XI

La caractéristique de l’homme insociable doit être avant tout l’égoïsme ; rien dans les pages précédentes n’accuse ce défaut chez Napoléon : les chagrins des autres l’émeuvent, il secourt leurs infortunes avec la plus grande largesse.

Plus nous étudierons les manifestations de ses sentiments, plus nous le trouverons accessible à la commisération.

« L’Empereur, dit la duchesse d’Abrantès, était vraiment paternel pour tous les besoins du peuple, et, à cet égard, il avait soin qu’il ne lui manquât rien, comme un père de famille, je le répète, soignerait ses enfants. » En effet, sa sollicitude ne connaissait pas de bornes, tout était digne de ses soins ; le fait le plus infime, arrivant à sa connaissance, attirait et retenait son attention bienveillante ; il exigeait et poursuivait la réparation de la moindre injustice commise à l’égard d’un de ses sujets, si petit fût-il.

C’est en 1802, on est en pleine expédition de Saint-Domingue ; un traité (20 mai) avec le duc de Wurtemberg cède à la France les pays de la rive gauche du Rhin ; de plus, le Premier Consul est tout entier à la réorganisation de la France : les décrets remplissent chaque jour les colonnes du Journal officiel, le Premier Consul prend part à la discussion des articles du Code civil, il institue l’ordre de la Légion d’honneur, etc., quand la modeste réclamation suivante lui tombe sous les yeux :

« Durand, militaire, héritier de Béatrix Poirson, réclame sa succession, dont un notaire de Nancy a voulu le frustrer pendant qu’il était au service. » Napoléon écrit en marge : « Je prie le conseiller d’État Régnier d’écrire dans le pays à quelque homme de loi, pour recommander cette affaire et donner une direction au procès du citoyen Durand. »

En 1805, de Stupinigi, avant d’arriver à Milan où il va se faire sacrer roi d’Italie, l’Empereur prescrit au ministre de l’intérieur « de savoir pourquoi on a dépouillé mademoiselle Pays, orpheline, qui réclame le produit de la succession de ses père et mère, déposé à l’hospice des vieillards ».

Entre la proclamation du titre de protecteur de la Confédération germanique (12 juillet 1806) et l’élaboration des préliminaires de paix avec la Russie, l’Empereur écrit le 16 juillet au ministre de la police : « Il y a eu hier un accident d’un cocher qui, par sa faute, à ce qu’il paraît, a tué un petit enfant. Le faire arrêter, n’importe à qui il appartienne, et le faire punir sévèrement. »

Sa sollicitude est souvent attirée par les besoins de l’industrie ; en de pareilles questions, il n’apporte pas l’attention banale du souverain forcé de dire quelque chose et qui ne répond que par des généralités : il donne la solution raisonnée, pratique, avec le remède instantané pour ainsi dire.

En 1810, il dicte les instructions suivantes :

« Pour mettre aussi en activité les métiers qui fabriquent des étoffes unies, Sa Majesté est disposée à faire des commandes d’objets étrangers aux besoins de ses palais. Il faut d’abord que les députés de Lyon fassent connaître à combien devraient s’élever ces commandes… Il convient d’examiner ce qu’on pourrait faire pour les fabriques de Lyon par les règlements de la Cour. On peut dire que, pendant l’hiver et toutes les fois que l’on sera en grand costume, l’habit de velours sera obligé, et que les autres jours… tout le monde, excepté les officiers de service, paraîtra à la Cour sans costume, mais vêtu en étoffes de Lyon… »

Plus tard, vous trouverez un prêt à la maison Richard Lenoir et un autre à la maison Gros-Davilliers, laquelle se trouve par ce fait avoir reçu une somme de deux millions.

Meneval rapporte « qu’un sénateur, M. Laville-Leroux, avait obtenu de l’Empereur un prêt de deux cent mille francs, dont il remboursa la moitié quelque temps après. Le reste fut perdu car ce sénateur étant venu à mourir, les biens de sa succession furent insuffisants pour acquitter ces cent mille francs ».

Le même auteur raconte aussi que « Pougens, imprimeur-libraire, ruiné en 1803, recourut dans sa détresse au Premier Consul, qui était alors au camp de Boulogne. Il lui prêta les quarante mille francs dont il avait besoin, remboursables en quatre ans. Dix ans après, la moitié de cette somme était encore due. Napoléon, touché de l’énergie des efforts de son débiteur et de son honnêteté, lui fit la remise des vingt mille francs qu’il redevait. »

« Je ne parle pas, ajoute Meneval, des prêts considérables qu’il fit souvent aux maisons de commerce et aux manufactures, des encouragements pécuniaires qu’il fit aux fabriques encombrées de produits et aux ouvriers travaillant isolément, dans le seul but de leur procurer du travail. Ces secours absorbèrent plusieurs millions… »

Nous pouvons, à titre de complément, mentionner, à cette place, que le Premier Consul paya, en 1802, les dettes du danseur Vestris.

Les souffrances des ouvriers et des misérables, qu’elles proviennent des intempéries ou du chômage, ont la même part à la sollicitude de Napoléon, qu’il soit à Paris ou au fond de l’Europe. Voici, pris à tous les échelons de la carrière de l’Empereur, des exemples de sa vigilance à l’égard des humbles.

En 1802 : « … Si le froid revenait, comme en 89, faire allumer du feu dans les églises et autres grands établissements pour chauffer beaucoup de monde… » En 1803 : « L’hiver sera rigoureux, citoyen ministre, la viande très chère. Il faut faire travailler à Paris : Faire continuer les travaux du canal de l’Ourcq ; Faire des travaux aux quais Desaix, d’Orsay ; Faire paver les nouvelles rues, etc., etc. » En 1807 : « Les choses devraient être établies de façon qu’on pût dire : Tout mendiant sera arrêté. Mais l’arrêter pour le mettre en prison serait barbare ou absurde. Il ne faut l’arrêter que pour lui apprendre à gagner sa vie par un travail. Il faut donc une ou plusieurs maisons ou ateliers de charité par département… En 1810 : « On m’assure que les ouvriers de Rotterdam et d’Amsterdam n’ont point de travail. Faites-moi connaître quelle espèce d’ouvriers c’est, et quels travaux on pourrait leur donner. » En 1811 : « Il y a beaucoup de chapeliers, de bonnetiers, de cordonniers, de tailleurs, de selliers qui sont sans ouvrage. Je désirerais que vous prissiez des mesures pour faire faire 500 paires de chaussures par jour…, etc., etc. » Quelques jours plus tard, c’est au ministre de la guerre qu’il dit : « Beaucoup d’ouvriers n’ont pas d’ouvrage à Paris. Comme je désire leur en donner, je vous prie : 1o de faire une commande extraordinaire de harnais d’artillerie…, etc. » En même temps, il écrit au grand maréchal du palais : « Le faubourg Saint-Antoine manque d’ouvrage ; je désire lui en donner, surtout ce mois-ci qui précède les fêtes… Que l’on fasse une commande telle que, pendant les mois de mai et de juin, 2 000 ouvriers du faubourg Saint-Antoine qui font des chaises, des meubles, des commodes, des fauteuils, et qui sont sans ouvrage, en aient sur-le-champ… Que vos idées soient arrêtées demain et qu’on commence sans délai. »

Soupçonnera-t-on une arrière-pensée politique dans ces secours donnés à des corporations éprouvées par la misère ? Nous répondrons en montrant les mêmes mesures prescrites à l’égard des personnes isolées qui ont recours à la bienfaisance ou à la justice de Napoléon.

C’est un M. Garnier que le Premier Consul recommande au ministre de l’intérieur pour un emploi, parce que depuis longtemps il a pris soin de la fille du général Dugommier sous lequel Napoléon a jadis servi à Toulon.

C’est le fils de Camille Desmoulins, recueilli au Prytanée à titre de « victime du tribunal révolutionnaire de Paris », dit l’arrêt du Premier Consul.

C’est un secours de 100 000 francs remis à la duchesse d’Orléans avec la recommandation suivante : « Cette somme doit lui être remise secrètement et sans aucune espèce d’ostentation. »

Pendant toute la durée du règne et même en 1815, pendant les Cent-Jours, vous trouverez des secours gracieux, remis pareillement à la duchesse de Bourbon, au prince de Conti, à la duchesse d’Orléans, en dehors des pensions qui leur étaient régulièrement servies.

Enfin, nous avons la preuve qu’à tous les instants, même les plus critiques pour lui, la pitié, la largesse de l’Empereur s’exerçaient dans des conditions qui paraîtraient invraisemblables si le document lui-même n’était pas sous nos yeux : une demoiselle Delaire, élève de la Maison impériale de Saint-Denis, fait appel, pour sa mère malheureuse, à la charité de l’Empereur. Cette demande ne comporte pas moins de trente-quatre lignes d’une écriture fine jusqu’à être illisible.

Napoléon en prit connaissance à l’heure où il travaillait seul, ses secrétaires étant couchés, car c’est de sa main qu’il écrivit en marge : « Bertrand lui donnera un secours de 600 francs et fera régler sa pension. »

Nous voilà bien en face d’un mouvement de bonté naturelle et spontanée ; rien qui touche ni à la politique, ni à la popularité. Ce fait de peu de valeur, en apparence, acquiert une importance au point de vue du caractère de l’homme, si l’on considère dans quelles circonstances il se produisit. Quel jour l’Empereur prit-il le temps de lire cette supplique et d’y faire droit ? C’était le 7 avril 1815, quinze jours après le retour de l’île d’Elbe, au moment où l’Europe entière coalisée réunissait ses forces pour marcher contre la France, au moment où l’Empereur, à peine arrivé aux Tuileries, avait à faire sortir du néant les armées qui devaient livrer, quelques semaines plus tard, le suprême et fatal combat de Waterloo.