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Quand il devient le chef suprême, il a la plus belle armée qui fût probablement jamais sur terre, parce que jamais circonstances pareilles ne s’offrirent pour la fondre et la forger. Elle guerroie depuis dix ans sur toutes les frontières, d’abord battue, allant comme un troupeau sans maître, misérable et illuminée, puis remontant la pente peu à peu dans l’expérience atroce de la guerre, éliminant les éléments mauvais par le hasard du feu ou la vertu de la hache, trempant les plus solides en même temps par la pauvreté, l’ambition, la foi, la bravoure, le sacrifice, la terreur. Elle-même a reconnu ses maîtres, qui ont marché dans ses rangs en haillons et sans semelles, qui ont connu la faim, le froid, la passivité, la misère, les illusions du soldat, ont groupé autour d’eux sa force obscure et éparse comme autant de grains durs que les sucs du sol nourrissent et qui poussent, entre les orties et les pierres, droit vers le haut. Tel colonel de trente-cinq ans a eu comme soldat tel commandement d’armée de trente qui a mordu au même pain et couché sur la même paille que cent hommes de son régiment dont le poil est déjà gris. Un même esprit commence à circuler en elle, soudant ses os, tendant ses muscles, enflammant ses nerfs, équilibrant ses qualités dans les contrastes nécessaires, ordonnant l’organisme entier en organes solidaires, légions denses et souples nées dans la bataille, formées par la bataille, vivant en vue de la bataille et dont chaque cellule, imprégnée de sel et de fer, est à la place exacte où l’exige le combat. Un même esprit, où les oppositions d’intérêts et de sentiments exaspèrent l’énergie sous l’aiguillon de l’amour-propre, harmonise la force entière pour la lancer aux mêmes buts. La passion aventureuse des soldats d’Italie, la passion idéaliste des soldats du Rhin s’amalgament, bloquant les jalousies et les haines individuelles, les vertus et les vices collectifs dans un ensemble vivant dont le cadre commun maintient l’unité frémissante et qu’une forte main, obéissant à une grande tête, dirige sans un à-coup.
La Grande Armée résume la nation guerrière, de la Gaule de Brennus à la France de Richelieu. Comme toujours, elle cherche et trouve dans la guerre étrangère un accord pour une action unanime qui fait cesser une heure les convulsions internes où ses facultés combatives s’aiguisent et entretiennent, dans leur constant antagonisme, son profond désir d’ordre, de mesure et d’unité. Les Germains et les Latins, les Celtes et les Normands, les Francs et les Albigeois, les Armagnacs et les Bourguignons sont présents dans la Grande Armée. Les chefs gascons, Lannes, Bernadotte, Brune, Bessières, Soult, Lamarque, Clausel, Nansouty, Reille, à qui Mortier conduit les tisserands de Flandre, Augereau les boutiquiers parisiens, Suchet les canuts lyonnais, Davoust les forgerons de Franche-Comté et de Bourgogne, Cambronne les cordiers bretons, apportent l’imagination, l’astuce, le nerf dans la soudaine attaque, l’endurance des chairs osseuses qu’un peu de pain, quelques figues, l’eau du torrent tient en santé, ce goût inné du pillage et de la maraude qui fait éclater les lazzis et les cris de joie quand pointent à l’horizon les minarets et les flèches, ce violent appétit d’éblouir et de paraître qui cherche son aliment dans l’aventure exceptionnelle et le suit jusque dans la mort. Murat galope à l’avant-garde, ruisselant de diamants et d’or, secouant ses panaches et ses aigrettes, sabre au fourreau, fouettant de sa cravache la croupe maigre des petits chevaux des Cosaques que font fuir ses jurons patois. Derrière Ney qui s’avance dans la neige ou la fumée avec ses cheveux rouges et tordus comme des flammes, son visage en feu, ses yeux terribles, les chefs lorrains, Gouvion Saint-Cyr, Oudinot, Drouot, Mouton, Gérard, Lasalle, Exelmans, à qui Harispe et Barbanègre conduisent les bergers des Pyrénées, des Landes, Montbrun, Victor les bûcherons du Dauphiné et des Cévennes, Jourdan les maçons limousins, Daumesnil les carriers du Périgord, Masséna les contrebandiers des Maures, l’ombre de Desaix les bouviers d’Auvergne, fournissent au moule commun l’obéissance, la continuité soutenue et la fermeté dans l’action, la puissance de résister aux entraînements imprévus, aux paniques, une force massive et redoutable dans l’orgueil de cimenter des hommes à des hommes par le moyen de leur impitoyable volonté, une sorte de sombre ivresse à mourir dans l’entêtement d’une seule idée sans contrepoids. Les vignerons des coteaux qui bordent les fleuves, les laboureurs des grandes plaines sont la chair autour de ces axes et de ces centres, vertèbres, cellules nerveuses, âme et cœur de la Grande Armée. La chair tassée sur le sillon, l’aimant avec fureur, âpre et sanguine parce qu’elle vit dans le vent, s’y tanne, se nourrit avec la châtaigne qu’elle gaule et le pain qu’elle pétrit et s’anime d’une pointe vive avec son cidre et son vin. Peuple, armée de paysans, où une grande capitale nerveuse, tourbillonnante, impressionnable, jette à même le sang calme et la moelle attentive les terribles ferments de l’idéalisme collectif, de l’égoïsme individuel, de l’instabilité dans les désirs, les moyens et les méthodes. Peuple désordonné, armée vaincue si quelque grand péril et quelque grande volonté n’imposent pas l’accord et l’ordre. Harmonieux dans leur pensée, victorieux dans leur action, si ce péril et cette volonté surgissent à quelque tournant du chemin. Peuple, armée de mauvaise humeur, de mauvaise foi, vaniteux, brouillons, découragés, paresseux dans l’instabilité d’une paix intérieure ou extérieure trop longue et de désirs mal dirigés. De bonne humeur, de bonne foi, simples, ingénieux, héroïques, fervents dans la stabilité d’une décisive aventure et d’une forte direction… Voilà ce qu’ils lui donnent, et voici ce qu’il leur rend.
Remarquez qu’il fallait, pour cela, que ce peuple entier fût en armes, régions, métiers et classes confondus. Il fallait que son chef fît de la conscription un instrument normal et permanent, songeât au système des réserves, et préparât ainsi la guerre à devenir organique, de sporadique qu’elle était auparavant. Il fallait que, par là, en y plongeant les racines des peuples, en consacrant l’idée de la Révolution d’en faire un moyen collectif, pour les peuples, de propager leurs idées, leurs besoins, leurs aspirations, leur impérialisme spirituel, il la solidarisât si profondément avec eux qu’elle ne fût plus séparable de leurs destinées essentielles. Et qu’ils en vinssent grâce à lui, soit au désir passionné de la supprimer pour toujours — ce qui peut-être est le moyen le plus sûr de la perpétuer, — soit à l’obligation de lui faire rendre, chaque fois qu’ils seraient contraints de l’employer, le maximum des terribles bienfaits qu’on peut retirer du drame quand toute la chair, tout le cœur, tout l’esprit sont acculés à le subir.