des yeux les paroles, et tendit vers le ciel ses bras magnifiques:
«Sois béni!» chanta-t-elle, et des larmes, de vraies larmes inondèrent son visage.
Morini quitta le piano, courut à elle comme pour l'embrasser; mais, saisi de respect, il s'arrêta, prit la main glacée par l'émotion de la jeune cantatrice restée pâle et tremblante, et la baisa comme celle d'une reine.
—Tu es une grande artiste, dit-il; le monde est à toi maintenant. Tu donneras un concert le mois prochain, car je n'ai plus rien à t'apprendre que ce que tu trouverais seule. Tu joues de nature, cela vaut mieux que toutes les leçons.
—C'est arrivé, n'est-ce pas? lui répondit Ariadne.
—Qu'est-ce qui est arrivé?
—Cette mère qui bénit son fils, ce fils qui a aimé sa mère, mieux que son amour? C'est arrivé? C'est si beau!
—Parbleu, si c'est arrivé! répondit Morini transporté, tout est arrivé! Tiens, voilà la partition; lis, travaille, trouve des rôles, lis les pièces, crois que tout est arrivé, sublime naïve! Et tu feras pleurer l'univers, parce que ça sera arrivé!
Revenant à sa prudence, don de l'étude et des années, le professeur se reprit:
—Lis tout, mais pas à la fois; cherche un rôle et travaille-le. Il ne faut pas gâcher son bien, et la vie est longue.
Six semaines après, les affiches annonçaient le premier concert d'Ariadne; mais elle avait pris pour affronter le public un nom de guerre: Ariadne Mellini. Le maître l'avait conseillé, et madame Sékourof l'avait exigé.