V
Mais la vivacité des attaques leur donne un semblant de précision ; il faut donc prouver ici que les opinions relevées chez les contemporains étaient rigoureusement motivées.
Est-il vrai, comme l’a dit M. Taine, que, « avec ses généraux, ministres et chefs d’emploi, il se réduit au style serré, positif et technique des affaires… à chaque page, sous les phrases écrites, on devine la physionomie et les intonations de l’homme qui bondit, frappe et abat » ?
Rien de plus imagé, mais rien de moins ressemblant. Certes, Napoléon n’a pas écrit ses ordres de bataille sous forme de pastorales, il n’a pas dicté ses observations sur le budget de l’Empire avec l’abondance de Mme de Sévigné ; cependant, à lire sa correspondance, à écouter les témoins, on acquiert la certitude que, maintes et maintes fois, même en pleine activité de service, même au milieu des combats, il a su passer du ton sec du commandement au langage amical, familier, sans façon de l’homme qui ne cherche nullement à guinder sa pensée. Les preuves matérielles de ce que nous avançons là sont innombrables, elles le sont au point qu’on se demande s’il est quelqu’un parmi ses subalternes qui n’ait reçu des marques de la cordialité de Napoléon.
Des instructions à Faypoult, ambassadeur près de la République de Gênes, se terminent par ces mots : « Votre femme se porte bien, et la petite nièce est toujours bien coquette ; elle fait la cour à mon aide de camp, et elle n’aime de moi que mon bel habit. » Au général Kellermann : « Je regarderai comme un bonheur les occasions où je pourrai vous être bon à quelque chose. — Votre fils a été malade, mais il est rétabli ; j’espère qu’il continuera à servir avec moi. » Au chef d’escadron Colbert : « Je vous envoie une paire de pistolets pour vous tenir lieu de celle que vous avez perdue. Je ne puis les donner à personne qui en fasse un meilleur usage. » Au général Menou : « Je vous envoie un cheval pour vous ; il est très difficile d’en trouver de passables ; il vous sera au moins une preuve de bonne volonté et du désir que j’ai de vous donner une marque d’estime. »
N’emmenant pas Junot au moment de quitter l’Égypte, Napoléon écrit à son vieil ami : « J’ai regretté de ne pouvoir t’emmener avec moi : tu t’es trouvé trop éloigné du lieu d’embarquement. Enfin, dans quelque lieu et dans quelque circonstance que nous nous trouvions, crois à la continuation de la tendre amitié que je t’ai vouée. »
A côté de cette expansion amicale envers un ancien camarade, vous trouvez, à l’adresse des indifférents, une constante courtoisie alliée à la plus rare simplicité.
Voici la lettre de remerciements à Laplace, qui lui a fait hommage de sa Mécanique céleste : « Je reçois avec reconnaissance, citoyen, l’exemplaire de votre bel ouvrage que vous venez de m’envoyer… Si vous n’avez rien de mieux à faire, faites-moi l’amitié de venir dîner demain à la maison. » Au général Delmas : « Je suis fâché, citoyen général, de ne pas m’être trouvé chez moi lorsque vous y êtes passé ; vous êtes du nombre des hommes que j’aime et que j’ai toujours le temps de voir. »
Au général Friant : « Lorsque vous vous serez reposé dans le sein de votre famille le temps que vous jugerez convenable, venez à Paris, je vous y verrai avec le plus grand plaisir. »
Les extraits précédents datant tous de l’époque où Napoléon était général en chef ou Premier Consul, on est en droit de se demander si, chez l’Empereur, devenu de fait un autocrate, il ne va pas se faire une évolution, et si ne vont pas disparaître ces manières avenantes, dont le but était peut-être de ménager des partisans propres à seconder ses visées ambitieuses.
Nul changement ne se produira. Son âme, particularité heureuse, reste toujours pénétrée des mêmes sentiments, sa phrase conserve le même tour bienveillant ou aisé.
A une plainte du général Gazan, l’Empereur répond : « Vous êtes fait grand officier de la Légion d’honneur. C’est par erreur que vous n’avez pas été porté dans l’état de promotions faites à Schœnbrunn. Je ne regrette point cette erreur, puisqu’elle me fournit l’occasion de vous assurer de l’estime que je vous porte. »
Quand Napoléon donne au maréchal Berthier, en toute souveraineté, la principauté de Neufchâtel, les considérants du décret portent : « Cette preuve touchante de la bienveillance de l’Empereur pour son ancien compagnon d’armes, pour un coopérateur éclairé, ne peut manquer d’exciter la sensibilité de tous les bons cœurs, comme elle sera un motif de joie pour tous les bons esprits. »
C’est, dira-t-on, le boniment officiel rédigé par les sous-ordres respectueux des traditions. Admettons-le, mais le camarade va reparaître dans la lettre particulière écrite à cette occasion par l’Empereur à son chef d’état-major. Celui-ci, malgré les instances de son souverain, vivait depuis dix ans en concubinage avec Mme Visconti. L’Empereur profite de la nouvelle situation qu’il fait à Berthier pour lui dire : « Je vous envoie le Moniteur, vous verrez ce que j’ai fait pour vous, je n’y mets qu’une condition, c’est que vous vous mariiez, et c’est une condition que je mets à mon amitié. Votre passion a duré trop longtemps ; elle est devenue ridicule. Je veux donc que vous vous mariiez ; sans cela je ne vous verrai plus. Vous avez cinquante ans, mais vous êtes d’une race où l’on vit quatre-vingts ans, et ces trente années sont celles où les douceurs du mariage vous sont le plus nécessaires. »
Afin de montrer, ce qui sera une surprise pour plus d’un, que les désirs de l’Empereur, même ceux dont il pouvait surveiller de très près la réalisation, n’étaient pas considérés dans son entourage comme des ordres inéluctables, il n’est pas inutile de rappeler ici que Berthier, fort amoureux, continua à vivre avec sa maîtresse, tout en jouissant de ses titres nobiliaires et sans que Napoléon, malgré sa menace, cessât de le combler de faveurs. Quatre ans s’écoulèrent avant que Berthier cédât aux instances de Napoléon et, rompant avec sa maîtresse, consentît à épouser la nièce du roi de Bavière.
Napoléon se raillait volontiers des célibataires qui vivaient autour de lui ; de ce nombre était Cambacérès. Déjà en 1802, au Conseil d’État, raconte Thibaudeau, pendant la discussion de la loi sur l’adoption, la gravité du débat fut égayée par cette saillie du Premier Consul : « Il s’agit maintenant de savoir si l’adoption sera permise aux célibataires. Qui veut parler pour les célibataires ? A vous, Cambacérès. » Et toute l’assistance de se mettre à rire.
Une autre allusion, aussi familière à l’égard de Cambacérès, mais doublée d’un vif intérêt pour sa santé, se retrouve sous la plume de l’Empereur, en 1807 : « Je vois avec peine que votre santé soit dérangée. Heureusement, j’espère que ce n’est qu’un des dérangements que vous avez tous les jours. Si vous ne vouliez pas vous droguer, vous vous porteriez beaucoup mieux ; mais c’est une habitude de vieux garçon. Toutefois, tâchez de vous bien porter ; je le désire par l’amitié que je vous porte. »
Ce style épistolaire, on en conviendra, n’est rien moins que le style froid et compassé d’un souverain écrasant ses inférieurs sous le poids de sa majesté.
Chez Napoléon, l’Empereur cède toujours le pas à l’homme prévenant, empressé, qui redouble de sollicitude pour les personnes dont la vie est éprouvée par quelque fâcheux accident. De ce sentiment qui l’honore, il y a des traits à profusion : en voici quelques-uns pris à toutes les époques de sa carrière.
Lettre au docteur Corvisart : « Je vous prie, mon cher Corvisart, d’aller voir le grand juge et le citoyen Lacépède. L’un est malade depuis huit jours, ce qui me fait craindre qu’il ne tombe entre les mains de quelque mauvais médecin ; l’autre a sa femme malade depuis longtemps ; donnez-lui un bon conseil qui puisse la guérir ; vous sauverez la vie à un homme estimable et que j’aime beaucoup. »
A Bessières, qui est blessé, il écrit : « J’ai ordonné que l’on vous donnât chez moi le logement qu’occupait Junot. Si vous préférez aller à Gyseh, toute la maison est à votre service. Je ne désire qu’une chose, c’est que vous vous dépêchiez de guérir. »
Une autre fois, c’est le général Pino qu’il rassure, en lui disant : « J’ai pris une grande part au malheur qui vous est arrivé ; tranquillisez-vous. Vous avez tout le temps de vous guérir. J’imagine que vous avez appelé de Lyon ou Genève un bon chirurgien… » Même recommandation au général de Wrède : « Je reçois votre lettre. Je suis fâché de votre maladie. Je comptais sur vous dans cette campagne, parce que je connais votre zèle et votre talent… Il faut tranquilliser votre esprit ; c’est le meilleur moyen de guérir le corps. »
Impossible de se montrer plus cordial qu’il ne l’est envers Bernadotte : « … J’ai appris avec la plus grande peine que vous aviez été blessé. Je vois avec grand plaisir que madame Bernadotte se trouve, dans cette circonstance, près de vous. Je désire votre prompt rétablissement et vous revoir à la tête de mon corps d’armée pour le bien de mon service, mais aussi pour l’intérêt particulier que je porte à tout ce qui vous regarde… Dites, je vous prie, mille choses aimables à madame la maréchale, et faites-lui un petit reproche : elle aurait bien pu m’écrire un mot pour me donner des nouvelles de ce qui se passe à Paris ; mais je me réserve de m’en expliquer avec elle la première fois que je la verrai… »
Les lignes suivantes étaient bien faites pour remonter le moral du général d’Hautpoul, également blessé : « J’ai été extrêmement touché de la lettre que vous m’avez écrite. Votre blessure n’est pas de nature à priver votre fils de vos soins. Vous vivrez encore pour charger à la tête de votre intrépide division et vous couvrir d’une nouvelle gloire. Vous et vos enfants, vous pouvez compter sur l’intérêt que je vous porte. »
Quand Lannes, désireux de reprendre un service actif, sollicite l’Empereur, celui-ci lui répond : « Lorsque votre santé sera parfaitement rétablie, vous vous rendrez près de moi. Vous ne doutez pas du plaisir que j’aurais à vous avoir toujours, mais surtout un jour de bataille. Mais rétablissez-vous avant tout. »
N’allez pas croire que l’Empereur réservait ces touchantes préoccupations aux seules personnes placées dans les rangs élevés de son entourage. Un jeune page écrivant à sa mère raconte qu’au retour d’Erfurt, tandis qu’il était à cheval à la portière de l’Empereur, une pluie violente et glacée le trempa jusqu’aux os. « L’Empereur, dit le jeune écuyer, est descendu de voiture et, en me voyant en si bel état, m’a ordonné de rester à la première poste… Je sais que l’Empereur s’est informé plusieurs fois de ma santé. »
Faut-il un exemple plus modeste encore ? Son valet de chambre, Constant, fait une chute de cheval : « Le Premier Consul, dit-il, fit arrêter aussitôt ses chevaux, donna lui-même les ordres nécessaires pour me faire relever, et indiqua les soins qu’il fallait me donner dans ma position ; je fus transporté en sa présence à la caserne de Rueil, et il voulut, avant de continuer sa route, s’assurer si mon état n’offrait point de danger… »
Après l’entourage immédiat, voici le cas d’un simple grenadier ; c’est Coignet, victime d’une tentative d’empoisonnement, qui dit : « Il en fut fait rapport au Premier Consul, qui donna l’ordre de mettre deux médecins de nuit près de moi pour me garder et des infirmiers nuit et jour… Un officier de service venait tous les matins savoir de mes nouvelles. »