III
La pièce dans laquelle M. de Chambrais se trouvait était plutôt un atelier de peintre qu'une chambre. Aménagée dans les greniers de cette vieille maison, elle recevait le jour par un châssis ouvert dans le rampant du toit, et ses dimensions comme la hauteur de son plafond n'avaient rien des petits logements qu'on rencontre ordinairement à ces hauteurs.
Mais par où elle se rapprochait de ces logements, c'était par la pauvreté de son ameublement consistant en trois chaises de paille et une table de bois noirci; de lit on n'en voyait point, mais un paravent recouvert de papier peint développé dans un angle pouvait le cacher derrière ses feuilles; au mur, en belle place, était accrochée dans un cadre, dont la dorure tirait l'oeil, une gravure représentant un militaire en grand uniforme—le fameux portrait qui avait si fort provoqué l'étonnement de Soupert et la sympathie de lady Cappadoce.
—Nous sommes seuls? demanda le comte en montrant ce paravent.
—Oui, monsieur.
—Le cri qui vous a échappé en me voyant entrer est l'aveu que vous savez ce qui m'amène.
Nicétas était resté dans l'attitude polie de l'homme qui reçoit un personnage important; il se redressa, et prenant une physionomie de défense:
—Je suis à votre disposition, monsieur.
Le comte fit brusquement un pas en avant, le poing crispé; mais il se retint, et attendit un moment, pour se donner le temps de retrouver un peu de son sang-froid.
—A ma disposition! dit-il enfin les dents serrées, en sifflant ses paroles, ahi vraiment, à ma disposition, vous!
Et il le regarda de si haut, avec tant de dignité, que Nicétas baissa les yeux:
—Vous imaginez-vous que je viens vous demander de me faire l'honneur de vous battre avec moi?
—Vous venez me demander quelque chose, au moins, puisque vous êtes ici.
Il avait relevé la tête, regardant le comte en face, d'un air de défi.
De nouveau M. de Chambrais prit un temps assez long avant de répondre, et au lieu de répliquer, à cette insolence, il continua:
—Nous battre, n'est-ce pas; la belle affaire!
—Le comte de Chambrais contre Nicétas le musicien.
M. de Chambrais haussa les épaules avec une pitié méprisante:
—Décidément, vous êtes un sot.
—Monsieur le comte!
—Quel autre qu'un sot peut s'imaginer qu'un duel est possible entre vous et moi? comprenez donc qu'il ne s'agit ni—il baissa la voix—de moi, ni de M. Nicétas, le musicien, mais uniquement de... votre victime. Que nous allions sur le terrain, que je vous tue, n'est-ce pas le plus sûr moyen de la déshonorer? Si je pouvais vous tuer, ce ne serait pas dans un duel, ce serait en vous tordant le cou comme vous le méritez.
Cela fut dit avec une fierté si haute que Nicétas, malgré son assurance, ne soutint pas le regard terrible que le comte lui avait asséné.
—On se bat entre honnêtes gens, on ne se bat pas contre... l'homme que vous êtes.
—Alors, que voulez-vous?
—Je vais vous le dire. Mais avant, cessez de me regarder avec cet air menaçant; vous devez bien voir qu'on ne m'intimide pas, pas plus qu'on ne me met dehors.
Il était devant la porte, à laquelle il tournait le dos; sur sa large poitrine, il croisa ses deux bras puissants, les poings fermés.
—Ce que je veux de vous: mettre ma nièce à l'abri de vos poursuites en vous prévenant que si vous faisiez une tentative pour la voir et pénétrer dans le château, on vous tuerait comme un chien! A partir d'aujourd'hui je ne la quitte plus, et je donne des ordres pour qu'on vous tire dessus.
Nicétas secoua la tête en homme qui ne se laisse pas intimider.
—C'est une menace, continua M. de Chambrais, et c'est sur elle que je compte pour vous tenir à distance, n'étant pas assez simple pour faire appel à un autre ordre de sentiments.
—Peut-être avez-vous tort, monsieur; d'abord parce qu'une menace de mort n'est efficace que sur ceux qui ont peur de la mort, et ce n'est point mon cas; ensuite, parce que j'aurais pu écouter cet appel à d'autres sentiments.
—Vous voulez de l'argent, vous?
Nicétas blêmit, son visage prit une expression de sauvagerie féroce: il ne regardait plus à travers les mèches de ses cheveux tortillés qu'il avait franchement rejetés en arrière; dans sa face contractée, ses yeux noirs lançaient des flammes.
—Vous ne savez pas à qui vous parlez, s'écria-t-il.
—A qui?
Nicétas leva la main vers le portrait, mais tout de suite, violemment, il la rabaissa.
—A un misérable, dit-il, oui, monsieur, à un misérable, mais qui ne veut pas d'argent. Vous ne voyez en moi qu'un lâche et vous entrez ici la menace à la bouche, plein de mépris, plein de fureur.
—Que vous ne méritez pas?
—Que je mérite, cela est vrai; mais enfin à ma faute....
—Votre faute!
—....A mon crime il y a une explication et une excuse.
—Une excuse au crime le plus lâche
—L'amour; j'aime mademoiselle de Cham...
—Je vous ai dit de ne prononcer aucun nom.
—J'aime... celle pour laquelle vous êtes ici; et c'est cet amour, cette passion qui m'a entraîné. Est-ce ma faute si cet amour s'est emparé de moi, m'a pris tout entier et m'a rendu fou? Croyez-vous qu'on puisse laisser vivre côte à côte une jeune tille et un jeune homme sans qu'il en résulte autre chose qu'un échange de politesses banales? croyez-vous qu'ils peuvent exécuter les morceaux les plus passionnés de la musique, rien qu'avec leurs doigts, mécaniquement, sans que la tête et le coeur se prennent? Peut-être est-ce possible pour certaines natures. Cela ne l'a point été pour moi. Peu à peu l'amour s'est glissé dans mon coeur. En voyant mademoiselle de... en la voyant si charmante, en découvrant chaque jour une séduction nouvelle, cette passion a grandi, et il est venu un moment où je n'ai pas pu la taire. Je suis entré chez elle pour lui dire cet amour que j'aurais maintenu aussi soumis, aussi respectueux qu'elle l'aurait exigé. Elle n'a pas voulu m'écouter; elle n'a pas voulu me comprendre. Elle m'a demandé de partir, je lui ai obéi, Si j'avais été l'homme que vous croyez, serais-je parti alors? Nous étions seuls, portes et fenêtres closes, je n'avais qu'à la prendre, et cependant je ne l'ai pas prise.
—Par grandeur d'âme, par honnêteté, par délicatesse? Non. Par calcul. Vous avez cru qu'oubliant cet outrage, elle vous admettrait près d'elle comme par le passé, et qu'un jour, se laissant toucher par cet amour respectueux et soumis, elle se donnerait:
—Je n'ai point fait de calcul.
—Et moi je vous dis que vous en avez fait un, puisque vous lui avez proposé un marché. Élève de Soupert, vous vous êtes souvenu que votre maître s'était fait aimer d'une jeune fille de notre monde, et vous vous êtes demandé pourquoi il n'en serait pas de vous comme de lui: il l'avait bien forcée au mariage, pourquoi n'arriveriez-vous pas au même résultat? L'affaire était bonne. Malheureusement pour vous, votre calcul était faux: vous ne vous étiez pas fait aimer, et maintenant vous vous êtes fait mépriser et haïr si profondément, que la malheureuse se jetterait plutôt dans les bras de la mort que dans les vôtres.
—Que vous dirai-je? vous me croyez capable de toutes les bassesses; je n'ai pas à me défendre. Et cependant si je voulais, je vous prouverais que toutes ces explications que vous entassez pour m'en accabler ne reposent sur rien.
—Si vous vouliez! mais vous ne voulez pas.
—A quoi bon? Et pourtant.
Brusquement il alla à la table où il était assis quand M. de Chambrais était entré et, prenant une lettre, il la tendit ouverte au comte.
—Lisez cette lettre, dit-il je l'écrivais à mademoiselle de Chambrais, et, puisque je ne vous attendais pas,—mon cri de surprise en vous voyant vous l'a prouvé,—vous ne pourrez pas supposer que je l'avais écrite par calcul, pour ma défense, et vous verrez si d'avance elle ne répondait pas à vos accusations.
—Et que m'importe votre lettre, répondit le comte dédaigneusement sans avancer la main.
Mais il n'eut pas plutôt dit ces quelques mots, qu'une réflexion le fit revenir sur ce premier mouvement de mépris.
Déjà Nicétas avait reposé la lettre sur la table.
—Donnez, dit le comte.
Se plaçant sous le chassis d'où la lumière tombait vive et crue, il lut:
«Voudrez-vous lire cette lettre? Aurez-vous le courage de la lire?
«Pourtant, il faudrait que vous sachiez.
«A vous aussi il a manqué une mère, un père, mais en grandissant vous avez compris que vous aviez la fortune, la considération, l'honneur, le nom; rien à mendier; pas d'indignation à dompter; pas de situation à conquérir; la vie toute faite, un peu vide d'affections sans doute, cependant aimable, brillante, solide, forte à jamais et pouvant s'emplir de joie et d'amour. Il s'agissait pour vous de laisser couler les jours, doucement, sans rien brusquer, et le bonheur était là tout prêt à vous attendre, à vous guetter.
«Pour moi, si je n'ai eu ni parents ni soutien dans mon enfance, en grandissant j'ai vu s'assombrir mon ciel déjà chargé, il fallait faire ma place. Comment? Qu'est-ce qui aide les abandonnés, les solitaires, les pauvres? Et je n'étais pas humble. Et j'ai toujours repoussé les platitudes avec dégoût. Et je sentais dans mes artères la chaleur d'un sang de sauvage.
«Alors, j'ai considéré la vie comme une bataille, bataille contre le destin le plus injuste, le plus inégal qui soit. J ai donc combattu en vindicatif que je suis, à coup d'épaule, à coup de poing; c'est une habitude que j'ai prise d'autant plus facilement qu'elle s'accordait avec mon tempérament, et je n'ai jamais pu l'abandonner; j'en ai été l'esclave, même dans l'amour.
«Je vous aimais; et je m'imaginais que je pouvais être heureux par cet amour.
«Mais c'était une nouvelle lutte, puisque c'était vous que j'aimais.
Cependant j'en avais assez de cogner en sourd sans jamais rien recueillir de bon; et il fallait cette fois que ma rage contre le sort qui m'a toujours soutenu quand j'ai voulu tenter quelque chose, me conduisît à une résolution qui devînt ma force.
«Les circonstances ont encore dominé ma volonté et c'est brutalement, c'est par surprise que je vous ai avoué mon amour, entraîné, poussé malgré moi.
«Ah! pourquoi m'avoir repoussé, pourquoi n'avoir pas permis que je vous revoie: il ne fallait que cela pourtant: vous voir, vivre près de vous, vous aimer respectueusement, pour que je sois celui que je voulais être.
«Repoussé, chassé, votre porte fermée, séparé de vous pour toujours, c'était une nouvelle lutte plus décisive et plus grave que toutes les autres: je n'ai pas reculé; je l'ai engagée.
«Oui, j'ai été indigne; oui, j'ai été criminel, et envers une femme idolâtrée; mais je sentais que sans violence vous m'échappiez et que vous n'aviez même pas pour moi sympathie ou pitié.
«Maintenant cette pitié, qui serait ma gloire, la ressentirez-vous jamais?
«Au moins, croyez-le, je ne suis ni vil, ni lâche; j'aime et je demande seulement que vous me laissiez aimer; oubliez; je ne serai plus pour vous que ce que vous voudrez que je sois. Laissez-moi revenir, reprendre notre existence d'hier, et je serai heureux; je n'aurai pas d'exigences; les remords ont étouffé la révolte, et c'est un malheureux repentant soumis, qui se traîne à vos pieds pour implorer son pardon.»
—Vous alliez envoyer cette lettre? demanda M. de Chambrais.
—Ce soir même.
—Je la prends.
Nicétas hésita un moment, pendant que M. de Chambrais, la pliant, la mettait dans sa poche.
—La lira-t-elle? demanda-t-il.
—Allez-vous aussi à moi proposer un marché? Je n'ai qu'une réponse à vous faire, c'est vous répéter ce que je vous ai dit: une nouvelle tentative, et l'on vous tire dessus; vous avouez que vous êtes un sauvage; c'est en sauvage que vous serez traité.