XIV
Bien que Nicétas eût son billet pour Bruxelles, à Mons il descendit de wagon, et laissant son train continuer sa route, il en prit un autre qui, quelques minutes après, partait pour Charleroi.
De Paris à la frontière, assis en face de son agent, il avait eu tout le temps de réfléchir et de bâtir un plan qui lui donnerait sa revanche; pour le bien étudier sans rien laisser à l'imprévu, il avait à Creil acheté un Indicateur des chemins de fer étrangers, qu'il avait pu consulter sans que l'agent s'en inquiétât: n'était-il pas tout naturel de se tracer un itinéraire, alors; surtout, qu'on partait aussi à l'improviste?
Le propre de sa nature était de ne pas se laisser abattre et par conséquent de s'acharner contre la chance, quand elle lui était contraire; il n'avait fait que cela toute sa vie, étant un rageur et un vindicatif, non un résigné; il serait ce qu'il avait toujours été.
Aussi bien il avait joué un métier de dupe en voulant se servir de la loi; c'était une arme à laquelle il ne connaissait rien, et qui toujours se tournerait contre lui comme il arrive aux maladroits.
Depuis longtemps l'expérience lui avait appris qu'on ne fait bien ses affaires que soi-même, avec l'outil qu'on a aux mains, celui-là valant toujours mieux que celui qu'on emprunte, par cette seule raison qu'on y est habitué. Son outil à lui, c'était ses poings. Si au lieu de s'en remettre à Caffié et de suivre les sentiers détournés de la chicane que le crocodile lui avait fait prendre, il avait eu simplement recours à ses poings, et s'était jeté bravement dans le droit chemin sans souci de personne ni de rien, les yeux sur son but, brisant tout ce qui l'en écartait, il ne serait pas maintenant dans ce wagon, roulé par ce vieux notaire et ce préfet de police du diable.
Si le jour où il s'était dit que l'héritière de M. de Chambrais pouvait bien être sa fille, il l'avait simplement enlevée et cachée à l'étranger quelque part, tout cela ne serait pas arrivé: au lieu d'avoir à s'adresser à madame d'Unières avec des détours et des ménagements, c'eût été madame d'Unières qui aurait dû s'adresser à lui; et pour ravoir l'enfant il aurait bien fallu qu'elle capitulât.
Eh bien! ce qu'il n'avait pas fait alors, il fallait qu'il le fît maintenant; et avec de la décision et de l'énergie, toutes ses maladresses pouvaient se réparer. Pour cela, il n'avait qu'à prendre Claude. Il n'était plus le pauvre diable sans le sou que deux mois auparavant la Normandie débarquait au Havre: il disposerait de plus de trois cent mille francs qui lui permettraient de soutenir gaillardement la lutte contre la comtesse, le notaire et le préfet de police; au bout, il faudrait bien céder; alors, il imposerait ses conditions et ne rendrait l'enfant que donnant-donnant; elle valait bien deux millions, cette petite.
Mais pour que cette combinaison, à laquelle il avait déjà pensé plus d'une fois, réussît, il ne fallait pas perdre de temps, car le notaire, conseillé par le préfet de police, qui avait deviné qu'un homme qu'on expulse ne reste pas là où on le conduit, voudrait faire mettre Claude à l'abri d'un coup de main, et alors tout serait perdu, les deux millions et le reste, les choses en étaient arrivées à un point où le procès en reconnaissance serait une folie.
Jusqu'à la frontière il n'avait consulté son indicateur que pour trouver des trains de Mons à Charleroi et de Charleroi à Givet, car une surveillance devant être, sans aucun doute, organisée contre lui à la gare du Nord, il n'allait pas être assez naïf pour rentrer à Paris par là; ce serait par celle de l'Est qu'il rentrerait en prenant le train à Givet. Débarrassé de son agent à Quiévrain, il put, sans éveiller de soupçons, étudier la marche des trains de Givet à Paris en passant par Épernay et il vit qu'il pouvait arriver le lendemain avant cinq heures.
Comment admettre qu'on eût pris si vite des précautions pour qu'il ne pût pas aborder Claude? Si on l'attendait, ce ne serait assurément pas aussitôt.
Dans ses précédents voyages à Chambrais, il avait eu le temps de s'informer des habitudes de Claude: il savait qu'elle restait la plus grande partie de la journée chez Dagomer et que c'était de quatre à cinq heures qu'elle venait travailler chez lady Cappadoce; il n'avait donc qu'à se trouver sur son passage à l'aller ou au retour, et à lui donner rendez-vous à la nuit tombante, dans un endroit désert où il l'attendrait avec une voiture. Il faudrait qu'il fût vraiment bien maladroit s'il ne la décidait pas à venir avec lui pour «voir son père»; une fois en route, on ne les rattraperait pas, il saurait l'amadouer. A l'accent avec lequel elle s'était écriée: «Où sont mes parents?» il savait à l'avance qu'avec ces deux mots il la mènerait loin.
Il avait pris un billet direct de Givet à Paris, mais en route il modifia son premier plan pour le perfectionner et mettre toutes les chances de son côté, même celles peu vraisemblables où on le guetterait à la gare de l'Est. A Meaux, il monta dans un train de banlieue, et descendant à Noisy-le-Sec, il prit la Grande-Ceinture jusqu'à Longjumeau.
Là il loua une voiture, un cabriolet, qu'il conduisit lui-même, et choisit un cheval qui lui parut assez bon pour n'être pas ratteint s'il pouvait prendre un peu d'avance. C'eût été naïveté de se montrer dans les rues du village, aussi s'en alla-t-il mettre à l'auberge son cheval à Villemeneu, qui est à deux kilomètres de Chambrais, et vers trois heures et demie, il vint en promeneur flâner dans le chemin que Claude devait suivre pour se rendre chez lady Cappadoce.
Il avait cru qu'elle serait seule, ce qui aurait été naturel chez une fille qu'on laisse courir à travers les blés cueillir l'herbe de ses lapins, mais quand il la vit venir, elle était accompagnée d'une paysanne qu'il reconnut pour la femme du garde; alors, prenant vivement son carnet, il se mit en posture de faire un croquis.
Quand elles passèrent devant lui, madame Dagomer ne parut pas s'inquiéter de le voir là, et Claude, sans tourner la tête de son côté, lui lança un regard significatif: elle l'avait reconnu et se demandait sûrement ce qu'il voulait.
Il attendrait son retour; mais comme il fallait prévoir qu'elle pouvait être encore accompagnée, il prépara un billet qu'il devait trouver moyen de lui remettre: «Soyez ce soir, à la nuit tombante, au Calvaire de la RÉSERVE, vous m'y trouverez, je vous dirai tout.»
Il ne s'était pas trompé: au retour, la femme du garde, fidèle aux prescriptions de madame d'Unières, accompagnait encore Claude; il les laissa venir jusqu'à lui, alors se levant, il aborda madame Dagomer de façon à se placer entre elle et Claude.
—Auriez-vous la complaisance, madame, fit-il en saluant poliment, de me dire, si en suivant ce chemin j'arriverai à la Croix-du-Roi?
C'était de la main gauche étendue qu'il montrait le chemin; de la droite, placée derrière son dos, il agitait doucement son papier: il sentit qu'on le lui tirait des doigts; alors il remercia, et les laissa passer.
Rentré à Villemeneu, il dîna gaîment, puis, à sept heures et demie, il fit atteler et partit grand train comme s'il était pressé; arrivé à la Réserve, il descendit de voiture et attacha son cheval à un arbre; le soleil venait de se coucher, et du ciel empourpré tombait une lumière rose qui promettait une soirée sereine.
Ce qu'on appelle la Réserve est un grand étang long de près d'un kilomètre, et large d'une cinquantaine de mètres creusé pour recevoir les eaux de pluie et de neige qui tombent sur le plateau de Chambrais; recueillies dans des rigoles qui sillonnent les champs et les bois, de ce plateau elles s'emmagasinent là, et par des conduites souterraines, elles vont alimenter les bassins, les cascades, les jets d'eau du parc et des jardins.
D'un côté, l'étang sert de clôture au parc, de l'autre il est longé par une route—celle que Nicétas avait choisie comme lieu de rendez-vous,—à un endroit assez rapproché du pavillon du garde pour que Claude pût y venir facilement, et assez éloigné cependant pour qu'on ne la suivit point du regard. Que de fois, dans ses promenades sentimentales, était-il resté là à rêver à celle qu'il aimait, imaginant les charmes d'un tête à tête avec elle!
Depuis douze ans l'aspect des choses n'avait pas changé, et il les retrouvait, après cette longue absence, comme s'il les avait quittées la veille: c'était le même calme, le même silence, la même douceur, la même végétation foisonnant de roseaux et de plantes aquatiques dans l'étang, le même cadre noble que lui faisaient les grands arbres du parc. Il se rappelait que la dernière fois qu'il y était venu des ouvriers faucardaient ces roseaux et ces plantes, qui, si on les avait laissé pousser librement, n'auraient pas tardé à envahir l'étang et à le transformer en un marais; maintenant ce travail était encore en train, et sur la rive, que longeait la route, retenue à un têtard par une chaîne, il revoyait une toue, que les ouvriers, leur journée finie, avaient attachée là; si ce n'était pas celle dans laquelle il s'était souvent promené, au moins en était-ce une semblable, à fond plat, avec des avirons retenus aux tolets par un anneau de fer.
Le temps s'écoulait, le ciel pâlissait, la verdure des arbres et des buissons s'assombrissait, Claude ne paraissait pas.
Ne la laisserait-on pas sortir seule; si on l'accompagnait au village, on ne pouvait pas l'enfermer, elle devait avoir au moins la liberté d'aller et venir aux abords de la maison.
Pour voir de plus loin, il monta sur les marches du calvaire, mais il ne l'aperçut point: la route, déserte, filait droit entre l'étang et les champs, sans que personne s'y montrât.
L'impatience et l'inquiétude commençaient à le prendre, lorsque de l'autre côté de l'étang, sur la rive herbue du parc, il la vit arriver en courant; mais l'autre côté de l'étang ne faisait pas du tout son affaire; il eut un mouvement de colère; cependant, descendant au bord de l'eau, il agita son mouchoir.
Elle ne tarda pas à se trouver en face de lui, alors mettant ses deux mains autour de sa bouche, elle cria en étouffant sa voix:
—Prenez la toue.
Il n'y avait pas pensé. Vivement il détacha la chaîne enroulée autour du saule, et à coups vigoureux d'avirons il traversa l'étang; bientôt l'avant de la toue toucha la rive.
—Montez, dit-il en se retournant.
—Dites-moi ce que vous avez à me dire, monsieur.
—Ce n'est pas possible ici; il ne faut pas qu'on me voie; montez vite; dans les roseaux nous serons à l'abri.
Si dans la plus grande partie de l'étang les roseaux faucardés laissaient les eaux libres, il en restait une où ils n'avaient pas été encore coupés, et il n'y avait qu'à amener la toue dans leur fourré pour y être caché.
Elle hésitait.
—C'est pour votre bonheur, dit-il, vos parents sont retrouvés.
Elle monta et vint près de lui.
Alors il se mit à ramer, mais au lieu de se diriger vers les roseaux, il vira de bord pour gagner le calvaire.
—Où allez-vous, monsieur?
—Je vous conduis près de votre père.
—Où est-il?
—Vous ne tarderez pas à le voir.
—Monsieur, je ne veux pas, s'écria-telle effrayée; si vous ne me débarquez pas, j'appelle.
—Je vais vous débarquer de l'autre côté.
—Non, ici, tout de suite.
Il rama plus fort.
—Monsieur, je crie.
Et de fait elle se mit à appeler au secours; mais qui pouvait l'entendre? la route était déserte.
—Au secours, à moi, à moi...
—Ne criez pas, mon enfant, vous allez voir votre père.
A ce moment, un homme sortant d'une allée se montra sur la rive du parc; il accourait en boitant.
Claude et Nicétas l'aperçurent en même temps.
—Papa Dagomer, cria Claude, à moi, on m'emporte.
—Arrêtez, cria le garde.
Mais encore quelques coups d'aviron, et la toue atteignait la route, il ne pouvait pas traverser l'étang à la nage.
—A moi, à moi, continuait de crier Claude avec plus de force depuis qu'elle espérait être secourue.
—Arrêtez, cria Dagomer ou je tire.
Nicétas rama plus fort; ce ne serait pas la première fois qu'il sortirait sain et sauf d'une fusillade.
—Claude, couche-toi, cria Dagomer qui avait abaissé son petit fusil.
Elle se laissa tomber au fond de la toue; une détonation retentit, en même temps elle sentit rouler sur elle un corps qui l'écrasait.