XVI

De son côté Aurélien suivait aussi la ligne de conduite qui lui avait été indiquée par Mgr de la Hotoie.

Mais bien entendu c'était par une voie toute différente que celle que sa mère avait adoptée.

Une démarcation très-nette avait en effet été tracée entre eux par l'évêque de Nyda.

La mère d'une dévotion ardente et militante;

Le fils pieux, mais sans bigoterie, surtout sans rien qui rappelât le cadet; tout au contraire une vie élégante, avec un dévouement ostensible au Saint-Siége et à la puissance temporelle des papes.

Si Mgr de la Hotoie n'avait pas nettement formulé cette loi, il l'avait suffisamment esquissée pour que le doute ne fût pas possible.

Tandis que madame Prétavoine s'agenouillait dans les églises et les chapelles, Aurélien devenait un des membres les plus élégants du cercle de Saint-Pierre, et il avait l'insigne honneur de figurer dans quelques-unes des cérémonies du Vatican.

Les zélateurs papalins ne manquent pas d'une certaine imagination dans l'invention et l'arrangement des pieuses manifestations qui, tout en servant à l'édification du monde catholique, sont en même temps une récréation ou tout au moins une consolation pour le pontife-roi réduit en captivité; pèlerinages nationaux, pèlerinages étrangers, réceptions de la Société de la jeunesse catholique, de l'Union catholique, des chevaliers du Syllabus, oeuvre de la tabatière, etc. On organise une association ou une oeuvre en Italie, en France, en Bavière, en Espagne, même en Angleterre, et l'on donne rendez-vous aux membres de cette association ou de cette oeuvre, à Rome, pour être reçu par le Saint-Père.

Malheureusement il arrive parfois, il arrive même souvent que le nombre des membres qui viennent au rendez-vous, n'est pas celui sur lequel on avait compté; il y a des empêchements, des défections, des paresses, des économies obligées, et la manifestation pompeusement annoncée par les bons journaux menace d'échouer piteusement.

C'est alors que les membres de la Société des intérêts catholiques ou du cercle de Saint-Pierre apparaissent comme des sauveurs. On serait trois cents, ils interviennent, et l'on est un millier; l'honneur est sauf, la manifestation a réussi une fois de plus.

On se réunit en deçà de la porte de Bronze, et portant sur la poitrine le signe des nouveaux croisés: la croix blanche bordée d'un liseré rouge, on gravit en silence, la tête découverte, les escaliers du Vatican, les prêtres les premiers, comme cela se doit; on traverse la cour Saint-Damase, et l'on se groupe dans la salle du consistoire, où l'on attend. Bientôt le Pape paraît entouré de huit ou dix cardinaux et de sa cour; il s'assied sur son trône, et on lui lit l'adresse «où toujours des affirmations doctrinales sont relevées par des expressions d'un ardent amour pour le Saint-Père.» Celui-ci se lève et répond par un très-long discours tout plein d'entraînement, dans lequel, avec une remarquable fécondité, il réédite ses idées sur les malheurs de l'Église, sur le doux lien de la religion qui faisait l'unité de l'Italie, sur «la secte,» sur l'esprit de la Révolution, sur les armes de la prière qui doivent assurer le prochain triomphe de la religion et la restauration du droit éternel dans le monde entier.

Des acclamations lui répondent, et dans sa joie il ne reconnaît pas qu'il a déjà entendu bien souvent ces voix, pas plus qu'il ne voit ou ne veut voir que ces visages placés au second rang ne sont pas ceux de pèlerins belges, français ou autrichiens, mais bien de comparses fidèles qui figurent dans toutes les fêtes du Vatican pour donner plus de pompe aux cérémonies et plus d'importance aux manifestations.

Admis dans ces pieuses manifestations, Aurélien y remplit très-convenablement son rôle et se fit remarquer par son zèle autant que par sa tenue élégante.

Il avait fidèlement exécuté les prescriptions de Mgr de la Hotoie, et il n'y avait pas au cercle de Saint-Pierre, de jeune homme mieux habillé, mieux ganté, mieux frisé.

Grâce à ceux qui l'avaient présenté, il s'était créé quelques relations; et, à se faire des amis, il avait déployé la même habileté que sa mère mettait à gagner les gens dont elle croyait pouvoir se servir.

Il était impossible d'être plus affable, plus gracieux, plus séduisant, mais sans aucune obséquiosité, sans aucune bassesse et en se gardant soigneusement de forcer les sympathies qui paraissaient vouloir rester sur la réserve.

Ce n'était pas seulement par la politesse et l'élégance, par l'affabilité des manières ou par la grâce de l'esprit qu'il s'établissait dans le milieu où Mgr de la Hotoie l'avait fait admettre; c'était encore par son savoir et son érudition.

Le temps qu'il avait passé à la bibliothèque du Vatican avait été mis par lui à profit, et ses études de la vie de Boniface VIII dans Muratori et dans Tosti avaient été si consciencieusement faites, que bien souvent il étonnait ses interlocuteurs par ses citations ou par ses appréciations.

Il n'y avait en lui nulle morgue, nulle pédanterie, mais une fermeté qui pour être pleine de douceur dans la forme n'en était pas moins inébranlable dans ce qui était le principe, et que rien n'arrêtait alors que la conscience l'obligeait à intervenir dans une discussion.

Il y a encore un certain nombre de prélats romains qui pratiquent la tolérance et la mansuétude, au moins dans les choses mondaines.

Qu'un de ces prélats excusât ainsi une faute, légèrement, bénévolement, et Aurélien se permettait de donner non son opinion, mais celle d'une autorité de l'Église.

—Je ferai remarquer à Votre Grandeur que saint Thomas d'Aquin dans la Somme... condamne expressément cette opinion et dit...

Et alors venait la citation de saint Thomas d'Aquin empruntée à la Somme de la foi contre les Gentils, ou à la Somme théologique et rapportée textuellement sans erreur, aussi bien que sans hésitation.

Que répondre à un contradicteur qui vous colle avec le docteur angélique?

Se fâcher était impossible, tant l'observation avait été présentée avec déférence et respect.

Alors le prélat qui bien souvent avait oublié son saint Thomas et quelquefois même ne l'avait pas lu, se tirait d'embarras par des félicitations.

Qu'on parlât des malheurs du saint-siége, de ses persécutions, ce qui était un sujet auquel on revenait sans cesse, Aurélien ne se prononçait pas sur le temps présent, mais il avait toujours une opinion empruntée au passé et particulièrement à Boniface VIII qui se rapportait d'une façon topique à ce qu'on disait, et tranchait souverainement la question.

—J'oserai faire remarquer à Votre Grandeur que Boniface VIII, dans la bulle ausculta Dei, dit que Dieu l'a constitué seul maître et juge des rois, constituit Deus nos super reges et regna, imposito nobis jugo apostolicae servitutis.

C'était vraiment admirable de voir ce jeune homme de vingt-cinq ans frisé, parfumé, le visage souriant, la bouche en coeur et le bras arrondi, faire doucement, avec des flatteries de geste et des caresses d'intonation, la leçon à de vieux prélats et à des personnages importants par leur âge ou par leur position.

Mais, ce qui l'était mille fois plus encore, c'était que personne ne s'en blessait ni ne s'en fâchait.

Tout au contraire.

—Ce jeune homme ira loin, disait-on.

Ce mot de tous était aussi celui de Mgr de la Hotoie, qui commençait a être fier de son élève.

Décidément la mère et le fils étaient dignes l'un de l'autre, et ils se valaient pour la perfection avec laquelle ils remplissaient leurs personnages; ils jouaient même si bien leur rôle qu'ils supprimaient l'émotion; on n'avait pas peur pour eux.

Cependant, au milieu de ses triomphes, Aurélien éprouvait une sérieuse contrariété.

C'était que Michel fit partie du club de la Caccia, tandis que lui-même appartenait au cercle de Saint-Pierre.

Combien la situation eût-elle été plus avantageuse pour lui s'ils avaient été réunis chaque jour, chaque soir!

Mais cette réunion malheureusement était impossible, car il y a entre ces deux cercles le même abîme qu'il y a entre le Vatican et le Quirinal, entre le pape et le roi d'Italie.

Qui fréquente l'un, par cela seul s'interdit l'autre.

Il était cependant d'un intérêt capital pour Aurélien de se lier de plus en plus intimement avec Michel, de même qu'il était capital pour madame Prétavoine d'obtenir la confiance et surtout les confidences de mademoiselle Emma, la femme de chambre de madame de la Roche-Odon.

Mais, de ce côté, les choses ne prenaient pas une tournure aussi favorable.

Sans doute Aurélien s'arrangeait pour voir Michel presque chaque jour, pour le rencontrer par hasard et faire un tour de promenade avec lui.

Mais ces rencontres ne valaient pas une camaraderie journalière telle que celle qui s'établit dans un cercle.

Si Aurélien, au lieu d'être du cercle de Saint-Pierre, avait été du club de la Caccia, il aurait été près de Michel, alors que celui-ci jouait, il aurait même pu jouer avec lui, en tout cas il l'aurait surveillé, il aurait su au juste ce qu'il perdait, et dans des heures de déveine et de détresse, rien n'eût été plus naturel que d'offrir son portefeuille au perdant; cela se faisait facilement, pour ainsi dire forcément.

De là des liens nouveaux et plus solides.

Au contraire, séparés comme ils l'étaient, ne fréquentant pas le même monde, il se trouvait que ce qui eût été action était simplement récit: grand désavantage pour Aurélien.

Encore ces récits étaient-ils bien souvent incomplets, et Aurélien n'apprenait-il les pertes de «son ami» que par la mauvaise humeur de celui-ci.

Dans les premiers temps, il avait nettement posé des questions à Michel:

Mais, un jour que Michel n'avait pas été heureux, il s'était fâché.

—Pourquoi diable vous inquiétez-vous toujours de mon jeu? Est-ce que vous souhaitez ma ruine?

Et il avait fallu plus de circonspection et plus d'adresse.

De même madame Prétavoine, pour avoir voulu aller trop vite avec mademoiselle Emma, avait vu celle-ci prendre une figure glaciale le jour où elle avait soupçonné qu'on voulait la faire parler sur sa maîtresse.

Et cependant il fallait avancer du côté de Michel, aussi bien que du côté de madame de la Roche-Odon, de manière à les bien tenir l'un et l'autre au moment où, ayant réussi pour l'obtention du titre de comte, on pourrait quitter Rome.

Le temps qu'on aurait ainsi employé loin de Condé et surtout loin de la Rouvraye serait toujours trop long; il ne fallait donc pas l'allonger encore, car, bien que madame Prétavoine reçût chaque semaine des lettres de l'abbé Armand et de l'abbé Colombe, et aussi de deux autres personnes en état de savoir ce qui se passait à la Rouvraye, elle n'était nullement rassurée, ayant laissé un ennemi dangereux près de Bérengère.

Où en étaient les choses entre cette jeune imprudente et ce Richard de Gardilane?

Que disait, que faisait Sophie?

Terribles questions pour elle, qui souvent rendaient bien longue sa nuit sans sommeil.