XLV

Aurélien avait trouvé un moyen sûr d'être exactement informé des pertes comme des gains du prince Michel.

Avec deux membres du club de la Chasse, il avait parié que le prince ne changerait rien à ses habitudes et qu'il continuerait de jouer maintenant comme il avait toujours joué depuis son installation à Rome.

Dans ces conditions, il pouvait interroger tous ceux qui savaient ce qui se passait au club,—il s'agissait de son pari.

Et, de plus, il prenait ostensiblement la défense de madame de la Roche-Odon et de Michel, ce qui était une utile précaution en vue de l'avenir.—N'ayant jamais cru aux infamies qu'on répétait, il était assez naturel qu'il n'eût pas de répugnance à devenir le gendre de la vicomtesse.

Ainsi que madame Prétavoine l'avait prévu et annoncé, Michel retourna au jeu, et comme il n'avait pas pu trouver d'argent auprès d'Emma, ce fut à Aurélien que de nouveau il s'adressa.

Seulement, comme il commençait à être assez embarrassé pour faire ses emprunts, il adopta une nouvelle formule.

—Prêtez donc moi mille francs jusqu'à demain, dit-il à Aurélien, j'en ai besoin pour vingt-quatre heures seulement; je vous promets de vous les reporter chez vous demain dans la matinée, avant onze heures.

A une pareille demande, il était difficile de répondre par un refus; Aurélien avait donc lâché les mille francs, et Michel s'était empressé d'aller les risquer sur le tapis vert du club de la Chasse.

Tout d'abord il avait commencé par gagner, et à six heures du soir Aurélien, passant dans le Corso pour rentrer chez les demoiselles Bonnefoy dîner avec sa mère, avait appris que son ami venait de faire une rafle de trois mille francs sur le baron Kanitz, un jeune Autrichien contre lequel il jouait le plus souvent.

Aurélien avait tout de suite porté cette nouvelle à sa mère, mais celle-ci ne s'en était pas tourmentée.

—Nous n'avons qu'à attendre, avait-elle répondu.

D'ailleurs elle n'était pas en disposition de s'inquiéter ou de se désoler: elle venait de recevoir une dépêche lui annonçant que l'abbé Guillemittes était nommé à l'évêché de Condé, et que le premier acte du nouvel évêque serait d'organiser un pèlerinage à Rome.

—Le Dieu tout-puissant est avec nous, avait-elle dit en terminant son récit, et si le Saint-Esprit nous protége en France, il est impossible que la sainte Vierge nous abandonne à Rome.

La sainte Vierge ne les avait pas abandonnés: dans la soirée Aurélien avait rencontré un des deux amis contre lesquels il avait parié, et celui-ci lui avait raconté que le prince Michel Sobolewski venait de perdre neuf mille francs sur parole; lesquels neuf mille francs, il devait payer le lendemain au baron Kanitz.

—Vous voyez bien qu'il joue, dit Aurélien.

—Je vois bien qu'il a joué, mais je ne vois pas qu'il ait payé.

—Vous le verrez demain.

—J'en doute.

Aurélien s'était empressé de rentrer pour prévenir sa mère.

Aux premiers mots, madame Prétavoine l'avait abandonné et s'était précipitée dans les escaliers comme si le feu était à la maison.

—Si on vient demander mon fils, dit-elle à la femme qui remplissait les fonctions de portier, vous répondrez qu'il n'est pas rentré.

Et cette précaution prise, elle était remontée près d'Aurélien.

—Dieu est avec nous, dit-elle, le prince ne nous échappera pas; il doit venir vous rendre demain les mille francs que vous lui avez prêtés, n'est-ce pas?

—Il m'a promis de venir demain matin avant onze heures.

—Il viendra certainement et, je crois, avant onze heures; seulement ce ne sera pas pour vous rendre vos mille francs, ce sera pour vous en emprunter neuf mille; les choses tournent mieux que nous ne pouvions raisonnablement l'espérer; ce qui vous prouve bien que la Providence vous protège. Bien entendu vous ne serez pas ici.

—Où voulez-vous que j'aille?

—A Naples, et vous allez partir tout de suite.

—Il n'y a plus de train.

—Peu importe; vous quittez cette maison immédiatement, vous allez coucher dans un hôtel auprès de la gare et demain matin vous prenez le premier train; pendant que vous vous promènerez dans Naples j'agirai ici; quand vous reviendrez nous aurons le consentement de madame de la Roche-Odon.

—Je vous admire.

—Ce qu'il faut, c'est m'obéir sans retard; pendant que je vais vous préparer un sac de nuit, mettez-vous à cette table et écrivez au prince.

—Que voulez-vous que j'écrive?

—Quelques lignes pour lui dire que vous partez ce soir pour Naples, d'où vous ne reviendrez que dans cinq ou six jours, et qu'en conséquence vous le priez de retarder jusque-là le remboursement qu'il devait vous faire demain.

Pendant qu'Aurélien écrivait cette lettre, madame Prétavoine entassait dans un sac le linge et les objets de toilette qui pouvaient être nécessaires à son fils pour ce court voyage.

Comme Aurélien, ayant achevé sa lettre, allait se lever de devant le bureau sur lequel il l'avait écrite, sa mère s'approcha de lui.

—A propos, dit-elle, donnez-moi votre cahier de chèques.

Il la regarda avec surprise, car, bien qu'il n'eût jamais fait d'affaires de banque, il connaissait assez ces sortes d'affaires pour savoir qu'un cahier de chèques ne peut servir qu'à la personne à laquelle il appartient, puisque c'est cette personne seule qui doit remplir le chèque et le signer.

—J'en ai besoin, dit-elle.

Il ouvrit les lèvres pour prononcer le mot «pourquoi?» mais il les referma sans avoir dit ce mot.

Il baissa même les yeux sous le regard de sa mère, et ouvrant les tiroirs de son bureau, il lui donna le cahier qu'elle demandait. Sans deviner ce qu'elle en voulait faire, il sentait vaguement qu'il valait mieux ne pas la questionner à ce sujet.

—Que devons-nous faire de cette lettre? demanda-t-il.

—Je me charge de faire tout ce qui sera nécessaire, dit-elle sans répondre directement à la demande de son fils.

Le sac fut bientôt terminé, et Aurélien ayant revêtu un costume de voyage se trouva prêt à partir.

—A Naples, vous descendrez à l'hôtel de Rome, dit-elle, et vous voudrez bien y revenir plusieurs fois par jour, car il est possible que j'aie besoin de vous télégraphier et qu'il faille que votre réponse ne soit pas retardée.

Ils n'avaient plus qu'à descendre, mais madame Prétavoine n'avait pas encore pris toutes ses précautions.

—Comme nous pourrions rencontrer le prince en descendant, dit-elle...

—Cela n'est guère probable.

—Enfin cela est possible; pour éviter cette rencontre qui ruinerait toutes mes combinaisons, je vais envoyer chercher une voiture, elle stationnera à la porte, vous vous jetterez dedans, et vous vous ferez conduire à la gare; puis de la gare vous vous ferez ramener à l'hôtel le plus proche.

Bientôt la voiture fut devant la porte, et pour conjurer tout danger, madame Prétavoine se mit elle-même en faction sur le trottoir, regardant à droite et à gauche à la lueur des deux lampes carcel brûlant devant la madone, si elle n'apercevait point Michel.

Alors elle appela Aurélien qui était resté dans le vestibule, et l'ayant installé vivement dans la voiture, elle l'embrassa rapidement.

—Remerciez le bon Dieu, dit-elle.

Puis la voiture se mit en route du côté de la place Barberini, et madame Prétavoine referma elle-même la porte d'entrée.

Mais avant de remonter chez elle, elle appela la portière.

—Il est possible que le prince Sobolewski vienne demain matin pour voir mon fils, dit-elle; vous lui répondrez que M. Aurélien est sorti et qu'il a laissé une lettre pour lui.

La portière tendit la main, mais madame Prétavoine ne lui donna pas la lettre dont elle parlait.

—Vous prierez le prince de monter dans la chambre de mon fils, et vous lui direz qu'il trouvera cette lettre sur son bureau.

Et comme la portière la regardait surprise de cette façon de procéder:

—Comme le prince aura probablement à répondre à mon fils, il trouvera là ce qui lui sera nécessaire pour écrire, et cela sera plus commode.

Puis, sans en dire davantage, elle monta à son appartement.

Mais elle ne se coucha point.

Étant entrée dans la chambre de son fils, elle mit en belle place sur le bureau, de façon à frapper la vue, la lettre qu'Aurélien avait écrite au prince, puis à côté elle plaça le cahier de chèques tout ouvert, comme si Aurélien avant de partir l'avait oublié là.

Cela fait, elle disposa une lumière sur le bureau, et allant à la porte, elle joua le jeu d'une personne qui entre et qui cherche quelque chose.

Elle fut satisfaite de ses dispositions: la lettre tirait bien l'oeil et il était impossible de la prendre sans remarquer le cahier de chèques.

Alors seulement elle se coucha, après avoir fait une longue prière, pour remercier le bon Dieu des grâces qu'il lui accordait: l'abbé Guillemittes, évêque de Condé, Michel endetté de neuf mille francs, la journée avait été heureuse, Bérengère épouserait Aurélien et serait comtesse Prétavoine.

Le lendemain matin, au jour naissant, elle se leva, et allant trouver la chère soeur Sainte-Julienne, elle la chargea de commencer pour elle des neuvaines dans cinq ou six églises aux quatre coins de Rome, de telle sorte que la chère soeur, qui devait faire toutes ces courses à pieds, ne pouvait être de retour qu'après midi.

Pour elle, se trouvant souffrante, elle ne quittait pas sa chambre, et comme elle ne voulait pas être dérangée, elle priait la portière de dire aux personnes qui pourraient la demander, qu'elle était sortie.

Et quand la soeur Sainte-Julienne fut partie, elle ferma toutes ses portes en dedans, celle qui ouvrait sur le vestibule, et celle qui communiquait avec l'appartement d'Aurélien.

Puis contre cette porte qui, à sa partie supérieure était terminée par une imposte vitrée, elle plaça sa malle, et sur cette malle elle déposa une boîte assez haute qu'elle recouvrit d'un tapis.