V

D'ordinaire M. de Chambrais était abondant dans ses discours quand il connaissait le pays où ils se promenaient, mais bien qu'il fût déjà venu à Marken dans un précédent voyage, ils parcoururent l'île sans une de ces longues explications auxquelles il se plaisait.

Ils marchaient lentement sur les étroites levées de terre qui coupent ce sol plat que souvent la mer recouvre, et quand ils arrivaient à un groupe de maisons, toutes de la même forme, ne variant entre elles que par la couleur crue bleue, verte ou noire dont elles étaient peintes, ils s'arrêtaient un moment.

Le retour sur la terre ferme et celui en bateau à vapeur à Amsterdam furent aussi silencieux. De temps en temps seulement, M. de Chambrais prononçait quelques mots insignifiants, et encore était-ce plutôt pour parler que pour dire quelque chose; puis il retournait aussitôt à ses réflexions.

Il n'y avait plus d'illusions à opposer à l'évidence ce mal de mer survenant sans raisons, et l'aveu des nausées du matin n'étaient que trop significatifs, alors surtout qu'ils s'ajoutaient aux symptômes déjà observés: les changements dans la physionomie, les troubles d'estomac, les dégoûts pour certains aliments,—c'était bien une grossesse.

Cette conclusion, qui déjà tant de fois s'était présentée à son esprit, ne pouvait plus être repoussée; les signes étaient désormais certains et maintenant ils allaient s'accentuer; les probabilités qu'il n'avait envisagées que pour les rejeter aussitôt étaient devenues la réalité.

—Une Chambrais!

Et bien qu'il eût combiné et arrangé longuement ce qu'il aurait à faire dans ce cas, il restait paralysé ce n'était plus dans un délai plus ou moins reculé, c'était tout de suite qu'il fallait s'expliquer avec Ghislaine.

Depuis leur arrivée à Amsterdam, ils avaient l'habitude d'employer leur soirée à une promenade dans les environs de la ville ou au Jardin zoologique, lorsqu'on y donnait un concert; il aimait à s'asseoir à une table dans ce jardin, tout plein de gens qui s'amusaient, et il prenait plaisir à jouir de l'effet que produisait Ghislaine, dont les cheveux noirs, le teint ambré, la finesse et la sveltesse contrastaient avec la beauté pâle et plantureuse des femmes et des jeunes filles du pays qui occupaient les tables voisines.

Quand, après le dîner, il entra chez elle, croyant la trouver prête à sortir, elle ne l'était point.

—Es-tu plus souffrante? demanda-t-il surpris.

—Souffrante, non; mais si troublée, si angoissée, qu'avant de sortir je vous prie de me donner quelques instants.

—Tu as quelque chose à me demander?

Elle baissa la voix:

—Pourquoi, tantôt, sur la digue de Marken, avez-vous insisté afin de savoir si j'avais mal au coeur tous les matins?

—Ah! tu as remarqué que j'insistais.

—Avec inquiétude, et cette insistance rapprochée des questions que vous m'adressez à chaque instant sur ma santé est la preuve que vous craignez quelque chose de grave. Ce quelque chose, devez-vous me le dire, au contraire devez-vous me le cacher? C'est ce que mon angoisse me pousse à vous demander.

Avant qu'il pût répondre, elle continua:

—A chaque instant, je sens votre sollicitude et vos prévenances pour adoucir les douleurs de ma situation, et si, depuis notre départ de Paris, j'ai pu me laisser distraire au lieu de rester toujours absorbée dans la même pensée, c'est à cette sollicitude, à votre tendresse que je le dois; mais enfin vous ne pouvez pas faire que ce qui est ne soit pas. Peut-être ce que je vous demande me l'avez-vous déjà dit, quand vous m'avez expliqué qu'il se pourrait que nous fussions empêchés de revenir à Chambrais avant plusieurs mois, et qu'alors nous irions à l'étranger, où nous attendrions. Mais j'étais à ce moment si bouleversée, si peu en état d'entendre et de comprendre, que je ne sais quel sens attacher à ces paroles qui ne sont peut-être pas les vôtres précisément.

—Au moins est-ce leur sens.

—Pardonnez-moi de vous questionner. Sans doute, je devrais attendre; mais à bout d'anxiété, j'imagine que la vérité, si cruelle qu'elle soit, ne peut pas être pire que le doute; sans savoir rien, j'imagine tout, et ce tout me jette dans l'affolement: je vous assure qu'il y a des heures où je me demande si j'ai ma tête.

—Tu as raison, il faut s'expliquer, et je l'aurais fait déjà, n'était la difficulté, avec une chaste fille comme toi, de prononcer certaines paroles.

Elle lui prit la main et l'embrassant:

—Sûre de votre appui et de votre affection, je suis peut-être plus forte que vous ne pensez.

—Ce n'était pas de toi que je doutais, c'était de moi; tu me montres ce que je dois faire, comme une brave que tu es.

—Plus désespérée que brave, hélas! Mais c'est peut-être dans le désespoir qu'on prend quelquefois le courage.

Ils restèrent quelques instants sans parler; Ghislaine debout appuyée contre une console, M. de Chambrais marchant dans la chambre et s'arrêtant devant l'une des fenêtres ouvertes, comme s'il regardait ce qui se passait sur l'Amstel, dont les rives droites, encaissées de quais, formaient perspective pour l'hôtel, mais en réalité regardant en lui-même et cherchant comment aborder cet entretien, ce qu'il devait dire pour n'en pas trop dire.

—Tu ne t'es pas trompée en pensant que mes questions sur ta santé visaient plus loin que l'heure présente, et que leur intérêt n'était pas seulement immédiat: elles avaient pour but de tâcher d'apprendre si les craintes dont je t'ai parlé et que tu viens de rappeler ne menaçaient pas de se réaliser.

—Et elles se réalisent? demanda-t-elle anxieusement.

Il inclina la tête d'un signe affirmatif.

—Elles paraissent se réaliser.

Comme elle attachait sur lui ses yeux éperdus, il baissa les siens:

—Fais appel à tout ton courage, ma mignonne, et pardonne-moi de te parler un langage que j'aurais voulu épargner à ta pureté... nous avons à craindre une grossesse.

Elle ne répondit rien; mais comme il avait détourné la tête pour ne pas ajouter à sa honte en la regardant, il entendit qu'elle était agitée par un tremblement qui secouait la console sur laquelle elle était appuyée.

—Je ne dis pas qu'elle soit certaine, continuait-il avec plus de liberté, car maintenant le mot terrible était lâché, mais enfin tu dois t'habituer à l'idée qu'elle est possible... et même probable si nous ajoutons foi aux symptômes qui, depuis quelque temps, se sont manifestés dans ton état; pour être fixés, nous devrions sans douter consulter un médecin....

—Oh!

—....Mais je ne vois pas qu'il soit utile de t'imposer cette nouvelle épreuve puisque le temps nous fixera lui-même; nous n'avons qu'à attendre en prenant nos précautions.

Il releva les yeux. Elle était décolorée, chancelante, et de ses doigts crispés elle se retenait au marbre de la console; il la prit dans ses bras et la fit asseoir, gardant une de ses mains dans les siennes.

—Si grand que soit notre malheur, dit-il vivement, il ne nous trouve pas désarmés. Tu n'es pas une pauvre fille écrasée par le poids de sa faute et abandonnée. De faute tu n'en as pas commise, et c'est une grande force de pouvoir s'appuyer sur sa conscience. Abandonnée tu ne l'es pas, puisque tu peux t'appuyer sur ma tendresse. Nous pouvons donc résister. Je vais t'expliquer comment. Le jour où tu m'as raconté... ce qui s'est passé, je t'ai dit que peut-être nous serions empêchés de revenir à Chambrais avant plusieurs mois, pendant lesquels nous irions à l'étranger; quelque part où nous ne serions pas connus. Je ne pouvais pas, je n'osais pas à ce moment, m'expliquer plus clairement; mais ces ménagements de paroles ne sont plus possibles aujourd'hui. C'est pour cacher cette grossesse qne nous irons à l'étranger, et ce sera pour cacher aussi la naissance de l'enfant, dont, tu le comprends bien, n'est-ce pas, tu ne peux pas être la mère.

Au long regard troublé qu'elle attacha sur lui, il sentit qu'elle ne le comprenait pas, comme il l'avait cru.

—Tu admets, n'est-ce pas, reprit-il, que je connais le monde et la vie, et que, dans les circonstances où nous nous trouvons, je dois savoir ce qu'il convient de faire?

—Oh! sans doute.

—Eh bien! la vérité est que du jour où tu m'as appelé à ton secours, j'ai attendu le coup qui maintenant s'abat sur nous et me suis préparé à le recevoir; il ne me prend donc pas à l'improviste, et ce que je te dis est réfléchi: tu peux avoir confiance.

—Ce n'est pas le doute qui cause ma surprise, c'est l'ignorance: vous dites que cet enfant dont je serai mère ne peut m'avoir pour mère, c'est là ce que je ne comprends pas.

—Tu vas comprendre. Le jour où tu seras assez maîtresse de ta volonté pour ne pas laisser ta physionomie te trahir, nous quitterons la Hollande et nous rentrerons à Chambrais. Le plus tôt sera le mieux; mais je ne peux pas te fixer de date. Quand tu te croiras assez forte, tu me le diras, et nous partirons. Nous ne resterons que peu de temps à Chambrais; car il importe que nous soyons loin de Paris quand d'Unières y reviendra...

Un mouvement échappa à Ghislaine, mais M. de Chambrais continua comme s'il ne l'avait pas remarqué:

—Le prétexte de ce nouveau voyage sera un goût vif pour l'étude de la peinture qui t'aura pris en Flandre et en Hollande; un besoin de comparer les maîtres de ces pays avec les maîtres italiens. Ce prétexte sera une raison suffisante pour lady Cappadoce, pour nos parents et pour le monde. Nous partirons donc pour l'Italie. Mais comme en cette saison la chaleur serait dangereuse pour toi à Venise, à Florence, à Rome, nous ferons un séjour en Suisse d'abord, puis au bord du lac Majeur ou du lac de Côme, là où tu te trouveras le mieux; quand l'été se calmera, nous descendrons vers le sud, Milan, Venise, Bologne, Ravenne, Florence, Pise, les petites villes de la Toscane, Rome et Naples. Je pense que ces étapes seront bonnes pour ton esprit qu'elles occuperont et distrairont, mais alors même qu'elles amèneraient parfois un peu de fatigue et d'ennui, elles devraient avoir lieu quand même, afin que tu puisses en parler à ton retour; c'est une sorte d'alibi que nous nous créons. Quand nous arriverons à Naples, il sera temps que nous ne nous exposions pas à être rencontrés par des personnes de connaissance. Alors nous partirons pour la Sicile où nous passerons les derniers mois de la grossesse dans un village perdu aux environs de Palerme, à l'abri des indiscrets, et assez près de la ville cependant pour avoir à notre disposition un bon médecin; ce sera ce médecin qui fera la déclaration de l'enfant comme né de père et mère inconnus; après quelque temps de repos nous reviendrons à Chambrais.

—Et lui?

—Qui?

—L'enfant, murmura-t-elle.

—Il restera chez la nourrice que nous lui aurons trouvée.

—Mais c'est l'abandonner!

—Peux-tu, toi, princesse de Chambrais, élever un enfant naturel; peux-tu rentrer en France en l'ayant à tes côtés? Je comprends ton cri: «C'est l'abandonner!» Mais il y a un autre abandon auquel nous devons penser, c'est celui de ton honneur, celui de l'honneur de notre nom. S'il était possible que tu fusses la mère de cet enfant, toutes les précautions que nous prenons, toutes les combinaisons que j'arrange seraient inutiles; nous resterions simplement en France, et simplement nous confesserions la vérité, en livrant le misérable à la justice. Pour être élevé par une nourrice, une bonne nourrice, un enfant n'est pas perdu.

—Et après?

—Quand il aura atteint un certain âge, il viendra en France et je surveillerai son éducation. Enfin, plus tard, je l'aiderai à entrer dans la vie et lui laisserai par testament, ce qui me reste de fortune, car il sera ton fils, c'est-à-dire mon petit neveu, et je ferai pour lui ce que tu ne pourrais pas faire toi-même. Peut-être dira-t-on, peut-être croira-t-il qu'il est mon fils; mais cela sera sans importance je peux, moi, avoir un enfant naturel. Tu vois que j'ai tout prévu, ou à peu près.