XIII

Saniel n'avait pas eu une seconde de doute; ce n'était pas pour l'entretenir de médecine que madame Dammauville l'appelait, c'était pour lui parler de Caffié, et, dans la crise qui venait d'éclater, il devait se dire que c'était peut-être une bonne chance qu'il en fût ainsi: au moins il allait être le premier à savoir ce qu'elle avait décidé, et alors, il pourrait se défendre; rien n'est désespéré tant que la lutte est possible.

A son coup de sonnette donné avec fermeté, la domestique qui avait apporté la lettre ouvrit la porte, et une petite lampe à la main elle lui fit traverser la salle à manger et le salon pour l'introduire dans la chambre de madame Dammauville.

Dès le seuil, un coup d'oeil lui montra que les dispositions de cette chambre étaient changées: le petit lit, sur lequel il avait vu madame Dammauville, était rangé, replié entre les deux fenêtres, et elle était couchée dans un grand lit à baldaquin, avec rideaux d'étoffe sombre; auprès d'elle, elle avait une table assez grande sur laquelle était posée une lampe à abat-jour, des livres, un buvard; une théière et une tasse; sur la blancheur des draps, se détachait un cordon de sonnette plus long qu'ils ne le sont d'ordinaire, de façon à traîner sur son lit, où elle pouvait le prendre sans faire de mouvements; le feu de la cheminée était éteint, mais du poêle mobile rayonnait une chaleur qui disait qu'on l'avait chargé pour la nuit.

Cette chaleur saisit Saniel, qui, par un mouvement machinal, déboutonna son pardessus.

—Si la chaleur vous incommode, veuillez vous débarrasser de votre pardessus, dit madame Dammauville.

Tandis qu'il le déposait, ainsi que son chapeau sur un fauteuil, à côté de la cheminée, il entendit madame Dammauville qui disait à sa femme de chambre:

—Restez dans le salon et prévenez la cuisinière de ne pas se coucher.

Que signifiait cette recommandation? Aurait-elle peur qu'il lui coupât le cou?

—Voulez-vous approcher de mon lit, dit-elle, nous pourrons-nous entretenir sans élever la voix, ce qui est important.

Il prit une chaise et s'assit à une certaine distance du lit, de façon à ne pas se trouver dans le cercle lumineux de la lampe; puis il attendit.

Un moment de silence qu'il trouva terriblement long s'écoula avant qu'elle prît la parole.

—Vous savez, dit-elle enfin, comment le hasard m'a fait voir de cette place—elle montra une des fenêtres de sa chambre—le visage de l'assassin de mon malheureux locataire, M. Caffié.

—Mademoiselle Cormier me l'a raconté, répondit-il du ton de la conversation ordinaire.

—Peut-être vous étonnerez-vous qu'à pareille distance j'aie vu ce visage assez bien pour le retrouver après cinq mois comme si je l'avais encore devant moi.

—Cela, en effet, est extraordinaire.

—Pas pour ceux qui ont la mémoire des physionomies et des attitudes; or, chez moi, cette mémoire a toujours été très développée. J'ai gardé le souvenir de mes camarades d'enfance, et je les revois telles qu'elles étaient à six ans, à dix ans, sans qu'aucune confusion se fasse dans mon esprit.

—Les impressions de l'enfance sont généralement vives et persistantes.

—Cette persistance ne s'applique pas qu'à mes impressions de jeunesse: aujourd'hui, je n'oublie pas ou ne confonds pas plus une physionomie qu'autrefois. Peut-être, si j'avais eu de nombreuses relations et si j'avais vu tous les jours une grande quantité de gens, cette confusion se serait-elle établie, mais ce n'est pas mon cas, la fragilité de ma santé m'a imposé une vie retirée, et il n'est personne avec qui j'ai eu des rapports, même passagers, dont mes yeux ne se souviennent. Quand je pense à quelqu'un, ce n'est pas tout d'abord son nom que j'évoque, c'est sa physionomie. Toutes les fois que j'ai été au Sénat ou à la Chambre, je n'ai pas eu à demander le nom des députés ou des sénateurs qui parlaient; quand j'avais vu leur portrait, je les reconnaissais sûrement. Si j'entre dans ces détails, c'est qu'ils ont une grande importance comme vous allez le voir.

Il n'avait pas besoin qu'elle lui signalât cette importance, il ne la comprenait que trop.

—Enfin, je suis ainsi, reprit-elle; il n'est donc pas étonnant que la physionomie et l'allure de l'homme qui a tiré les rideaux dans le cabinet de M. Caffié ne soient pas sortis de ma mémoire; vous l'admettez, n'est-ce pas?

—Puisque vous me consultez, je dois vous dire que les opérations de la mémoire ne sont pas aussi simples qu'on l'imagine dans le monde, elles comprennent trois choses: la conservation de certains états, leur reproduction et leur localisation dans le passé, qui doivent être réunies pour constituer la mémoire parfaite. Or, cette réunion n'a pas toujours lieu, et souvent la troisième manque.

—Je ne saisis pas bien; quelle est, je vous prie, cette troisième chose?

—La reconnaissance.

—Eh bien! je puis vous affirmer que dans le cas qui m'occupe, elle ne manque pas.

L'action s'engageant de cette façon, il était d'une importance capitale pour Saniel de jeter des doutes dans l'esprit de madame Dammauville et de l'amener à croire que cette mémoire dont elle se montrait sûre n'était peut-être pas aussi solide, aussi parfaite qu'elle l'imaginait.

—C'est que précisément, dit-il, cette troisième chose est la plus délicate et la plus complexe des trois, puisqu'elle suppose, outre l'état de conscience principal, des états secondaires variables en nombre et en degré qui, groupés autour de lui, le déterminent.

Madame Dammauville resta un moment silencieuse et Saniel vit qu'elle faisait effort pour tendre son esprit sur ces paroles obscures:

—Je ne comprends pas, dit-elle enfin.

C'était justement ce qu'il voulait; cependant, comme il n'eût pas été adroit de laisser croire qu'il cherchait à la tromper ou à l'étourdir, il crut qu'il pourrait être un peu plus précis:

—Je veux demander, reprit-il, si vous avez la certitude que dans le mécanisme de la vision et celui de la reconnaissance qui est une vision dans le temps, il ne s'est glissé aucune confusion.

Elle respira, satisfaite évidemment de sortir de ces subtilités qui la troublaient.

—C'est justement parce que j'admets la possibilité de cette confusion, au moins en partie, que je vous ai appelé, dit-elle, pour que vous l'établissiez.

Saniel devait paraître ne pas comprendre:

—Moi, madame.

—Vous-même. Il y a quelques heures, lorsque vous êtes venu avec M. Balzajette, vous n'avez pas pu ne pas remarquer que je vous examinais d'une façon peu naturelle. Avant qu'on allumât les lampes, et quand vous tourniez le dos au jour, je cherchais où je vous avais déjà vu, mais sans y arriver. J'étais certaine de trouver en vous des points de ressemblance avec une physionomie que je connaissais, mais le nom à mettre sur cette physionomie m'échappait. Lorsque vous êtes rentré et que je vous ai mieux vu à la clarté des lampes, mes souvenirs se sont précisés; j'ai soulevé l'abat-jour, la lumière vous a frappé en plein et alors vos yeux si caractéristiques, en même temps qu'une violente contraction de votre visage, m'ont crié ce nom: cette physionomie, ces yeux, ce visage appartenaient à l'homme que, de cette place,—elle montra la fenêtre,—j'ai vu tirer les rideaux de M. Caffié.

Saniel ne broncha pas.

—Voilà une ressemblance qui serait fâcheuse pour moi, dit-il, si votre mémoire était fidèle.

—Je me dis qu'elle pouvait ne pas l'être, et après un premier mouvement de surprise qui m'avait arraché un cri, je me confirmai dans cette pensée en constatant que vous ne portiez pas les grands cheveux et la longue barbe blonde qu'avait l'homme qui avait tiré les rideaux; mais à ce moment même M. Balzajette parla de cette barbe et de ces cheveux que vous aviez fait couper; je fus anéantie; cependant j'eus la force de vous demander si vous aviez été en relation avec M. Caffié. Vous vous rappelez votre réponse?

—Parfaitement.

—Après votre départ, je restai dans une angoisse cruelle: c'était vous que j'avais vu tirer les rideaux; et ce ne pouvait pas être vous. Je cherchai ce que je devais faire: avertir la justice, vous demander un entretien. Longtemps je balançai ma résolution. Enfin, je décidai l'entretien. Je vous écrivis.

—Je me suis rendu à votre appel; mais j'avoue que je ne sais que répondre à cette étrange communication; vous croyez reconnaître en moi l'homme qui a tiré les rideaux.

—Je vous reconnais.

—Alors que voulez-vous que je dise: ce n'est pas une consultation que vous me demandez?

Elle crut comprendre le sens de cette réplique et deviner son but:

—Ce n'est pas de moi qu'il s'agit, répondit-elle, ni de mon état moral ni de mon état mental, c'est de vous: mes yeux, ma mémoire, ma conscience portent contre vous une accusation effroyable: je ne peux croire ni mes yeux ni ma mémoire, je récuse ma conscience, et je vous demande de réduire à néant cette accusation.

—Et comment, madame?...

—Oh! pas par des protestations.

—... Comment voulez-vous qu'un homme dans ma position s'abaisse à discuter des accusations qui reposent sur une hallucination...

—Croyez-vous que je sois hallucinée? Si oui, appelez demain un de vos confrères en consultation; s'il le croit comme vous, je me soumettrai; si non, je resterai convaincue que j'ai vu, bien vu, et j'agirai en conséquence.

—Si vous avez bien vu, madame, et je suis prêt à vous le concéder, c'est qu'il y a de par le monde quelqu'un qui est mon sosie; ces ressemblances extraordinaires existent, vous le savez.

—Je me le suis dit; et c'est précisément cette idée qui m'a fait vous écrire; j'ai voulu vous donner l'occasion de prouver que vous ne pouviez pas être cet homme.

—Vous conviendrez qu'il m'est difficile d'admettre une discussion sur une pareille accusation.

—On peut se trouver accusé par un concours de circonstances fatales et n'en être pas moins innocent, témoin ce malheureux garçon emprisonné depuis cinq mois pour un crime dont il n'est pas coupable; et je pars de votre innocence comme de la sienne pour vous demander de démontrer que les charges qui s'élèvent contre vous sont fausses.

—Il n'y a pas de charges contre moi.

—Il peut ne pas y en avoir; cela dépend de vous. Ainsi vos cheveux et votre barbe pouvaient être déjà coupés au moment de l'assassinat: alors il est bien certain que l'homme que j'ai vu n'était pas vous, et que je suis une hallucinée. L'étaient-ils ou ne l'étaient-ils pas?

—Ils ne l'étaient pas; c'est, il y a quelques jours, pour obtenir la guérison d'une maladie contagieuse que je les ai fait couper.

—Il se peut, continua-t-elle, sans paraître touchée de cette explication, que le jour de l'assassinat à l'heure où je vous ai vu, vous ayez été quelque part occupé de façon à prouver que vous ne pouviez pas, à la même heure, vous trouver rue Sainte-Anne, et que j'ai été le jouet d'une hallucination; enfin il se peut encore qu'à ce moment votre situation n'ait pas été celle d'un homme aux abois, poussé fatalement au crime par la misère ou l'ambition, et que, conséquemment, vous n'aviez pas intérêt à commettre ce crime d'un désespéré. Que sais-je? Vingt autres moyens de défense peuvent être entre vos mains.

—Vous citiez l'exemple de ce pauvre garçon qui est emprisonné bien qu'innocent, ne me serait-il pas applicable, si vous ne reconnaissiez pas l'erreur de vos yeux ou de votre mémoire: ne serait-il pas condamné sans votre témoignage; ne le serais-je pas, si je n'en trouve pas un qui réduise à néant votre accusation; et je ne vois pas à qui demander ce témoignage. Avez-vous pensé à l'infamie dont va me couvrir une pareille accusation. Que je la repousse, et je la repousserai, ne m'aura-t-elle pas déshonoré, perdu à jamais.

—C'est justement parce que j'y ai pensé que je vous ai appelé, afin que par une explication que vous deviez me donner, me semblait-il, vous m'empêchiez de communiquer à la justice cette accusation. Cette explication vous ne me la donnez pas, je ne dois plus penser qu'à celui dont l'innocence est prouvée pour moi, et prendre sa défense contre celui dont la culpabilité ne l'est pas moins; demain, j'aurai prévenu la justice.

—Vous ne ferez pas cela.

—Mon devoir m'y oblige, et quoi qu'il en dût advenir, j'ai toujours obéi à mon devoir: pour moi, dans cette horrible affaire, il y a un innocent et un coupable en cause; je me range du côté de l'innocent.

—Je puis vous prouver que c'est par une aberration de vision...

—Vous le prouverez à la justice: elle appréciera.

Il se leva violemment; elle posa la main sur le cordon de sonnette; ils se regardèrent un moment et ce que leurs lèvres n'exprimèrent point, leurs yeux se le dirent:—Je ne te crains pas, mes précautions sont prises.—Cette sonnette ne te sauvera pas.

Enfin, il prit la parole d'une voix rauque et frémissante:

—A vous la responsabilité de ce qui va arriver, madame.

—Je l'accepte devant Dieu, dit-elle avec une fermeté calme. Défendez-vous.

Il alla au fauteuil sur lequel il avait déposé son pardessus, et se baissant pour le prendre, sans-bruit il tourna la clef du poêle.

En même temps madame Dammauville tirait le cordon de sonnette; la femme de chambre ouvrit la porte du salon.

—Reconduisez M. le docteur Saniel.