IV
Dans tout ce qu'il avait dit, elle avait été frappée d'un mot prononcé de façon, au moins lui semblait-il ainsi, à s'imposer à l'attention; c'était celui qui se rapportait aux avantages résultant pour lui de la reconnaissance de Claude. Si ces avantages n'avaient pas existé, il n'aurait donc pas pensé à cette reconnaissance, et il n'eût jamais réclamé sa paternité si sa fille n'avait pas été l'héritière de M. de Chambrais.
Donc, il était homme d'argent et il n'y avait à cela rien que de naturel dans la misère qui paraissait être la sienne; c'était par besoin d'argent qu'il poursuivait cette reconnaissance d'un enfant, dont il ne s'était jamais préoccupé; par besoin d'argent qu'il cherchait à exploiter sa paternité; enfin, par besoin d'argent aussi qu'il menaçait:
—Prenez l'enfant ou je la reconnais.
Si, comme tout l'indiquait, il ne tenait nullement à ce que Claude sortît d'un milieu indigne d'elle, ses menaces n'avaient donc d'autre objet que de se faire payer la non reconnaissance de l'enfant.
Arrivée à ce point, Ghislaine respira; jusque-là elle avait eu le coeur serré par l'angoisse comme si sa fille était en danger de mort, sans qu'elle pût rien pour la secourir et la sauver; mais maintenant il semblait qu'elle avait le moyen de lui venir en aide et de la défendre: c'était une lutte dans laquelle elle ne restait pas désarmée.
Cette espérance la releva, et bien qu'elle ne pût pas prévoir ce que serait cette lutte avec un pareil homme, elle se calma un peu: le danger n'était pas immédiat; elle avait un certain temps devant elle pour aviser, pour chercher.
Quand le comte rentra, elle était assez maîtresse de sa volonté pour l'accueillir comme à l'ordinaire et le questionner.
—Comment avait-il parlé?
Il lui raconta la séance et elle l'écouta sans donner des signes trop manifestes de distraction ou de préoccupation; comme il disait qu'il serait sans doute obligé de reprendre la parole le lendemain, elle manifesta le désir de l'accompagner.
—Te sens-tu en état de venir demain à Paris?
—Oh! certainement.
—Alors tu es tout à fait bien?
—Tout à fait.
—Tant pis.
—Comment tant pis?
Il la prit dans ses bras et l'embrassa doucement:
—Une idée qui m'est venue pendant mon voyage au lieu de penser à mon discours, j'étais avec toi et me disais que ce malaise pourrait être un indice heureux.
—Pauvre ami! murmura-t-elle tristement.
—Pourquoi non? Nous est-il donc interdit d'espérer! Tu as trente ans, j'en ai trente-sept. Ce n'est pas la première fois qu'en te voyant indisposée je me suis réjoui. Sais-tu que j'ai étudié les signes caractéristiques de la grossesse, signes rationnels et signes sensibles, signes incertains, probables, certains, et que sur ce sujet j'en sais peut être autant que bien des médecins? Enfin ce malaise n'a pas persisté.
—Pas du tout; et je suis sûre que rien ne m'empêchera d'aller demain à Paris; je profiterai de ce voyage pour faire quelques courses indispensables. Quand dois-tu parler?
—Si je parle, ce sera au commencement de la séance.
—Eh bien! après ton discours, je quitterai la Chambre, de manière à ne pas te faire attendre pour revenir ici.
Les choses s'arrangèrent ainsi, elle assista à la première partie de la séance, puis, quand le comte eut parlé, elle quitta la tribune et revint rue Monsieur.
Par son contrat de mariage, il avait été stipulé qu'elle toucherait une pension pour ses besoins personnels; mais dans l'étroite intimité où elle vivait avec son mari, jamais cette clause n'avait été observée: tout entre eux se partageait en commun; ne faisant qu'un de coeur et d'esprit, ils n'avaient qu'une fortune, qu'ils employaient selon leurs besoins, se consultant le plus souvent avant d'engager une dépense, ou, s'ils n'avaient pas le temps, s'en rendant compte après qu'elle était faite.
Dans ces conditions, elle ne pouvait donc pas prendre une somme un peu importante sans en parler à son mari; aussi n'était-ce point de cette façon qu'elle espérait se procurer l'argent nécessaire au rachat de Claude.
Ce n'était point seulement dans leur château et leur hôtel que les princes de Chambrais avaient toujours pieusement conservé ce qu'ils avaient reçu de leurs pères; pour les meubles, pour les bijoux, il en avait été de même, la mode n'avait jamais eu prise sur eux: on faisait disparaître dans une pièce reculée, où l'on serrait dans des armoires ce qui était par trop antiquaille sans être ancien, mais on ne s'en débarrassait point: les greniers étaient bondés de meubles rococo, et il y avait des placards remplis de porcelaines ridicules appartenant au style Louis-Philippe.
C'est ainsi que Ghislaine possédait quelques bijoux de prix par la valeur de leurs pierres, mais que leurs montures rendaient immettables: jamais elle ne les avait portés. Placés dans des écrins, ils étaient conservés dans un coffre que, depuis leur mariage, son mari n'avait pas ouvert: ils étaient là, cela suffisait, ils faisaient partie des joyaux de la famille, et comme il avait une parfaite indifférence pour les pierreries, il ne s'en inquiétait pas autrement; ce ne serait pas lui assurément qui lui demanderait de mettre jamais telle ou telle parure, puisqu'il ne les connaissait même pas.
Obligée de trouver instantanément une forte somme, c'était sur la vente de quelques-uns de ces bijoux qu'elle comptait.
C'était là une cruelle extrémité, et à la pensée d'entrer dans un magasin, elle, la comtesse d'Unières, pour vendre des pierres précieuses, le rouge lui montait aux joues; mais elle n'avait pas le choix des moyens, et coûte que coûte, il fallait qu'elle prît le seul qu'elle trouvait, sans se laisser arrêter par la honte et par la peur des commentaires qu'elle allait provoquer.
Rentrée chez elle, elle ouvrit le coffret où étaient serrés ces bijoux, et elle chercha ceux qu'elle pouvait prendre, c'est-à-dire ceux qui, par leurs pierreries, avaient une valeur marchande; elle s'arrêta à une broche en rubis et en diamants, à un noeud avec deux glands et à un bouquet de corsage. Combien tout cela valait-il? Elle n'en savait trop rien. Une assez grosse somme, croyait-elle, mais sans pouvoir la préciser. Alors, de peur que ce qu'elle en obtiendrait fût au-dessous de ce qu'elle voulait, elle y ajouta une boucle de ceinture.
Puis, tassant le tout dans un journal, de manière à n'avoir pas à porter un trop gros paquet, ce qui eût provoqué l'attention, elle remonta en voiture et se fit conduire chez Marche et Chabert, les grands bijoutiers de la rue de la Paix, à qui elle avait plus d'une fois acheté des bijoux pour cadeaux, et qui devaient, croyait-elle, l'accueillir convenablement. Sans doute elle eût préféré s'adresser à des marchands qui ne l'eussent pas connue; mais, à ces marchands, elle aurait dû donner son nom pour qu'on la payât, et dans ces conditions mieux valait encore avoir affaire à Marche et Chabert, qui avaient une réputation d'honnêteté.
Quand sa voiture s'arrêta devant le magasin, un commis, qui avait reconnu la livrée, se hâta de venir au-devant d'elle, tandis qu'un autre prenait des mains du valet de pied le paquet de bijoux.
Elle demanda à parler à l'un des maîtres de la maison, et presque aussitôt M. Chabert arriva, souriant et respectueux, empressé de se mettre à la disposition de sa noble cliente; comme c'était en particulier qu'elle désirait l'entretenir, il la fit passer dans son cabinet dont il referma la porte; alors elle exposa franchement sa demande.
Ayant besoin d'une certaine somme pour un emploi secret, elle désirait vendre des pierreries qui ne lui servaient à rien.
Le bijoutier examina ces pierreries et déclara qu'il était prêt à les acheter.
—Faudra-t-il les remplacer par des pierres fausses? demanda-t-il.
—Non.
—Vous avez bien raison, les montures n'ont aucune valeur; elles sont d'un autre âge.
—C'est ce qui me décide à m'en débarrasser.
—Quand on possède des diamants et un collier de perles comme madame la comtesse, on est en droit de se montrer difficile en fait de bijoux.
Il était trop parisien pour ne pas comprendre qu'une femme comme la comtesse d'Unières ne se résigne à une pareille démarche que sous le coup d'un impérieux besoin d'argent, aussi, comme il fallait un certain temps pour peser ces pierres et les estimer, proposa-t-il à Ghislaine de lui verser immédiatement cinquante mille francs; plus tard il compléterait la somme; puis, réfléchissant qu'une grosse liasse de billets pourrait l'embarrasser, il lui offrit un chèque sur la banque.
L'affaire ainsi arrangée, il n'ajouta qu'un mot:
—Quel jour devrai-je me rendre chez madame la comtesse?
—Je viendrai.