XX
Quelle déception, pour M. de la Roche-Odon!
Depuis trois années il vivait dans l'attente de cette émancipation, comptant les mois, comptant les jours, comptant les heures qui le séparaient du moment où Bérengère atteindrait ses dix-huit ans.
La mort en tant que mort n'avait rien d'effroyable pour lui; avec ses idées chrétiennes c'était le simple passage de cette vie dans un monde meilleur, où il espérait voir le Tout-Puissant, et chanter éternellement sa gloire; pour lui nulle horreur de l'enfer, mais seulement le profond regret de n'avoir pas mieux servi Dieu.
Ce qui l'épouvantait, c'était la crainte de laisser Bérengère seule et sans défense.
Avec lui s'éteignait le jugement qui avait remis Bérengère sous sa garde.
Lui mort, la vicomtesse s'emparerait de sa fille; non-seulement de la fortune que celle-ci viendrait de recueillir, mais ce qui était autrement terrible, autrement effroyable, de sa personne même, de son esprit, de sa chair, de son âme.
Que deviendrait l'honnête et pure enfant qu'il avait élevée, au contact de cette mère indigne?
A côté de cette question, combien petite était celle qui s'appliquait à la fortune?
Bérengère, flétrie par les exemples qu'elle aurait sous les yeux, exposée à tous les dangers, à toutes les corruptions, à toutes les séductions!
Bérengère devenue un sujet à exploiter entre les mains cupides et ambitieuses de sa misérable mère!
Cette image qui se dressait devant lui le rendait lâche.
Mariée par cette femme!
Sa vie sacrifiée, sa pureté ternie, son honneur perdu, sa foi menacée!
Elle résisterait, oui, elle combattrait courageusement, mais quelle lutte, quelles souffrances elle aurait à supporter, la chère mignonne, quels supplices et quelles hontes!
Et pour que tout cela n'arrivât pas, il suffisait qu'il pût vivre jusqu'au jour où les dix-huit ans de sa fille seraient accomplis.
Alors il exagérait les précautions déjà si méticuleuses qu'il avait adoptées.
Un jour il diminuait de quelques grammes sa portion de pain, se figurant qu'il avait trop mangé; le lendemain il ajoutait un légume à sa côtelette, se demandant si ce n'était pas la faiblesse qui avait causé le malaise dont il avait souffert.
Pour l'affaire la plus importante, il n'eût pas retardé son coucher ou son dîner de dix minutes.
Et il eût traité en ennemi quiconque l'eût fait mettre en colère.
S'il avait accepté les propositions de madame Prétavoine, ç'avait été malgré les conseils de Painel, et aussi malgré sa propre répugnance, pour se débarrasser des tracas journaliers qui troublaient sa digestion et son sommeil.
Et cela non pour mieux dormir ou pour mieux manger, mais pour se garder en bonne santé, en éloignant de lui tout ce qui pouvait déranger la régularité de sa vie.
Et à sa prière du matin ainsi qu'à celle du soir, il en ajoutait une spéciale qu'il avait composée pour demander à Dieu de prolonger ses jours jusqu'au moment décisif: «O mon Dieu! envoyez-moi sur cette terre toutes les souffrances physiques et morales, humiliez-moi, frappez-moi dans ce qui m'est le plus agréable et le plus doux, mais, je vous en supplie, laissez-moi vivre assez pour sauver mon enfant.»
Pendant trois années il avait tout ramené à cette espérance.
Et voilà que tout à coup la parole du vieux notaire la démolissait brusquement.
Il tombait dans le vide.
Était-ce possible?
Et bien qu'il eût lu le code avec le bonhomme Painel, il voulut le relire encore en rentrant à la Rouvraye.
—Art. 477. Le mineur resté sans père ni mère, pourra aussi, mais seulement à l'âge de dix-huit ans accomplis, être émancipé, si le conseil de famille l'en juge capable.
«Sans père ni mère,» le texte était formel.
Comment n'avait-il pas vu ce ni toutes les fois qu'il avait lu cet article?
Mais non, l'esprit plein de son idée d'émancipation, il n'avait prêté attention qu'aux dix-huit ans.
Pour lui tout avait été dans cette date, sur laquelle il avait bâti son système et arrangé l'avenir de sa fille.
Parmi les personnes auxquelles il avait parlé de son projet, il en était cependant qui étaient en état de lui en montrer l'inanité et l'absurdité.
Comment ne l'avaient-elles pas fait?
Il voulut s'en expliquer avec le président Bonhomme de la Fardouyère.
Il savait comme tout le monde le cas qu'on devait faire des connaissances et de l'intelligence du président, mais enfin c'était un homme du métier.
Le président eut une réponse simple et digne, comme il en avait toujours d'ailleurs.
—Est-ce qu'un homme comme moi se permet de présenter des objections à un homme comme vous? sans doute j'ai été surpris de vous entendre dire que vous émanciperiez mademoiselle Bérengère à dix-huit ans, mais je ne laisse jamais paraître ma surprise; d'ailleurs en y réfléchissant je me disais qu'il y avait sans doute accord entre vous et madame la vicomtesse à propos de cette émancipation, qui s'opérerait par la déclaration de la mère; l'usufruit légal au profit des père ou mère cessant lorsque l'enfant accomplit ses dix-huit ans, je ne voyais pas quel intérêt madame la vicomtesse pouvait avoir à différer cette émancipation, puisque, d'autre part, elle n'a pas la garde de sa fille.
Un accord entre lui et la vicomtesse, c'était là assurément ce que chacun avait pensé en l'entendant parler d'émancipation.
Malheureusement cet accord n'existait pas, et il n'était même pas possible, au moins à l'amiable.
Maintenant, il était bien certain qu'il n'y avait qu'un moyen pour émanciper Bérengère et la soustraire à sa mère, au cas—probable, d'ailleurs,—où il mourrait avant qu'elle eût atteint sa majorité.
Ce moyen, c'était celui que la loi lui mettait sous les yeux chaque fois qu'il ouvrait le code pour relire le chapitre de l'Émancipation. «Le mineur est émancipé de plein droit par le mariage.»
Cela était clair et précis.
Sur sa fille mariée, la vicomtesse ne pouvait rien, pas plus sur sa personne que sur sa fortune.
Par le mariage, Bérengère était donc sauvée; mais elle ne pouvait l'être que par le mariage.
Il fallait qu'il la mariât.
Et il n'y avait pas de temps à perdre pour faire ce mariage, puisque d'un jour à l'autre, le lendemain peut-être, la mort pouvait le frapper.
Il est vrai que pour ce mariage, de même que pour l'émancipation, le consentement de la mère était indispensable, mais on s'arrangerait pour qu'elle ne le refusât pas, c'est-à-dire qu'adoptant l'idée du vieux notaire, on l'achèterait.
Mais où était-il, le mari digne de ce choix?
Celui qu'elle pouvait aimer?
Celui qui la protégerait et qui assurerait son bonheur?
Car cette nécessité d'un mariage immédiat, déterminante pour lui, grand-père, ne serait d'aucun poids sur une jeune fille de dix-huit ans telle que Bérengère. Assurément, ce ne serait pas parce qu'il faudrait qu'elle se mariât qu'elle accepterait un mari; ce serait parce qu'elle aimerait l'homme qu'on lui proposerait.
Et quel homme pouvait-elle aimer? Un seul: Richard de Gardilane.
C'était ainsi que M. de la Roche-Odon avait été, par la seule force des circonstances, ramené au capitaine, et dans des conditions telles, qu'il devait souhaiter maintenant que le capitaine aimât sa petite-fille et que celle-ci aimât le capitaine.
Une seule chose restait inquiétante: la religion du capitaine.
Et cette inconnue, il fallait maintenant l'examiner au plus vite.