V
Depuis son mariage, Ghislaine avait plus d'une fois rencontré Soupert, ou plus justement, traversant en voiture Palaiseau et les villages environnants, elle l'avait vu devant la porte d'un marchand de vin, attablé avec des amis de hasard, mais jamais ils n'avaient échangé une parole.
Quand il apercevait la voiture de la comtesse, il saluait avec ses grandes manières d'autrefois, Ghislaine s'inclinait et c'était tout.
Elle qui était l'affabilité même avec tout le monde n'avait jamais fait arrêter sa voiture quand elle l'avait rencontré seul sur la route, et dans son salut se montrait une réserve qui aurait tenu Soupert à distance s'il avait eu la pensée de s'imposer.
Pourquoi cette réserve avec lui? Plus d'une fois il se l'était demandé, ne pouvant pas deviner le sentiment de gêne et même de honte qu'il inspirait à son ancienne élève; mais pour ne pas trouver de réponse à cette question, il n'en gardait pas moins un bon souvenir à cette ancienne élève, dont il parlait toujours avec plaisir.
—Je lui ai donné des leçons, à la comtesse d'Unières, quand elle était princesse de Chambrais, et vraiment elle était douée pour la musique. Quand ces leçons m'ont ennuyé, je me suis fait remplacer par un garçon qui était bien l'original le plus curieux que j'aie jamais connu.
Et quand il se trouvait avec des gens en état de s'intéresser à l'histoire de cet original, il la leur racontait avec force détails sur le portrait du grand seigneur russe:
—Celui-là aussi était doué, il serait devenu un artiste de talent s'il avait vécu; mais j'ai tout lieu de croire que le pauvre garçon est mort en Amérique où il avait été donner des concerts; depuis dix ans, personne n'a entendu parler de lui.
Et là-dessus, après boire, Soupert philosophait volontiers. Quel contraste réconfortant (pour lui) entre son existence et celle de ce garçon! Né chétif, il avait atteint ses soixante-dix ans, dans toute la force de l'intelligence et du talent, ne reculant pas plus devant une journée de travail que devant une bonne bouteille, tandis que ce garçon, que la nature semblait avoir créé pour vivre cent ans, avait été se faire tuer en Amérique dans la fleur de la jeunesse; et voilà où se montrait la morale de la vie. Lui, Soupert, n'avait jamais eu que l'art pour but; Nicétas avait voulu gagner de l'argent et l'argent est la perte de tout, aussi, lui, l'avait-il toujours traité avec le plus parfait mépris. Quand il en avait, il achetait une caisse et le mettait dedans pour l'y prendre chaque fois qu'il en avait besoin; quand la caisse était vide, il la vendait et attendait qu'un hasard ou une bonne occasion lui permît d'en acheter une autre. Cette philosophie, il l'avait enseignée à Nicétas, mais celui-ci n'avait pas profité de cette leçon, et il était mort; c'était dommage. Et Soupert, qui n'avait jamais regretté personne, donnait parfois un souvenir attristé à ce garçon.
—Pauvre Nicétas!
Un soir qu'il était attablé tout seul dans sa salle à manger devant un grog à l'eau-de-vie, regardant, tout en buvant à petits coups, le soleil qui se couchait derrière Saint-Cyr, en lui envoyant par la fenêtre ouverte ses rayons obliques qui illuminaient la salle, une ombre s'arrêta sur la route devant cette fenêtre. C'était celle d'un homme de grande taille au visage brun rasé, gras d'une mauvaise graisse bouille, la physionomie fatiguée, ravagée, le vêtement assez usé et plus encore désordonné: pantalon noir, gilet de coutil, veston jaunâtre, cravate en foulard bleu, chapeau-melon.
—Bonsoir, maëstro.
Soupert n'était certes pas fier, surtout au cabaret, où il acceptait toutes les familiarités pour ne pas boire seul, mais chez lui il se souvenait de ce qu'il avait été et retrouvait un peu de dignité. Cette façon de le saluer, avec des manières amicales chez quelqu'un qu'il ne connaissait pas, le fâcha:
—Bonsoir, dit-il sèchement.
—Vous ne me reconnaissez pas?
—Je vous connais donc?
—Un peu.
—Alors pardonnez-moi.
Quittant sa chaise, du fond de la pièce, Soupert vint à la fenêtre.
Mais ce fut en vain qu'il examina cette ancienne connaissance en évoquant ses souvenirs: ce grand corps fatigué et cette physionomie dure ne lui disaient rien.
—Et où nous sommes-nous donc connus? demanda-t-il.
—Ici.
De nouveau il l'examina.
—Parlez un peu, dit-il, la tête, le corps, les manières changent, la voix est plus fidèle.
—Ne cherchez pas parmi les gens de ce pays, vous n'auriez pas chance de trouver.
—Est-ce possible! s'écria Soupert, dont les oreilles valaient mieux que les yeux.
—Il faut le croire.
—Le bambino!
—Lui-même.
—Tu n'es donc pas mort?
—Vous voyez.
—Au moins tu as diablement changé.
—Il paraît.
—Allons, allons, enjambe la fenêtre.
En même temps, il lui tendit les deux mains pour l'aider.
—Voilà une agréable surprise; heureux de te voir, mon cher garçon, et de te serrer la main, car tu n'es pas une ombre.
—Mais non.
—Prends une chaise, tu vas boire un grog.
Comme il s'occupait à remplir les verres, Nicétas lui arrêta la main:
—Pas d'eau, je vous prie.
Soupert se conforma à cette demande, mais se renversant, il l'examina de nouveau:
—Sais-tu à quoi je pense? dit-il tout à coup en mettant ses deux coudes sur la table. A une certaine soirée qui remonte loin, une douzaine d'années au moins où tu es venu comme aujourd'hui frapper à cette fenêtre; il était plus tard seulement, mais la saison était la même, le temps beau et chaud, comme il l'est; tu avais marché dans la nuit puisque tu arrivais de Chambrais, et pourtant tu ne pouvais te décider à boire ton grog. T'en souviens-tu?
—Oui, et je me souviens aussi de vos paroles en me montrant votre verre: «Voilà le vrai ami, tandis que l'amour, les femmes, la gloire, illusion et folie!»
—Et la vie t'a montré que j'avais raison?
—Que trop.
—Alors, tout n'a pas été rose pour toi, mon pauvre bambino, depuis que tu es quitté la France?
—Pas précisément, mais vous savez que je n'ai pas été voué au rose à ma naissance.
Disant cela, il se versa un demi-verre d'eau-de-vie et le vida d'un trait.
—Il y a longtemps que tu es de retour à Paris?
—Quelques jours.
—C'est gentil à toi, d'être venu me voir tout de suite.
—Vous êtes, cher maëstro, le seul homme en ce pays auprès de qui j'aie trouvé de la sympathie, le seul qui m'ait montré de l'intérêt sans rien attendre en retour, et comme je n'ai jamais été gâté sous ce rapport, ma première pensée a été pour vous.
Soupert lui tendit la main, touché ou tout au moins flatté de ce souvenir.
—Et le violon? demanda-t-il:
—Il y a longtemps que j'ai renoncé au violon.
—Avec ton talent!
—Le talent! Ah! maëstro, en voilà une illusion et une duperie. On croit au talent à quinze ans, à celui qu'on aura; mais à vingt-cinq, on voit celui qui vous manque et l'on est dégoûté de soi. C'est ce qui m'est arrivé. De plus, j'ai compris qu'en ce monde c'était duperie de travailler soi-même au lieu de faire travailler les autres, et j'ai vendu mon violon tout simplement à un plus naïf que moi.
—Les journaux parlaient de tes succès là-bas.
—Les réclames me coûtaient plus qu'elles ne me rapportaient: l'affaire était mauvaise.
—Et alors?
—J'ai essayé un peu de tout. Dans le Colorado j'ai travaillé aux mines et j'ai gagné une forte somme que le jeu m'a prise. Dans le Texas, j'ai fait de la culture et n'ai pas réussi. J'ai été agent d'émigration pour les Chinois vivants et de réexportation pour les Chinois morts. J'ai été officier au service du Pérou. En Colombie, je me suis un peu marié, mais si peu que j'espère que ma femme aura pu prendre un nouveau mari. A la Nouvelle-Orléans, j'ai été directeur de théâtre, et ç'a été mon beau temps: ayant des comédiens, des musiciens à diriger, je leur ai fait payer ce que j'avais souffert dans ma jeunesse. J'ai été journaliste à Baton-Rouge, mormon à Lake-City, maître-d'hôtel à San-Francisco, photographe au Canada; et voilà. J'en oublie; pourtant, c'est assez pour que vous voyiez qu'il m'a fallu faire le coup de poing contre la destinée. Je n'ai pas eu le dessus, mais le dernier mot n'est pas dit. Paris est un bon terrain pour la lutte.
—Et que veux-tu faire?
—Tout; ma vie cahotée a eu cela de bon au moins de me donner des aptitudes diverses en me débarrassant d'un tas de préjugés gênants.
—Et le levier?
—Il est là.
Disant cela, il se frappa le front.
—Il vaudrait mieux qu'il fût là, répondit Soupert en mettant la main sur sa poche.
—Je ne dis pas non, mais j'avoue qu'il n'y est pas.
Il y eut un moment de silence.
—Je regrette de ne pouvoir pas t'aider, dit enfin Soupert, mais tu sais que la fortune et moi nous sommes brouillés depuis pas mal de temps. Pourtant, le jour où tu manqueras d'une pièce de cent sous, viens la chercher; s'il y en a une à la maison, elle sera pour toi.
Il se leva et, ouvrant un placard, il en tira une boîte en bois blanc dans laquelle sonnèrent trois ou quatre pièces de cinq francs; depuis quelques mois il avait vendu son dernier coffre-fort devenu inutile, et c'était cette petite boîte, trop grande encore, qui lui en tenait lieu.
—Partageons, dit-il.
Tout compte fait, il y avait vingt francs et trois ou quatre pièces de monnaie: Nicétas prit douze francs.
—Je vous rendrai ça, dit-il, sans un mot de remerciement.
—Quand tu voudras, quand tu pourras.
Soupert n'entendait pas laisser la conversation sur ce sujet.
—Quand je pense, dit-il, que, dans cette soirée dont nous évoquions le souvenir tout à l'heure, nous avons discuté la question de savoir si tu avais bien ou mal manoeuvré pour forcer mademoiselle de Chambrais à t'épouser!
—Mal, aussi bêtement que possible.
—Je crois me rappeler que ça m'avait produit cet effet alors: tu lui avais fait une déclaration un peu brutale! n'est ce pas, et elle t'avait flanqué à la porte?
—Précisément.
—Elle s'est mariée depuis; elle a épousé le comte d'Unières; ils s'adorent.
—J'ai vu ça dans les journaux; c'était la période, précisément, il y a dix ans, où je rédigeais un journal français à Baton-Rouge. Qu'est-ce que c'est que ce comte d'Unières? Un imbécile, n'est-ce pas?
Il haussa les épaules.
—Mais pas du tout. Pourquoi diable veux-tu que ce soit un imbécile? C'est, au contraire, un homme fort intelligent, un des meilleurs orateurs de la Chambre, et, ce qui vaut mieux, un excellent homme, bon, généreux, digne de sa femme.
—Avec la fortune de sa femme, ça lui est facile, il me semble; la générosité des riches me fait rire.
—Elle a été diminuée, la fortune de sa femme.
—Il a fait de mauvaises spéculations?
—M. d'Unières ne spécule pas. Mais le comte de Chambrais, tu sais, l'oncle de la princesse, ce vieux beau et aimable, est mort, et il a laissé toute sa fortune à un enfant naturel, une petite fille dont la naissance est mystérieuse, mais qu'on croit être sa fille. Ce qu'il y a de certain, c'est que du vivant de M. de Chambrais, cette petite....
—Quel âge a-t-elle?
—Une douzaine d'années, onze ans peut-être. Je te disais que du vivant de M. de Chambrais elle était élevée chez un garde du château; et depuis la mort du comte, c'est madame d'Unières qui la surveille. Par là, tu peux voir que les d'Unières sont bien les braves gens dont je parlais, puisqu'ils n'en veulent point à cette petite qui leur enlève une belle fortune.