II
Que la musique est nostalgique! Comme elle évoque douloureusement les vieux souvenirs! Et combien lamentable, au fond du crépuscule de Novembre, le son pleurard de l'orgue de Barbarie qui joue un vieil air de galop!
A quoi songez-vous en l'écoutant, madame la comtesse, et pourquoi restez-vous debout et comme pétrifiée par la rêverie, près de la haute fenêtre de votre boudoir? Que peut vous rappeler, à vous, femme heureuse et dans la pleine beauté de vos trente ans, l'ancien air de galop joué là-bas, sur le triste boulevard, au delà des tilleuls dépouillés de votre jardin, par l'orgue de Barbarie gémissant et évocateur?
Il vous rappelle le vaste amphithéâtre du «Johnson's american Circus», bondé de visages attentifs, tel qu'il était à l'époque de vos succès équestres. Les deux virtuoses nègres ont terminé leur concert comique en se cassant leurs violons sur la tête, et le palefrenier vient d'amener sur la piste votre cheval de voltige,—vous savez bien, l'énorme et paisible cheval blanc, tacheté de noir, qui faisait songer à une dinde crue, gonflée de truffes? Vous faites votre entrée alors, donnant la main au superbe maître de manège en habit écarlate et coiffé à la Capoul, dont vous avez été un peu amoureuse, avouez-le, comme toutes les écuyères de la troupe. Vous saluez le public d'un entrechat, et, tout de suite, d'un seul bond, hop! vous voilà debout sur la selle en plate-forme. Un fouet claque, l'orchestre lâche ses cuivres furieux, le cheval truffé prend son petit galop mécanique, et, hop! hop! vous voilà partie!
Quelle olympienne créature vous étiez alors, comtesse! Dix-sept ans, et les jambes de la Vénus du Capitole. La force et la grâce! Une de ces beautés parfaites, comme il ne s'en obtient plus guère qu'avec les croisements de sang et les amalgames de races du Nouveau-Monde. Un murmure circulait: «C'est la belle Adah! l'Américaine!» Et, grisée par ce vent du triomphe, vous redoubliez vos audacieuses pirouettes.
La première partie de «l'exercice» finissait toujours dans un long crépitement de bravos. Tandis que les écuyers montaient sur des tabourets avec les banderoles et les cerceaux, et que le clown, pour amuser la galerie, jetait d'un soufflet son camarade à plat ventre et le relevait délicatement par le fond de la culotte, vous faisiez un tour de piste au pas, posée sur le bord de la selle avec une légèreté de papillon. C'était la meilleure minute pour vos admirateurs. Vous teniez votre tête de déesse droite sous son casque de cheveux noirs enguirlandés de fleurs, et, de la jupe de gaze bouffant autour de vous, vos sublimes jambes en maillot rose émergeaient comme d'un nuage.
Ce fut dans un de ces moments de repos que vous remarquâtes pour la première fois le comte, aujourd'hui votre époux, alors un des plus violents viveurs de Paris. Il se tenait debout dans le couloir des écuries, grand, mince et correct dans sa redingote boutonnée, un brin de lilas à la boutonnière, en chapeau gris, et tapotant ses lèvres avec la pomme d'or de sa badine. Il revint le lendemain, le surlendemain, tous les jours; et vous baissiez les paupières, confuse, quand votre regard rencontrait ses yeux éperdus, ses yeux pâles d'homme qui a perdu la tête.
Il l'avait perdue, en effet; mais vous étiez une honnête fille, tout simplement. A cinq ans, vous deveniez orpheline, votre père, l'Homme à la Perche, s'étant tué net en tombant sur la nuque. Les gens du cirque avaient adopté l'enfant de la balle. Le vieux clown parisien Mistigris vous avait appris le français, puis un peu à lire et à écrire. Après avoir été l'enfant gâtée,—et respectée, malgré tout,—de ces braves saltimbanques, vous étiez devenue une des gloires de leur entreprise. Vous gagniez votre vie, honnêtement, à montrer vos jambes, mais vous étiez sage pour de bon; et,—rappelez-vous,—le soir où le comte vous offrit cette parure de turquoises, assez brutalement, il faut bien le dire, vous faillîtes le cravacher en pleine écurie, devant le box de l'éléphant.
C'était fait pour déchaîner un homme à passions. Le «Johnson's american Circus» faisait son tour de France. Le comte vous suivit à Orléans, à Tours, à Saumur, à Angers;—et enfin, à Nantes, il fit la folie complète, comme un Russe, et, n'ayant plus ni père ni mère, il vous enleva pour vous épouser.
Oh! comme l'orgue de Barbarie pleure lamentablement le vieil air de galop dans le crépuscule!
Que faire, après les premières semaines de la brûlante lune de miel, passées dans un village perdu au bord de la mer? On pouffait de rire, là-bas, au Jockey; et les femmes du monde suffoquaient d'indignation derrière les éventails. Le comte prit le bon parti; il s'expatria pendant plusieurs années. Ah! pauvre comtesse, que vous vous êtes ennuyée à Florence, dans ce noir palais où votre mari vous a fait élever et instruire comme une petite fille, et où vous avez subi tant de leçons et de professeurs. En femme reconnaissante,—plutôt qu'amoureuse, hélas!—vous vouliez plaire au comte, devenir digne de lui. Mais, naturellement, il fallut du temps; et, tout patient qu'il était, comme votre mari vous a fait souffrir avec ses continuels: «Cela ne se dit pas... Cela ne se fait pas...» toujours suivis d'un «ma chère» très sec, qui vous suppliciait!
Toutes les femmes sont éducables. «Parvenu» est un mot qui ne se dit pas au féminin. Au bout de trois ans, vous étiez une vraie comtesse. Le comte, qui bâillait dans les musées et n'avait jamais pu mordre aux Primitifs, n'y tint plus et vous ramena à Paris. Les volets du vieil hôtel, fermés depuis si longtemps, claquèrent contre la muraille, et vous fîtes votre premier dîner de retour dans la vaste salle à manger, devant le grand portrait du haut duquel le bisaïeul du comte, lieutenant-général des armées du Roi, poudré, avec le cordon bleu sur son habit rouge, et remarquable surtout par l'immense nez de la famille, semblait vous jeter un regard sévère.
Ici encore, c'est pour vous, comtesse, la solitude et la mélancolie. Votre mari est arrivé seulement—après combien d'efforts et à force de jeter de l'argent dans les oeuvres charitables!—à vous constituer une petite société de prêtres et de dévotes. Que c'est lugubre, ces robes noires des deux sexes! Depuis six ans, vous visitez, tous les matins, des crèches et des écoles, et vous vous morfondez, le soir, dans votre loge solitaire, aux Français ou à l'Opéra. Pas d'enfant, et pas d'espoir d'en avoir jamais. Les années passent! Et le pis, c'est que vous n'éprouvez pour le comte qu'une gratitude profonde, qu'une sincère amitié, et que vous le jugez. Oh! un parfait galant homme, assurément, mais plein de niaiseries aristocratiques, et ennuyeux comme un concert. Il a quarante-huit ans, à cette heure, et c'est bien le vieux beau devenu sage, n'est-il pas vrai? un assez fade mélange de grand air, de favoris teints, de préjugés, de chapeaux gris et de mauvais estomac.
Pourquoi cet orgue cruel joue-t-il toujours le vieil air de galop qui rythmait jadis vos entrechats sur le dos du cheval truffé? Voilà que vous vous revoyez au milieu de l'arène, à la fin de votre «exercice», envoyant au public le baiser d'adieu et écoutant avec ivresse le bruit de grêle des applaudissements. Êtes-vous folle, comtesse? Voilà maintenant que votre coeur palpite et que vous retrouvez votre première et délicieuse émotion de jeune fille, quand il vous semblait que le beau maître de manège en habit écarlate vous avait tendrement serré le bout des doigts en vous reconduisant!
Enfin le son de l'orgue s'est éteint; sur le ciel, de plus en plus sombre, on distingue à peine les grands squelettes des arbres dépouillés. Le valet de chambre entre discrètement, apportant une lampe. Il la pose sur un guéridon, et dit de sa voix de cérémonie:
«Monsieur le curé de Saint-Thomas-d'Aquin attend Madame la comtesse au salon.»