V
Les plaisirs de la table n’existaient pas pour l’Empereur. Par suite de son invariable sobriété, les mets les plus simples, tels que « les œufs au miroir (œufs sur le plat), les haricots en salade, presque jamais de ragoûts, un peu de fromage de parmesan, arrosés de chambertin étendu d’eau, étaient ceux qu’il aimait le mieux ». « En campagne et en marche, écrivait-il à Duroc, son grand maréchal du palais, les tables, même la mienne, seront servies avec une soupe, un bouilli, un rôti et des légumes, point de dessert. » Douze minutes étaient le temps consacré à Paris pour le dîner, que l’on servait à six heures. Napoléon se levait de table et laissait l’Impératrice avec les autres convives continuer le repas à leur guise. Son déjeuner, qu’il prenait seul à neuf heures et demie, ne durait pas plus de huit minutes. On le servait sur un guéridon d’acajou sans serviette. « Les courts instants de son déjeuner, lisons-nous, étaient ceux où il était le moins empereur et le plus homme. » « S’il avait du temps à lui, il recevait alors des personnes auxquelles il avait accordé cette faveur, telles que Monge, Berthollet, Costaz, Denon, Corvisart, David, Gérard, Isabey, Talma, Fontaine. Sa conversation était gaie, pleine d’abandon, d’intérêt, de charme. » C’était alors qu’il causait familièrement avec les officiers de sa maison qui le servaient ; il leur faisait nombre de questions sur ce qu’on lui donnait : « Où a-t-on acheté cela ? Combien cela coûte-t-il ? » Et quand on lui avait répondu, il disait très souvent : « Cela était beaucoup moins cher quand j’étais sous-lieutenant, je ne veux pas payer plus cher qu’un autre. » A ce trait, il serait plus facile de reconnaître un modeste hobereau, dépensant ses pauvres petites rentes, avec une pointe de méfiance bourgeoise, que le puissant empereur maniant à son gré, pour ainsi dire, la moitié des revenus de l’Europe, pouvant, à sa guise, détrôner un roi et s’approprier sa liste civile !
Dans son étrange et presque inconcevable parcimonie, l’égoïsme ne joue aucun rôle. Il n’est nullement possédé de la passion de thésauriser. Personne n’a récompensé plus généreusement les services rendus à la patrie. Il a distribué des dotations s’élevant à des sommes fabuleuses. Davout, pour n’en citer qu’un, avait été gratifié de 1 800 000 fr. de rente. Mais dépenser le moins possible, en homme qui connaît la valeur de l’argent, ne pas être pris pour dupe dans les règlements de compte, c’étaient les deux marottes de Napoléon ; on les retrouve à toutes les époques de sa vie. Sous le Consulat, à peine arrivé aux Tuileries, il dit à Rœderer : « Savez-vous ce qu’on me demande pour mon établissement aux Tuileries ? Deux millions ! Ce sont des voleurs. Aussi ai-je défendu qu’on me représentât les mémoires avant qu’ils fussent réduits à 800 000 francs. Je suis entouré de coquins…, je suis obligé de veiller encore de plus près sur les dépenses qui me concernent personnellement. » L’appréhension d’être volé par ses fournisseurs est exprimée, plus tard, à maintes reprises, par l’Empereur. Un jour, il écrit au ministre de la police : « On soupçonne M. Calmelet et un nommé Bataille, dont il se sert comme architecte et tapissier, de s’entendre d’une manière contraire à mes intérêts, et je suis assez porté à ajouter foi aux différents renseignements qui me parviennent, quand je considère qu’ils ont présenté un compte d’un million de dépenses dans une maison du prince Eugène qu’ils ont arrangée et où, certainement, ils n’ont pas dépensé 200 000 francs. » Une autre fois, c’est au ministre de la justice qu’il donne l’ordre de poursuivre, devant qui de droit, le teinturier de Lyon qui a donné un mauvais teint aux tentures fournies pour Saint-Cloud. Au sujet d’une dépense banale, un cadeau fait par l’Impératrice, il écrit au prince Eugène : « Mon fils, l’Impératrice a fait présent à la vice-reine d’Italie d’une guirlande d’hortensias. Je désire que, sans que la princesse en sache rien, vous la fassiez estimer par de bons bijoutiers et que vous me fassiez connaître cette estimation, pour que je voie de combien ces messieurs ont l’habitude de me voler. » En 1809, il mande au comte Daru : « Ma maison est pleine d’abus. Il est temps que cela finisse… J’ai dépensé au delà de ce qui me convient. Cette continuation de dépenses mettrait du désordre dans ma maison. Je crois que beaucoup de choses se font d’une manière trop dispendieuse, vous devez tout faire rentrer dans l’ordre. » Par une logique naturelle, s’il est strict sur le montant des factures, il s’intéresse à la qualité des marchandises fournies, avec une compétence que lui envierait plus d’un négociant : « Je voudrais, écrit-il à Duroc, augmenter dans mes palais les meubles d’étoffes de laine de Beauvais et de la Savonnerie, parce que cela est de bonne durée ; les étoffes de velours et de drap ne durent qu’un moment, les meubles des Gobelins et de la Savonnerie durent quatre fois davantage. »
Sa surveillance porte sur tout, sans exception, soit que, rencontrant, par hasard, une dame d’honneur de l’Impératrice avec le livre de la blanchisseuse en main, il s’approche, critique les comptes dont il trouve la dépense trop élevée et s’en plaigne à Duroc ; soit que, pour assurer le contrôle de la distribution des denrées alimentaires, il imagine de faire donner par les gens de service des bons de consommation ; soit que, revisant les comptes et s’arrêtant au premier article venu, le sucre par exemple, « il en calcule la consommation d’après le nombre de personnes, et en conclue qu’elle est raisonnable ou exagérée » ; soit qu’il discute sou à sou avec son intendant général le prix de la nourriture de ses chevaux. C’est la même vigilance, la même minutie, au sein de l’opulence illimitée, qu’à l’île d’Elbe, où, dans une gêne relative, il ordonne au grand maréchal du palais de régler toutes les semaines et tous les mois les dépenses de la maison, ajoutant expressément « qu’une feuille de salade, une grappe de raisin doivent être mentionnées ».
Ne pouvant supporter le gaspillage, il ne savait quelles précautions combiner afin de l’éviter. Il règle lui-même méthodiquement la composition, les prix et la durée des effets de sa garde-robe, dans laquelle il y aura : cinq habits militaires, à 360 fr. l’un, deux habits de chasse, un seul habit bourgeois, celui-ci coûtant 200 francs. Chacun de ces costumes devra durer trois ans. Tout est prévu dans cette liste, depuis les quarante-huit gilets de flanelle dont on devra lui donner un chaque semaine, jusqu’aux quatre douzaines de mouchoirs qui seront en usage, à raison d’une douzaine par semaine, sans oublier les six madras, devant durer trois ans, et dont on lui passera un tous les deux mois. Et quand l’Empereur a tout énuméré, serviettes, bas de soie, souliers, parfumerie, dégraissage et blanchissage, quand il a tout spécifié comme achat, nombre et usure, il ajoute en regard de la rubrique Dépenses diverses : « Rien ne sera dépensé que d’après l’approbation de Sa Majesté. »
Est-ce en un jour d’inquiétude ou d’indécision sur son sort que ce document a été élaboré ? Nullement. C’est au moment précis où la fortune semblait à jamais fixée dans la maison de Napoléon, c’est six mois après la naissance du roi de Rome.
Chez un homme dont la surveillance doit s’exercer et s’exerce effectivement sur un empire qui s’étend de Hambourg à Cadix, et d’Amsterdam à Naples, ces préoccupations infimes sont plus qu’étonnantes, elles heurtent brutalement les idées que nous nous faisons généralement de la majesté des rois. Un souverain économe, ordonné, quelle anomalie, en effet ! Notre esprit, façonné aux indications de l’histoire, n’est-il pas accoutumé à voir sur le trône un personnage olympien, rayonnant de pourpre et d’or, exempt des calculs du vulgaire, vivant dans une abondance intarissable où viennent se rassasier toutes les corruptions ? Après tant de princes ayant mis le meilleur de leurs privilèges à s’affranchir des lois d’une morale sévère, à donner le spectacle pernicieux de prodigalités excessives, de gaspillages scandaleux, de licences effrénées ; après le passage au gouvernement de prétendus réformateurs qui faisaient voltiger les deniers de l’État au souffle de leurs appétits luxurieux, voir arriver soudain, avec le retour du pouvoir personnel, un petit soldat qui, sans autre contrôle que sa conscience, n’assimile point le palais à une oasis où ses jours s’écouleront dans une moelleuse et insouciante béatitude, c’est un tableau étrange, en effet, propre à dérouter notre conception ordinaire de la vie opulente, sereine, d’un maître omnipotent.
Que Napoléon l’ait voulu, ou que, sans idées préconçues, il ait seulement suivi ses penchants naturels, à cette haute place où tout est exemple pour les grands et les petits, il a rétabli la vérité fondamentale contenue en ce mot « Rex, régulateur », comme a dit Carlyle, et non dissipateur.
La critique, si ardente soit-elle, devra reconnaître ici, à l’Empereur, une sincérité pleine d’indépendance. Arrivé au pouvoir, avec les qualités et les défauts acquis durant une vie de labeurs et de souffrances, il n’a rien dissimulé. Faisant, aux Tuileries, table rase du cérémonial fastueux de ses prédécesseurs, il s’est interdit pour lui-même les momeries de l’étiquette des cours. S’il a pris au sérieux l’héritage des charges de la fonction suprême, avec l’attirail de la représentation solennelle en public, il en a dédaigné, dans l’intérieur du palais, les vaines satisfactions d’amour-propre, comme il s’est gardé des allures outrecuidantes par lesquelles les monarques croyaient rehausser leur dignité. Demeurant l’homme simple et rudimentaire qu’il était, il est plus exceptionnel peut-être dans sa vertu persistante que dans ses bruyants triomphes militaires.