VIII

C'est aussi le bagne avec ses brèches blondes comme un livre
sur les genoux d'une jeune fille
Tantôt il est fermé et crève de peine future sur les remous
d'une mer à pic
Un long silence a suivi ces meurtres
L'argent se dessèche sur les rochers
Puis sous une apparence de beauté ou de raison contre toute
apparence aussi
Et les deux mains dans une seule palme
On voit le soir
Tomber collier de perles des monts
Sur l'esprit de ces peuplades tachetées règne un amour si
plaintif
Que les devins se prennent à ricaner bien haut sur les ponts de
fer
Les petites statues se donnent la main à travers la ville
C'est la Nouvelle Quelque Chose travaillée au socle et à l'archet
de l'arche
L'air est taillé comme un diamant
Pour les peignes de l'immense Vierge en proie à des vertiges
d'essence alcoolique ou florale
La douce cataracte gronde de parfums sur les travaux


[IL N'Y A PAS A SORTIE DE LÀ]

À Paul ÉLUARD

Liberté couleur d'homme
Quelles bouches voleront en éclats
Tuiles
Sous la poussée de cette végétation monstrueuse
Le soleil chien couchant
Abandonne le perron d'un riche hôtel particulier
Lente poitrine bleue où bat le cœur du temps
Une jeune fille nue aux bras d'un danseur beau et cuirassé
comme Saint Georges
Mais ceci est beaucoup plus tard
Faibles Atlantes

* * *

Rivière d'étoiles
Qui entraînes les signes de ponctuation de mon poème et de
ceux de mes amis
Il ne faut pas oublier de cette liberté et toi je vous ai tirées
à la courte paille
Si c'est elle que j'ai conquise
Quelle autre que vous arrive en glissant le long d'une corde de
givre
Cet explorateur aux prises avec les fourmis rouges de son propre
sang
C'est jusqu'à la fin le même mois de l'année
Perspective qui permet de juger si l'on a affaire à des âmes ou
non
19.. Un lieutenant d'artillerie s'attend dans une traînée de
poudre

* * *

Aussi bien le premier venu
Penché sur l'ovale du désir intérieur
Dénombre ces buissons d'après le ver-luisant
Selon que vous étendrez la main pour faire l'arbre ou avant de
faire l'amour
Comme chacun sait
Dans l'autre monde qui n'existera pas
Je te vois blanc et élégant
Les cheveux des femmes ont l'odeur de la feuille d'acanthe
Ô vitres superposées de la pensée
Dans la terre de verre s'agitent les squelettes de verre

* * *

Tout le monde a entendu parler du Radeau de la Méduse
Et peut à la rigueur concevoir un équivalent de ce radeau dans
le ciel


[LE BUVARD DE CENDRE]

À Robert DESNOS

Les oiseaux s'ennuieront
Si j'avais oublié quelque chose
Sonnez la cloche de ces sorties d'école dans la mer
Ce que nous appellerons la bourrache pensive
On commence par donner la solution du concours
À savoir combien de larmes peuvent tenir dans une main de
femme
1° aussi petite que possible
2° dans une main moyenne
Tandis que je froisse ce journal étoilé
Et que les chairs éternelles entrées une fois pour toutes en
possession du sommet des montagnes
J'habite sauvagement une petite maison du Vaucluse
Cœur lettre de cachet


[L'HERBAGE ROUGE]

À Denise

L'herbage rouge, l'or des grands chapeaux marins
Composent pour ton front la musique et les plumes
D'enfer. Sur ton chemin blanchissent les enclumes.
S'il fait beau dans ton cœur il tonne sur tes reins.
Jamais le val d'amour! Dans les feuilles ces trains
Qui disparaissent, pris au lasso par les brumes...
Tourne éternellement tes seins dans les écumes
Des chutes: la lumière est tout ce que j'étreins.
Va, comète du rire où le néant t'appelle,
Ouvre tes jambes sur l'éventail ou l'ombelle;
Toi seule sais me rendre un printemps sang et eau.
Balances de la vie, avec toi pour fléau.


[AU REGARD DES DIVINITÉS]

À Louis ARAGON

«Un peu avant minuit près du débarcadère.
«Si une femme échevelée te suit n'y prends pas garde.
«C'est l'azur. Tu n'as rien à craindre de l'azur.
«Il y aura un grand vase blond dans un arbre.
«Le clocher du village des couleurs fondues
«Te servira de point de repère. Prends ton temps,
«Souviens-toi. Le geyser brun qui lance au ciel les pousses de
fougère
«Te salue.»
La lettre cachetée aux trois coins d'un poisson
Passait maintenant dans la lumière des faubourgs
Comme une enseigne de dompteur.
Au demeurant
La belle, la victime, celle qu'on appelait
Dans le quartier la petite pyramide de réséda
Décousait pour elle seule un nuage pareil
À un sachet de pitié.
Plus tard l'armure blanche
Qui vaquait aux soins domestiques et autres
En prenant plus fort à son aise que jamais,
L'enfant à la coquille, celui qui devait être...
Mais silence.
Un brasier déjà donnait prise
En son sein à un ravissant roman de cape
Et d'épée.
Sur le pont, à la même heure,
Ainsi la rosée à tête de chatte se berçait
La nuit,—et les illusions seraient perdues.
Voici les Pères blancs qui reviennent de vêpres
Avec l'immense clé pendue au-dessus d'eux.
Voici les hérauts gris; enfin voici sa lettre
Ou sa lèvre: mon cœur est un coucou pour Dieu.
Mais le temps qu'elle parle, il ne reste qu'un mur
Battant dans un tombeau comme une voile bise.
L'éternité recherche une montre-bracelet
Un peu avant minuit près du débarcadère.


[ANGÉLUS DE L'AMOUR]

À Roger VITRAC

Bientôt les jardins seront sur nous comme des phares
D'énormes bulles crèveront à la surface des étangs
Seules quelques cristallisations emblématiques parmi
lesquelles le pendule de sang et les cinq charbons blancs
Témoigneront que le ciel est encore sensible
Il y aura aussi un ruban magnifique
Enroulé mille fois autour des beautés abstraites naturelles
Ô mes amis fermons les yeux
Jusqu'à ce que nous n'entendions plus siffler les serpents
transparents des directions
Aussi vrai que nous vivons en pleine antiquité
Dans chaque rayon de soleil il y a une lucarne et à chaque
lucarne peut apparaître la Gorgone
Déjà nous avons assisté aux migrations de nos mains
Immobiles au bord d'un fleuve nous regardions passer le
travail à tire d'ailes
Comme d'autres apprennent à vider sans bruit les poches de
leurs vêtements suspendus et garnis de clochettes
Quand nous levons la tête le ciel nous bande les yeux
Fermons les yeux pour qu'il fasse clair où nous ne sommes pas
Là trompant l'impossible étoile à une branche
Nous danserons comme le feu parmi les paillettes de
nous-mêmes
Et ce sera toujours
Nous passerons des ponts surprenants
Nous verserons dans des vallées de larmes
À la longue les cygnes ne répondrons plus de nous
De nous qui retournons aux formes idéales
Avec qui les saisons iront au plus pressé
Et qui les premiers forcerons le danger
Magique sur sa corde inexistante
Pour nous servir à prendre des chemins de traverse


[TOUT PARADIS N'EST PAS PERDU]

À Man RAY

Les coqs de roche passent dans le cristal
Ils défendent la rosée à coups de crête
Alors la devise charmante de l'éclair
Descend sur la bannière des ruines
Le sable n'est plus qu'une horloge phosphorescente
Qui dit minuit
Par les bras d'une femme oubliée
Point de refuge tournant dans la campagne
Dressée aux approches et aux reculs célestes
C'est ici
Les tempes bleues et dures de la villa baignent dans la nuit
qui décalque mes images
Chevelures chevelures
Le mal prend des forces tout près
Seulement voudra-t-il de nous


[MA MORT PAR ROBERT DESNOS]

Le jeudi suivant les académiciens occupés au dictionnaire
L'œil vitreux des hirondelles de bas-étage
Un jardin aux parterres d'explosions
C'était à la veille de ***
Sur l'écorce des marronniers les mots À suivre
On parait on se contentait de parer
Jamais la religion au secours de l'opinion
Ne s'était à ce point commise
Dans une cabine de bains
J'entrais avec la Vierge en personne
Sachez que le baril de poudre Le Penseur
Durant la nuit avait été hissé
Au sommet de la Trinité
Je reviens au même
Les individus sont des crics
Et je me balance sans cesse en arrière de moi-même
Pareil à la suspension de la peur
Ma course est celle de cinq jockeys
Le premier bute sur ma tête
Loin des tribunes
Là où les haies sont remplacées par des avalanches
Le second part seul
Le quatrième pousse à la consommation des noix de coco en
guise de cierges
Mais le sixième virtuel
Dans la glace de mes jours impossibles
Ressemble à une patte de renard
Je m'arrache difficilement à la contemplation des sourcils
Au vert des sangs et des mines
À l'apparence humaine qui dissémine
Plus j'aime plus je suis aimé des bois où le cerf dans le serpolet
Se signe à connaître que veux-tu
Descendre estimer mourir
Puis l'élément femelle croix des inquisiteurs


[PLUTÔT LA VIE]

Plutôt la vie que ces prismes sans épaisseur même si les
couleurs sont plus pures
Plutôt que cette heure toujours couverte que ces terribles
voitures de flammes froides
Que ces pierres blettes
Plutôt ce cœur à cran d'arrêt
Que cette mare aux murmures
Et que cette étoffe blanche qui chante à la fois dans l'air et
dans la terre
Que cette bénédiction nuptiale qui joint mon front à celui de la
vanité totale
Plutôt la vie
Plutôt la vie avec ses draps conjuratoires
Ses cicatrices d'évasions
Plutôt la vie plutôt cette rosace sur ma tombe
La vie de la présence rien que de la présence
Où une voix dit Es-tu là où une autre répond Es-tu là
Je n'y suis guère hélas
Et pourtant quand nous ferions le jeu de ce que nous faisons
mourir
Plutôt la vie
Plutôt la vie plutôt la vie Enfance vénérable
Le ruban qui part d'un fakir
Ressemble à la glissière du monde
Le soleil a beau n'être qu'une épave
Pour peu que le corps de la femme lui ressemble
Tu songes en contemplant la trajectoire tout du long
Ou seulement en fermant les yeux sur l'orage adorable qui a
nom ta main
Plutôt la vie
Plutôt la vie avec ses salons d'attente
Lorsqu'on sait qu'on ne sera jamais introduit
Plutôt la vie que ces établissements thermaux
Où le service est fait par des colliers
Plutôt la vie défavorable et longue
Quand les livres se refermeraient ici sur des rayons moins doux
Et quand là-bas il ferait mieux que meilleur il ferait libre oui
Plutôt la vie
Plutôt la vie comme fond de dédain
À cette tête suffisamment belle
Comme l'antidote de cette perfection qu'elle appelle et qu'elle
craint
La vie le fard de Dieu
La vie comme un passeport vierge
Une petite ville comme Pont-à-Mousson
Et comme tout s'est déjà dit
Plutôt la vie


[DU SANG DANS LA PRAIRIE]

À Georges LIMBOUR

Ciel de verre cassé et de reines-marguerites
À toi mon amour s'il y a une escarpolette assez légère pour
les mots
Les mots que j'ai trouvés sur le rivage
Mes mains s'ensanglantent au passage des étoiles
Ne dis rien
D'après l'ombre des gants tu n'as pas à avoir peur
Pour moi et pour tout ce qui ressemble
Au survivant
Lorsque je passe entre la nuit et le jour avec les menottes
Je vois à une fenêtre mon enfant
Mon enfant fait glisser à la surface de l'air des pierres claires
ou bleues
L'arête de poisson luit
Et c'est l'œil
Rien que l'œil de la soubrette un peu au-dessus du toit
Il faut tuer à la marée montante
Tuez-moi si vous voulez voir le Déluge
Il y a encore d'autres barques que les étoiles sur mon sang
Mon amour est une marelle
Un palet de glace sur le mot Jamais


[FEUX TOURNANTS]

À Max MORISE

La toge rousse qui recouvre les astres à carreaux
Fait peine à toucher mais l'enterrement divin
Que suivent les oiseaux à peine a-t-il lieu
Que je vais de dégradation en dégradation
C'est d'abord le vainqueur de la rue du chant des roseaux
Qui remet son épée à l'ensablement des coeurs
Puis la bougie à la flamme haute sur la portée
De ma chambre qui baise la hache de licteur
Il y a des péchés qui de même sont remis
Aux jeunes femmes l'aspic regarde le sein
Que seul il a dégrafé vraiment au monde
Lui épine arrachée à la rose de l'air
Puis le socle désert d'une statue de jongleur
En proie maintenant aux papillons et à leurs satellites
Les grandes fusées de sève au-dessus des jardins publics
Et la mousse qui vient recouvrir ma table quand je dors
Dans un bureau le coup de poing américain fait merveille
Est-ce que nous ne nous baignons pas chaque jour dans notre
sang
L'oreille compte les jours les jolies marques de fabrique
Mouette sur le dos des moutons de mer
Ce sont des charges de cavalerie contre la nuit
Éternellement rebelle Des frissons de lances
Est fait l'ange qui veille sur la virginité terrible
Pareil à la lumière électrique dans les arbres
Tambour tambour è tout jamais voilé
Une fée balaye les diamants de sa robe de genêts
Histoire de moudre un grain plus doux que le café
Qu'on te sert en grand mystère sur les fortifications


[SILHOUETTE DE PAILLE]

À Max ERNST

Donnez-moi des bijoux de noyées
Deux crèches
Un prêle et une marotte de modiste
Ensuite pardonnez-moi
Je n'ai pas le temps de respirer
Je suis un sort
La construction solaire m'a retenu jusqu'ici
Maintenant je n'ai plus qu'à laisser mourir
Demandez le barême
Au trot le poing fermé au-dessus de ma tête qui sonne
Un verre dans lequel s'ouvre un œil jaune
Le sentiment s'ouvre aussi
Mais les princesses s'accrochent à l'air pur
J'ai besoin d'orgueil
Et de quelques gouttes plates
Pour réchauffer la marmite de fleurs moisies
Au pied de l'escalier
Pensée divine au carreau étoilé de ciel bleu
L'expression des baigneuses c'est la mort du loup
Prenez-moi pour amie
L'amie des feux et des furets
Vous regarde à deux fois
Lissez vos peines
Ma rame de palissandre fait chanter vos cheveux
Un son palpable dessert la plage
Noire de la colère des seiches
Et rouge du côté du panonceau

[DANS LA VALLÉE DU MONDE]

À Joseph DELTEIL

Des animaux disjoints font le tour de la terre
Et demandent leur chemin à ma fantaisie
Qui elle-même fait le tour de la terre
Mais en sens inverse
Il en résulte de grands quiproquos
La Chine est frappée d'interdit
La péninsule balkanique est doublée par une partie du cortège
Au levant seize reptiles étoilés à partir d'un feu
Souterrain sont hissés au sommet d'un mât
Agitateur du ciel
L'approche des crinières blanches est saluée
Par les feuilles lancéolées
Dont le murmure accompagne ce poème
Au dire d'un chanteur
L'ombre des ailes des pattes des nageoires
Suffit à la renommée
L'azur condense les vapeurs précieuses
Les singes marins
Suspendus aux arbres de corail
Et le rossignol qui vit dans les épaves
Montrent le bois injecté de roses et de cocaïne
Les marches d'ambre
Qui mènent au trône des pensées
Laissent couler le sang prismatique
Les oreilles des éléphants qu'on prenait pour des pierres tombales
Dans la vallée du monde
Battent la mesure des siècles
Plus près les femmes par-dessus les villes de chasubles et de
cerises
Les femmes poudrées par les fleurs
Les femmes dont le troupeau est conduit par les animaux
fabuleux
Accusent de rigueur le principe
Qui assimile les plantes spectrales
L'amour à cinq branches l'hystérie flocon des appartements
À la mort la petite mort l'héliotropisme


[MILLE ET MILLE FOIS]

À Francis PICABIA

Sous le couvert des pas qui regagnent le soir une tour habitée
par des signes mystérieux au nombre de onze
La neige que je prends dans la main et qui fond
Cette neige que j'adore fait des rêves et je suis un de ces rêves
Moi qui n'accorde au jour et à la nuit que la stricte jeunesse
nécessaire
Ce sont deux jardins dans lesquels se promènent mes mains
qui n'ont rien à faire
Et pendant que les onze signes se reposent
Je prends part à l'amour qui est une mécanique de cuivre et
d'argent dans la haie
Je suis un des rouages les plus délicats de l'amour terrestre
Et l'amour terrestre cache les autres amours
À la façon des signes qui me cachent l'esprit
Un coup de couteau perdu siffle à l'oreille du promeneur
J'ai défait le ciel comme un lit merveilleux
Mon bras pend du ciel avec un chapelet d'étoiles
Qui descend de jour en jour
Et dont le premier grain va disparaître dans la mer
À la place de mes couleurs vivantes
Il n'y aura bientôt plus que de la neige sur la mer
Les signes apparaissent à la porte
Ils sont de onze couleurs différentes et leurs dimensions
respectives vous feraient mourir de pitié
L'un d'eux est obligé de se baisser et de se croiser les bras
pour entrer dans la tour
J'entends l'autre qui brûle dans une région prospère
Et celui-ci à cheval sur l'industrie la rare industrie montagneuse
Pareille à l'onagre qui se nourrit de truites
Les cheveux les longs cheveux pommelés
Caractérisent le signe qui porte le bouclier doublement ogival
Il faut se méfier de l'idée que roulent les torrents
Ma construction ma belle construction page ô page
Maison insensément vitrée à ciel ouvert à sol ouvert
C'est une faille dans le roc suspendu par des anneaux à la
tringle du monde
C'est un rideau métallique qui se baisse sur des inscriptions
divines
Que vous ne savez pas lire
Les signes n'ont jamais affecté que moi
Je prends naissance dans le désordre infini des prières
Je vis et je meurs d'un bout à l'autre de cette ligne
Cette ligne étrangement mesurée qui relie mon cœur à l'appui
de votre fenêtre
Je corresponds par elle avec tous les prisonniers du monde


[L'AIGRETTE]

À Marcel NOLL

Si seulement il faisait du soleil cette nuit
Si dans le fond de l'Opéra deux seins miroitants et clairs
Composaient pour le mot amour la plus merveilleuse lettrine
vivante
Si le pavé de bois s'entr'ouvrait sur la cime des montagnes
Si l'hermine regardait d'un air suppliant
Le prêtre à bandeaux rouges
Qui revient du bagne en comptant les voitures fermées
Si l'écho luxueux des rivières que je tourmente
Ne jetait que mon corps aux herbes de Paris
Que ne grêle-t-il à l'intérieur des magasins de bijouterie
Au moins le printemps ne me ferait plus peur
Si seulement j'étais une racine de l'arbre du ciel
Enfin le bien dans la canne à sucre de l'air
Si l'on faisait la courte échelle aux femmes
Que vois-tu belle silencieuse
Sous l'arc de triomphe du Carrousel
Si le plaisir dirigeait sous l'aspect d'une passante éternelle
Les Chambres n'étant plus sillonnées que par l'œillade violette
des promenoirs
Que ne donnerais-je pour qu'un bras de la Seine se glissât sous
le matin
Qui est de toute façon perdu
Je ne suis pas résigné non plus aux salles caressantes
Où sonne le téléphone des amendes du soir
En partant j'ai mis le feu à une mèche de cheveux qui est celle
d'une bombe
Et la mèche de cheveux creuse un tunnel sous Paris
Si seulement mon train entrait dans ce tunnel


[LÉGION ÉTRANGÈRE]

Non je ne ferai pas l'éther dans la revue future
Où les décors plantés dans la mer
En pleine aurore boréale
Comme toujours
Le pommier reprendra son bien
Je n'ai garde de confondre le baguier de la mer
Et l'arcade sourcilière de Dieu
Je ne suis pas seul en moi-même
Pas plus seul que le gui sur l'arbre de moi-même
Je respire les nids et je touche aux petits des étoiles
En tant que personnage de la revue éternelle
Mes sabots de feu ne font pas grand bruit
Sur le parquet céleste
Du ciel blanc qui fait la roue aux pieds de Junon
Tombent les ramoneurs de l'orage
Je pique les coursiers de mes sens
Les uns sont montés par de belles amazones
Les autres se cabrent au bord de précipices vermeils
Il y a une loge en dehors des coulisses
Une loge où la psyché redresse les branches qui plient
Sous trop de fruits de bouches encore vertes
L'immense tremblement des cils est dans le lustre
On tire le canon tout près
On emporte la statue du soleil sur un camion
Ma jeunesse prend part à une retraite aux flambeaux
Dans une île du Pacifique
Elle monte entre les fusées de ce dauphin
Immortelles de ma vie
Fiancées du jour qui n'hésite plus


[MÉTÉORE]

À Louis de Gonzague FRICK

C'est l'harmonie qui est à l'appareil
Le cyclone reste en suspens sur le fleuve
Comme deux paupières de vautour
Voyez l'étamine de mes mains dans laquelle il y a une ville de
l'extrême-orient
Les myosotis géants les pousse-pousse d'amour
Le carnaval des tempêtes part d'ici
Je me tiens debout sur l'avant-dernier char
J'espère que vous le baiser
Vous paraîtrez
Même en camisole de force
La lueur qui pêche les cœurs dans ses filets
Me demande l'heure
Je réponds le temps de pêcher pour toi
Pour moi celui d'agiter les mouchoirs et de tordre les poignets
L'usine aux cheveux de trèfle
L'usine où se plaignent les grandes rames à vif
Redouble de foi quand je passe
Les mains dans mes poches de grisou blanc et rose
Je promets et ne suis pas capable de tenir
L'atmosphère me demande conseil inutilement
Le long des fils télégraphiques je fais mon apparition en robe
fendue
Sur ma tête se posent des pieds d'oiseaux si fins
Que je ne bouge que pour les faire lever
Je vis parquée dans les forêts
D'où les nuages galants me font rarement sortir
Misérable je fuis sur un quai parmi les caisses


[LIGNE BRISÉE]

À Raymond ROUSSEL

Nous le pain sec et l'eau dans les prisons du ciel
Nous les pavés de l'amour tous les signaux interrompus
Qui personnifions les grâces de ce poème
Rien ne nous exprime au-delà de la mort
À cette heure où la nuit pour sortir met ses bottines vernies
Nous prenons le temps comme il vient
Comme un mur mitoyen à celui de nos prisons
Les araignées font entrer le bateau dans la rade
Il n'y a qu'à toucher il n'y a rien à voir
Plus tard vous apprendrez qui nous sommes
Nos travaux sont encore bien défendus
Mais c'est l'aube de la dernière côte le temps se gâte
Bientôt nous porterons ailleurs notre luxe embarrassant
Nous porterons ailleurs le luxe de la peste
Nous un peu de gelée blanche sur les fagots humains
Et c'est tout
L'eau-de-vie panse les blessures dans un caveau par le
soupirail duquel on aperçoit une route bordée de grandes patiences
vides
Ne demandez pas où vous êtes
Nous le pain sec et l'eau dans les prisons du ciel
Le jeu de cartes à la belle étoile
Nous soulevons à peine un coin du voile
Le raccommodeur de faïence travaille sur une échelle
Il paraît jeune en dépit de la concession
Nous portons son deuil en jaune
Le pacte n'est pas encore signé
Les sœurs de charité provoquent
À l'horizon des fuites
Peut-être pallions-nous à la fois le mal et le bien
C'est ainsi que la volonté des rêves se fait
Gens qui pourriez
Nos rigueurs se perdent dans le regret des émiettements
Nous sommes les vedettes de la séduction plus terrible
Le croc du chiffonnier Matin sur les hardes fleuries
Nous jette à la fureur des trésors aux dents longues
N'ajoutez rien à la honte de votre propre pardon
C'est assez que d'armer pour une fin sans fond
Vos yeux de ces larmes ridicules qui nous soulagent
Le ventre des mots est doré ce soir et rien n'est plus en vain


[TOURNESOL]

À Pierre REVERDY

La voyageuse qui traversa les Halles à la tombée de l'été
Marchait sur la pointe des pieds
Le désespoir roulait au ciel ses grands arums si beaux
Et dans le sac à main il y avait mon rêve ce flacon de sels
Que seule a respirés la marraine de Dieu
Les torpeurs se déployaient comme la buée
Au Chien qui fume
Où venaient d’entrer le pour et le contre
La jeune femme ne pouvait être vue d’eux que mal et de biais
Avais-je affaire à l’ambassadrice du salpêtre
Ou de la courbe blanche sur fond noir que nous appelons
pensée
Le bal des innocents battait son plein
Les lampions prenaient feu lentement dans les marronniers
La dame sans ombre s’agenouilla sur le Pont-au-Change
Rue Gît-le-Cœur les timbres n’étaient plus les mêmes
Les promesses des nuits étaient enfin tenues
Les pigeons voyageurs les baisers de secours
Se joignaient aux seins de la belle inconnue
Dardés sous le crêpe des significations parfaites
Une ferme prospérait en plein Paris
Et ses fenêtres donnaient sur la voie lactée
Mais personne ne l’habitait encore à cause des survenants
Des survenants qu'on sait plus dévoués que les revenants
Les uns comme cette femme ont l'air de nager
Et dans l'amour il entre un peu de leur substance
Elle les intériorise
Je ne suis le jouet d'aucune puissance sensorielle
Et pourtant le grillon qui chantait dans les cheveux de cendre
Un soir près la statue d'Étienne Marcel
M'a jeté un coup d'oeil d'intelligence
André Breton a-t-il dit passe


[LE SOLEIL EN LAISSE]

À Pablo PICASSO

Le grand frigorifique blanc dans la nuit des temps
Qui distribue les frissons à la ville
Chante pour lui seul
Et le fond de sa chanson ressemble à la nuit
Qui fait bien ce qu'elle fait et pleure de le savoir
Une nuit où j'étais de quart sur un volcan
J'ouvris sans bruit la porte d'une cabine et me jetai aux pieds
de la lenteur
Tant je la trouvai belle et prête à m'obéir
Ce n'était qu'un rayon de la roue voilée
Au passage des morts elle s'appuyait sur moi
Jamais les vins braisés ne nous éclairèrent
Mon amie était trop loin des aurores qui font cercle autour
d'une lampe arctique
Au temps de ma millième jeunesse
J'ai charmé cette torpille qui brille
Nous regardons l'incroyable et nous y croyons malgré nous
Comme je pris un jour la femme que j'aimais
Nous rendons les lumières heureuses
Elles se piquent à la cuisse devant moi
Posséder est un trèfle auquel j'ai ajouté artificiellement la
quatrième feuille
Les canicules me frôlent
Comme les oiseaux qui tombent
Sous l'ombre il y a une lumière et sous cette lumière il y a deux
ombres
Le fumeur met la dernière main à son travail
Il cherche l'unité de lui-même avec le paysage
Il est un des frissons du grand frigorifique


[À RROSE SÉLAVY]

«André Breton n'écrira plus.»
(Journal du Peuple—Avril 1923)

J'ai quitté mes effets,
mes beaux effets de neige!