XL
Les choses étant ainsi disposées de ce côté, madame Prétavoine put revenir à madame de la Roche-Odon, à Cerda et à Rosa Zampi.
Il n'y avait pas de temps à perdre avec ces marionnettes, dont elle tenait les fils dans sa main.
En effet, Rosa Zampi pouvait se brouiller avec son amant.
De son côté, la vicomtesse pouvait se fâcher avec Cerda.
Et si l'un ou l'autre de ces résultats se produisait, c'en était fait de toutes ses combinaisons; il fallait trouver autre chose pour amener une rupture entre madame de la Roche-Odon et lord Harley.
Il y avait donc urgence à agir, ou plus justement à faire agir mademoiselle Rosa Zampi, principal personnage de la pièce qui allait se jouer.
Madame Prétavoine avait longuement réfléchi à la façon dont elle devait imprimer l'impulsion à cette marionnette.
Sans doute, la chose en soi ne présentait pas de grandes difficultés.
En écrivant à Rosa Zampi une lettre anonyme que copierait le premier écrivain public venu, et en disant dans cette lettre que Cerda était l'amant de madame de la Roche-Odon, il était bien certain que la jalousie de cette Transtévérine, prompte aux coups de couteau, lui ferait faire quelque éclat.
Ce qu'il fallait à madame Prétavoine, ce n'était pas un coup de couteau donné dans le spaccio di vino de M. Zampi père; que lui importait en effet que Cerda reçût ou ne reçût pas des coups de couteau?
Pour elle, pour ses intérêts, il n'y avait qu'une chose utile, c'était que le scandale, si scandale il y avait, ou le coup de couteau (ce qui était meilleur), eussent pour théâtre l'appartement même de madame de la Roche-Odon, de telle sorte que lord Harley ne pût pas conserver le moindre doute ni la plus légère illusion sur ce qui se serait passé.
Mais comment ouvrir l'appartement de la vicomtesse à mademoiselle Rosa Zampi?
Là était la difficulté,—le point délicat,—l'inconnue à dégager et à trouver.
Tout d'abord il était évident qu'une seule personne pouvait ouvrir cet appartement, et cette personne c'était mademoiselle Emma.
En dehors d'elle, ce qu'on chercherait serait peu pratique ou dangereux, et madame Prétavoine était de caractère aussi prudent que peu romanesque; sa règle étant de s'avancer, par un chemin sûr, vers un but qu'elle apercevait dès le départ, et que, dans sa route, elle ne voulait pas perdre de vue.
Puisque c'était Emma qui devait être l'instrument de la rupture entre la vicomtesse et lord Harley, c'était par Emma qu'il fallait mettre Rosa Zampi en action.
Une fois arrêtée à cette idée, madame Prétavoine ne perdit pas de temps pour entreprendre cette négociation.
Elle avait un prétexte pour se présenter, ses médailles, car prévenue par Emma que ces saintes médailles n'étaient pas perdues et qu'elles avaient été retrouvées sur la table même où elles avaient inutilement fureté ensemble, elle n'avait eu garde d'aller les reprendre, réservant cette occasion pour un moment favorable.
—Eh bien, dit Emma en la recevant, vous n'avez guère mis d'empressement à venir chercher ces médailles, et je vous les aurais renvoyées si vous ne m'aviez tant recommandé de ne les confier à personne.
—Savez-vous pourquoi j'ai tardé ainsi?
—Non.
—Vous ne devinez pas?
—Vous avez été occupée par votre réception au Vatican.
—Ah! vous avez su?
—Nous avons vu cela dans les journaux.
—Et qu'a dit madame la vicomtesse?
—Que vouliez-vous qu'elle dit!
—C'est juste; je pensais à Condé en parlant ainsi, mais madame la vicomtesse ne s'intéresse pas à notre cher diocèse. Je vous demandais donc si vous ne deviniez pas pourquoi je n'étais pas venue chercher mes médailles.
—Eh bien, non, je ne devine pas.
—C'était parce que j'espérais que mes prières seraient exaucées et qu'alors vous vous décideriez enfin à coudre ces médailles dans les robes de madame la vicomtesse.
Emma se mit à rire comme elle l'avait fait la première fois que madame Prétavoine lui avait communiqué sa pieuse idée.
—Est-ce que mes saintes médailles seraient inutiles aujourd'hui? demanda madame Prétavoine.
—Elles n'auraient jamais été plus utiles, au contraire.
A de pareilles paroles, il n'y avait qu'à répondre: «Eh bien! prenez-les alors.» Et c'eût été ce que madame Prétavoine eût répondu si elle avait sincèrement voulu les voir cousues dans les robes de madame de la Roche-Odon, mais tel n'était pas son but.
—Alors cela dure toujours? dit-elle.
—Plus que jamais.
—Et l'idée ne vous est pas venue de tenter quelque chose pour rompre cette liaison et rendre la liberté à cette pauvre vicomtesse?
—Oh! si, bien des fois!
—C'est ce que je me disais en pensant à cette malheureuse situation. Il est impossible qu'un jour ou l'autre mademoiselle Emma, qui est si bonne pour madame de la Roche-Odon, ne la sauve pas.
—C'est bien difficile.
—Tout est difficile; seulement, j'ai toujours vu qu'avec de l'adresse et de la persévérance on réussissait ce qu'on voulait fermement.
—J'hésite.
—Ah! je comprends cela; cependant il y a un moment où l'hésitation devient une sorte de complicité.
—C'est ce que je me dis.
—Votre idée, n'est-ce pas, l'idée que sûrement vous avez eue, c'est de faire surprendre ce chanteur auprès de madame la vicomtesse, par cette fille d'au-delà du Tibre, cette... j'ai oublié le nom.
—C'est là justement qu'est la difficulté.
—Est-ce que ce chanteur ne vient pas ici?
—Il n'y vient que trop.
—Est-ce qu'il ne reste pas quelquefois... la nuit?
Emma ne voulut pas répondre, mais elle fit un signe affirmatif.
—Et vous ne savez jamais à l'avance quand il doit venir, quand il doit rester?
—Oui, quelquefois; ainsi je suis certaine qu'il viendra d'aujourd'hui en huit et qu'il restera, c'est sa fête, et madame veut la lui souhaiter; en sortant de son théâtre il se rendra ici pour souper.
—Eh bien! alors?
—Certainement je n'aurais qu'à faire prévenir cette Rosa Zampi, et la constatation de l'infidélité de son amant serait facile pour elle; mais ce n'est pas pour cette fille que cette constatation est utile, c'est pour madame.
—Je ne comprends pas.
—Que m'importe que Rosa Zampi se fâche avec Cerda; ce que je voudrais, ce serait que madame se fâchât avec Cerda.
—Comment, vous croyez que si par une lettre anonyme vous préveniez cette fille que, dans huit jours, c'est-à-dire lundi, n'est-ce pas, à minuit, elle pourra surprendre son amant auprès d'une dame et dans une position à ne laisser aucun doute sur leur intimité; que pour cette surprise elle n'aura qu'à monter au premier étage d'une maison via Gregoriana, n° 81; à sonner, à écarter vivement le jeune domestique qui viendra lui ouvrir et à entrer; vous croyez qu'après que madame la vicomtesse aurait vu cette fille faire une scène à son amant, ce serait seulement une rupture entre la Transtévérine et le chanteur qui se produirait?
—Évidemment non, si les choses se passaient ainsi; mais il me paraît bien difficile, pour ne pas dire impossible, que toutes ces prévisions se réalisent.
—Et pourquoi cela? Il est certain, n'est-ce pas, que cette fille, en recevant votre lettre écrite par un écrivain public, accourt ici. Il est certain, n'est-ce pas, qu'elle peut facilement repousser votre petit domestique. Alors est-ce qu'il n'est pas tout naturel qu'en entendant ce bruit, vous qui êtes occupée à servir le souper des deux coupables, vous ouvriez la porte de la pièce où ils sont; et alors, est-ce qu'il n'est pas tout naturel aussi que cette fille se précipite par cette porte? Ce qui vous paraît difficile me paraît, à moi, aller tout seul. Il est vrai que je n'entends rien à ces intrigues. Cependant il y a une chose certaine que je vois, c'est la liberté de madame la vicomtesse.
—Cela, oui.
—Ce que je vois encore, c'est que c'est vous, vous seule qui la sauvez, et dans des conditions telles que personne ne peut découvrir quel a été votre rôle, et même si vous en avez joué un; car ouvrir une porte en entendant un bruit insolite ne constitue pas une intervention.
Madame Prétavoine n'ajouta pas un mot, car elle avait dit l'essentiel; la réflexion compléterait ce qu'elle avait indiqué.
Se levant, elle mit les médailles dans sa poche.
—Maintenant je vois que je puis les emporter, c'est vous qui ferez le miracle que j'attendais d'elles.
Puis, arrivée à la porte elle s'arrêta.
—Voulez-vous me permettre une question; tout ce que vous me dites est si extraordinaire et s'écarte tellement de nos moeurs bourgeoises, que je n'y comprends rien; comment se fait-il que madame la vicomtesse reçoive ainsi ce chanteur chez elle; lord Harley peut revenir à l'improviste, il me semble.
—Jamais sans prévenir.
—Alors il n'a pas de clef?
—Si; mais lord Harley est un gentleman qui pousse à l'extrême la délicatesse; il ne se présenterait pas ici sans se faire annoncer.
—C'est superbe, cela.
—Ah! madame l'a bien élevé.