III
L'âge fixé par Ghislaine elle-même pour mettre Claude au couvent était passé depuis plus d'un an, et cependant l'enfant était encore chez les Dagomer.
Vers dix ans, Claude, qui, si elle n'avait point l'assiduité et l'application au travail qu'exigeait lady Cappadoce, était cependant vive d'intelligence, alerte d'esprit, gaie d'humeur, avait tout à coup changé; il avait semblé que cette intelligence et cet esprit s'alourdissaient, l'attention manquait, même pour ce qu'elle aimait; en même temps un arrêt dans le développement physique se produisait, elle devenait grêle et pâlissait, elle mangeait mal.
Inquiète, Ghislaine avait appelé son médecin de Paris, et celui-ci, la rassurant, avait ordonné simplement l'exercice, le jeu, avec le moins de travail intellectuel possible;—ce qu'il fallait avant tout, c'était en faire une paysanne, le reste viendrait plus tard.
Dans ces conditions, il ne pouvait pas être question de la mettre au couvent, et les heures des leçons de lady Cappadoce avaient été réduites de quatre à deux avec des intervalles de repos de vingt minutes en vingt minutes.
Mais la paysanne que Claude avait été, comme les filles de Dagomer, jusqu'à neuf ans, ne s'était pas tout de suite retrouvée, et même il avait paru à Ghislaine qu'il ne suffirait pas pour cela de la faire vivre chez le garde, en diminuant encore les heures de travail avec lady Cappadoce.
Un jour qu'elle était arrivée sans que personne se fût trouvé là pour la voir venir, elle l'avait aperçue du dehors dans la cuisine du garde Claude, à cheval sur une chaise renversée: elle se tenait assise de côté, et au bas de sa jupe courte traînait un morceau d'étoffe faisant queue; à la main, elle tenait une baguette de coudrier qui était une cravache et en imitant les mouvements d'une femme sur un cheval qui trotte, elle criait de temps en temps: «Hop! hop!»
—Que fais-tu donc là? demanda Ghislaine en entrant.
Claude n'était pas timide avec Ghislaine, ayant très bien compris que tout lui était permis, aussi, après le premier moment de surprise, ne se gêna-t-elle pas pour répondre franchement en souriant:
—Ma promenade au Bois.
Ghislaine fut stupéfaite, n'ayant pas imaginé que Claude savait ce que c'était que le Bois.
—Ah! tu vas au Bois?
—Mais oui.
—Souvent?
—Toutes les fois que j'en ai la liberté.
—Et quand as-tu cette liberté?
—Quand je suis toute seule, et je suis toute seule.
—On te défend donc d'aller au Bois?
—Non, mais les autres se moquent de moi.
Ghislaine pensa que les autres, c'est-à-dire les filles de Dagomer, avaient bien raison, mais elle ne dit rien.
—Tu sais ce que c'est que le Bois?
—Bien sûr; c'est une promenade où les gens du monde se rencontrent, où l'on se montre ses toilettes, où se font les grands mariages.
Ghislaine ne put s'empêcher de rire; mais elle interrogeait Claude d'une voix si douce et avec un regard si encourageant que celle-ci ne pouvait pas être intimidée par ce rire.
—Et qui t'a parlé du Bois? demanda-t-elle du même ton affectueux.
—C'est lady Cappadoce.
—A propos de quoi?
—Quand je ne me tiens pas bien, que je chiffonne ma robe ou casse mon col, elle me dit: «Vous ferez vraiment belle figure au Bois, si vous vous tenez ainsi.»
—Tu voudrais aller au Bois?
—Oh! oui.
—Pourquoi faire?
—Pour me promener donc, pour voir.
—Tu t'ennuies ici?
—Je ne resterai pas toujours ici, j'irai au couvent.
—Les filles qui sont au couvent ne vont pas au Bois.
—Je ne resterai pas toujours au couvent.
—Certes, non; à moins que tu ne le veuilles.
—Je ne le voudrai pas; je me marierai.
—Ah! tu penses à te marier?
—Mais oui, quelquefois, et même souvent, je voudrais avoir un mari pour qu'il m'aime. Vous savez, moi, je n'ai ni père ni mère, et je voudrais être aimée.
—Moi, je t'aime!
—Vous êtes la comtesse d'Unières!
Elle dit cela avec un ton d'admiration et de respect, en petite fille habituée à se faire une idée presque surnaturelle, religieuse, de cette comtesse d'Unières si loin d'elle.
Ghislaine fut remuée jusque dans les entrailles; c'était donc vrai qu'elle était bien loin de cette enfant, que celle-ci, dans son ignorance, n'admettait même pas que cette distance pût être jamais franchie.
Elle jeta un regard autour d'elle. Au dehors, on n'entendait d'autre bruit que celui de la brise dans le feuillage des grands arbres; personne dans la maison, Claude l'avait dit. Alors elle eut une faiblesse, elle qui toujours s'était si rigoureusement observée; d'un mouvement passionné, elle attira sa fille sur sa poitrine et, longuement, elle l'embrassa, murmurant des mots que Claude, surprise, ne comprenait pas.
Puis tout à coup le sentiment de la réalité lui revenant, elle s'arrêta brusquement, et sans repousser l'enfant, elle cessa de l'embrasser.
—Je t'assure que je t'aime, ma petite Claude, et Dagomer aussi t'aime bien.
—C'est vrai, mais il n'est pas mon père.
—On n'a pas toujours une mère et un père; à ton âge je n'avais plus les miens.
—Oui, mais vous les aviez connus, tandis que moi....
C'était là un sujet trop douloureux pour que Ghislaine voulût le continuer, chaque parole de Claude lui était une blessure.
—Mais que sens-tu donc? demanda-t-elle plutôt pour changer l'entretien que par curiosité réelle, quelle étrange odeur!
Claude se troubla.
—Ce n'est ni celle d'une fleur, ni celle d'un fruit. Est-ce une pommade; est-ce une eau?
Elle lui flaira les cheveux et le visage.
—C'est ta bouche qui exhale cette odeur bizarre: tu as mangé des bonbons?
—Non.
—Est-ce que tu ne veux pas me répondre? Il n'y a pas de mal à manger des bonbons, la preuve c'est que je t'en donne quelquefois. Tu as des petites taches rouges aux dents. Qu'est-ce que c'est?
Claude hésita; enfin elle se décida:
—C'est de la cire.
—Quelle cire?
—De la cire à cacheter les lettres.
—Tu manges de la cire à cacheter? Quelle idée!
—C'est très bon; ça fait une pâte.
—Une mauvaise pâte.
—Et puis, c'est amusant, ça colle aux dents.
—Où as-tu eu de la cire?
—J'en ai pris chez lady Cappadoce.
—Comment t'est venue cette idée?
—Un jour que lady Cappadoce, cachetait une lettre, j'ai mis un morceau de cire dans ma bouche sans penser à rien; ça m'a paru bon; j'ai continué; j'aime mieux ça que les meilleurs bonbons.
—Mais tu peux te rendre malade, chère petite; la cire à cacheter n'est pas une chose qui se mange. Veux-tu me promettre de n'en plus manger?
—Oh!
—Tu me feras plaisir.
Claude la regarda un moment profondément dans les yeux:
—C'est vrai que cela vous ferait plaisir? demanda-t-elle.
—Grand plaisir.
—Eh bien! je n'en mangerai plus, je vous le promets.
Ghislaine, en redescendant au château, se trouva troublée et émue.
Il était rare qu'elle eût l'occasion d'être seule avec Claude et pût l'interroger, lire en elle comme elle venait de le faire, sans avoir à craindre de trahir plus de tendresse qu'il ne lui était permis d'en montrer.
Que de révélations dans cette entrevue d'une demi-heure!
N'était-ce pas curieux, vraiment, ce souci de Claude, de se marier pour être aimée! N'était-ce pas ainsi qu'elle-même rêvait et raisonnait, enfant, quand elle se désolait de sa solitude? La pauvre petite aussi souffrait de cette solitude et, détournant les yeux d'un présent triste, les fixait sur l'avenir, que son imagination lui représentait tout plein de tendresse et de joies du coeur. Elle les avait connues ces rêveries, ces regards jetés en avant; et par là elle trouvait entre sa fille et elle, des points de ressemblance qui la rassuraient.
Que de fois, depuis la naissance de Claude, s'était-elle demandé ce qu'elle serait: fille de sa mère? fille de son père? Et la question était assez grosse pour s'imposer avec des angoisses. Paroles, gestes, regards, attitudes, goûts, dispositions, idées, humeur, caractère, nature, tout lui avait été matière à observation. Claude était une vraie brune avec les cheveux ondulés, mais cela ne tranchait rien, car si elle-même l'était, lui aussi avait les cheveux noirs frisés.
Dans ses traits non plus il ne se trouvait rien qui put la faire ranger d'un côté plutôt que de l'autre, car l'expression du visage, généralement mélancolique, ou tout au moins songeuse et recueillie, pouvait aussi bien venir de lui que d'elle; toute jeune, Claude avait été potelée, mais voilà qu'avec l'âge elle tournait à la maigreur et à la sécheresse de son père.
Ce besoin de tendresse s'affirmant d'une façon si particulière et ce désir de mariage étaient quelque chose de caractéristique qui pouvait faire pencher la balance du côté maternel, si l'histoire de la cire à cacheter n'était pas venue la relever. Assurément, ce n'était pas un fait insignifiant que cette perversion de goût. Jamais, dans son enfance, elle n'avait eu de ces fantaisies ni de ces bizarreries, tandis que chez lui elles étaient typiques. Combien en retrouvait-elle maintenant dont le souvenir précisément lui était resté, parce qu'elles étaient aussi étonnantes que cette passion pour la cire à cacheter.
De là son trouble et son émoi: justement parce que Claude tenait de son père par plus d'un côté, il aurait fallu qu'elle fût surveillée avec une sollicitude de tous les instants et redressée: l'éducation corrigerait la nature; en lui montrant où conduisait le mauvais chemin, en la mettant dans le bon, elle suivrait celui-là.
Une mère seule pouvait avoir une main assez ferme en même temps qu'assez douce pour cette tâche; et elle ne pouvait pas se montrer mère pour Claude.
De là aussi son inquiétude de conscience en se demandant si jusqu'à ce jour elle avait fait tout ce qu'elle devait.
Certes il était impossible que les conditions d'habitation pussent être meilleures que celles que Claude trouvait dans cette maison de garde, vaste, bien construite, presque monumentale, avec sa façade de pierres et de briques, bien exposée à la lisière du parc et de la plaine, abritée l'hiver, ombragée l'été, entourée de communs qui abritaient deux vaches, des poules, des cochons, et d'un grand jardin tout plein de légumes; et, puisque les médecins voulaient qu'elle vécut en paysanne, nulle part elle n'eût été mieux que là.
De même il était impossible qu'elle eût un meilleur père nourricier et une meilleure mère que les Dagomer, qui étaient de braves gens, honnêtes, réguliers dans leurs habitudes, propres, soigneux, qui ne faisaient aucune différence entre elle et leurs vrais enfants.
Enfin l'institutrice qui la faisait travailler était celle-là même qui l'avait élevée, un peu sèche il est vrai, rigide, austère, cependant pleine des plus hautes qualités.
Mais était-ce assez!
Quand dans cet entretien elle avait dit à Claude qu'on n'a pas toujours un père et une mère, l'enfant lui avait répondu d'un mot qui ravivait tous ses doutes: «Vous avez connu les vôtres.»
Qui savait l'influence que le souvenir de ce père et de cette mère aimés et respectés avait eu sur sa destinée, tandis que Claude seule, depuis sa naissance, ne subissait que celle de la nature?