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Ce Romain, qui dispute aux Barbares la Gaule, parce qu’il sait bien que la Gaule est le nœud des destinées de l’Occident, est hanté par le désir de faire régner sur l’Occident la paix romaine, celle que les Légions partout établies imposent en éteignant les querelles locales, en écrivant la Loi et en protégeant le travail. Rêve immense, peut-être plus irréalisable que la paix sentimentale du consentement unanime, le consentement unanime conditionnant une passion idéaliste fanatique, laquelle engendre la guerre dès que l’unanimité fléchit. Mais qui suppose une vertu se maintenant intacte durant la vie séculaire du peuple qui veut l’imposer. En tout cas, l’un des pôles de l’axe moral autour de qui tournent les sociétés humaines, la force intelligente et la douceur mystique prétendant l’une et l’autre viser à leur équilibre et provoquant périodiquement, par leurs réactions l’une sur l’autre, la guerre, la révolution, le drame continu et fécond qui permet à l’homme de rompre l’immobilité et de faire reculer la mort. Encore un caractère d’essentielle et intransigeante passion qui fait de Napoléon la fraternelle antithèse du Christ.
Ce qui hante celui-là, de son aveu, c’est la « régénération européenne ». « Il faut, dit-il, sauver les peuples malgré eux. » Il veut la paix universelle, la suppression de toutes les frontières, ce que ne veulent pas, ce que ne conçoivent même pas ses ennemis qui allument partout des foyers sporadiques qu’il voudrait éteindre à jamais. Et pour que la paix se répande, il veut que les peuples soient heureux, gouvernés selon les idées et les besoins modernes, aimant les institutions qu’ils se donnent, ou qu’il leur donne, convaincu que son rôle est de les leur donner et qu’ils les attendent de lui. Il a des illusions étranges. Il croit que tous les Espagnols seront pour lui s’il leur apporte l’égalité, qui leur indiffère. Il croit que les Allemands l’accueilleront comme un sauveur s’il brise le féodalisme, qui leur est cher. Bien mieux, il croit que s’il parvient à prendre Londres et à y proclamer la République, l’abolition de la Chambre des pairs, la souveraineté du peuple et les Droits de l’Homme, l’Angleterre s’inclinera. Les peuples sont avec lui. Il le sent, il le sait, il l’affirme avec une insistance passionnée, presque douloureuse parfois, qui, pareille aux commandements d’un Démiurge, semble ordonner à l’Histoire de marcher dans ses chemins[W]. « Je voulais préparer la fusion des grands intérêts européens, ainsi que j’avais opéré celle des partis au milieu de nous… Je m’inquiétais peu des murmures passagers des peuples, bien sûr que le résultat devait me les ramener infailliblement… L’Europe n’eût bientôt fait de la sorte véritablement qu’un même peuple, et chacun, en voyageant partout, se fût trouvé toujours dans la patrie commune… Cette agglomération arrivera tôt ou tard par la force des choses ; l’impulsion est donnée, et je ne pense pas qu’après ma chute et la disparition de mon système, il y ait en Europe d’autre grand équilibre possible que l’agglomération et la confédération des grands peuples. »[X]
Vous croyez encore que c’est là l’illusion jacobine, après l’illusion catholique, avant l’illusion socialiste ? Prenez garde cependant que chacune de ces illusions a laissé, laisse ou laissera des alluvions solides derrière le torrent qui l’emporte. Prenez garde aussi qu’il parle d’« intérêts », bien plus que de « principes » ou de « droits ». Prenez garde en outre qu’il dit connaître seulement « deux peuples, les Orientaux et les Occidentaux », ce qui suppose, son attitude au Caire et à Paris le montre, l’antagonisme de sa pensée pratique avec la pensée théorique du jacobinisme intégral. Celle-ci procède abstraitement, entourant d’idées comme d’un rempart les faits qu’elle dédaigne, niant, sous quelque latitude que ce soit, l’existence et la nécessité du fait religion, ou monarchie, tandis que Napoléon part du fait et procède de proche en proche, espérant certes unifier l’Occident, mais sachant bien qu’au delà une autre mystique règne, dont son ami Alexandre est à l’avant-garde et qui forme l’autre élément de l’équilibre gigantesque qu’il songe à imposer à l’univers. Prenez garde qu’il se rend compte des caractères ethniques qui différencient les groupements humains, puisqu’il veut faire de « CHACUN DE CES PEUPLES un seul et même corps de nation. » Prenez garde enfin que partout où il passe, même quand il méconnaît la passion propre qui définit chaque peuple où son passage laisse des sillons sanglants, l’Espagne, l’Italie, l’Allemagne, la Pologne, la Russie même, il éveille une passion plus générale qui brise ici l’Inquisition, prépare là la disparition du servage, suscite ailleurs le sentiment et le désir d’une unité politique future, dangereuse certes pour sa France, éternelle martyre des idées fécondes qu’elle sème, mais indispensable à la constitution organique, qu’il rêve, de l’Occident. Son action, comme une eau où tombe une pierre, s’étend en cercles concentriques. Comme tous les gestes puissants, les siens dépassent leur but, tout au moins leurs buts visibles. L’expédition d’Égypte éveille l’Afrique et l’Orient. Quand il jette les Bragance à la mer, la lame qui en naît va battre l’Amérique. Jusqu’en 1808, l’univers entier le regarde comme l’annonciateur armé des temps nouveaux ouverts par la Révolution. Remarquez qu’il le sait fort bien : « Je fais l’essai de mes forces contre l’Europe, écrit-il un jour à Fiévée, vous essayez les vôtres contre l’esprit de la Révolution. Votre ambition est plus grande que la mienne et j’ai plus de chances de succès que vous. »